Avant même le début de l'été, Charleroi a conjugué Bayat au pluriel. Certains ont rappelé le souvenir de l'oncle Abbas, qui avait emmené une colonie de joueurs iraniens dans le Pays Noir au début des années 2000, avec Dariush Yazdani comme seule réussite. D'autres ont évidemment tourné le regard vers Mogi, qui souhaitait la bienvenue dans "the company" à Amirali Zolfaghari le 18 juin dernier. Autant de grincements de dents qui entouraient l'arrivée chez les Zèbres de Kaveh Rezaei, premier renfort du mercato carolo et parfait inconnu sur le Vieux Continent. Un anonymat qui déborde sur la première conférence de presse de la saison du Sporting, où tout le monde l'appelle "l'Iranien", sans que l'on sache vraiment si c'est parce que son nom est imprononçable ou superflu.
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Avant même le début de l'été, Charleroi a conjugué Bayat au pluriel. Certains ont rappelé le souvenir de l'oncle Abbas, qui avait emmené une colonie de joueurs iraniens dans le Pays Noir au début des années 2000, avec Dariush Yazdani comme seule réussite. D'autres ont évidemment tourné le regard vers Mogi, qui souhaitait la bienvenue dans "the company" à Amirali Zolfaghari le 18 juin dernier. Autant de grincements de dents qui entouraient l'arrivée chez les Zèbres de Kaveh Rezaei, premier renfort du mercato carolo et parfait inconnu sur le Vieux Continent. Un anonymat qui déborde sur la première conférence de presse de la saison du Sporting, où tout le monde l'appelle "l'Iranien", sans que l'on sache vraiment si c'est parce que son nom est imprononçable ou superflu. Le doute est de mise, parce que Rezaei débarque sans la moindre notion de français, et avec seulement quelques mots d'anglais au milieu d'un bagage linguistique rempli de kurde et de persan. Étonnant, quand on se rappelle que quelques mois plus tôt, Mehdi Bayat affirmait : "Au niveau de la psychologie, il est évident que Felice Mazzù, avec la subtilité des mots qu'il utilise, aura beaucoup plus de facilité à transcender un joueur qui comprend parfaitement le français. Aujourd'hui, dans mon recrutement, je fais vraiment attention à ça." Lors des premiers entraînements, les situations sont parfois étranges. Nurio Fortuna et surtout Cristian Benavente, proche de l'Iranien depuis son arrivée, font du mieux qu'ils peuvent pour aider Kaveh à comprendre les exercices installés par le coach. Un peu plus de deux mois ont passé, et c'est pourtant le cadet des Bayat qui sourit. Mehdi semble encore avoir visé juste, et c'est avec bonne humeur que l'administrateur-délégué des Zèbres s'installe dans le costume de traducteur de sa recrue offensive de l'été. Rezaei sort tout juste d'un doublé victorieux face à Zulte Waregem, et se dit "comme un poisson dans l'eau" et "content d'avoir débloqué mon compteur, parce que je ressentais une certaine forme de pression." Iran critique Cette pression naît des réseaux sociaux, qui rapprochent des centaines de milliers de fans, pourtant basés à plus de 5.000 kilomètres du Pays de Charleroi. C'est encore Rezaei qui la raconte : "J'ai été très critiqué dans mon pays. Beaucoup de supporters n'ont pas compris mon choix de quitter l'un des meilleurs clubs d'Iran pour me retrouver sur le banc en Europe." Des critiques du banc de touche, Kaveh est rapidement passé aux éloges médiatiques. Pour la venue de Zulte Waregem au Mambour, un journaliste de la télévision iranienne avait également fait le déplacement, et a fait passer Rezaei et Mehdi Bayat devant sa caméra. Un revirement aussi rapide qu'excessif, qui ne peut se comprendre qu'en tournant le regard vers l'Iran. Avant de rejoindre Charleroi, Rezaei y défendait les couleurs de l'Esteghlal Téhéran, l'un des deux grands clubs de la capitale, qui attire plus de 70.000 spectateurs dans son stade pour les affiches les plus clinquantes de la saison. Dès son arrivée chez les "Bleus", Kaveh avait fait parler de lui. En fin de contrat avec son ancien club de Zob Ahan, il semblait proche de signer chez les "Rouges" de Persépolis, le grand rival de l'Esteghlal. Une relation de haine colorée qui a des airs de politique wallonne, où les maillots bleus sont portés par le club des "riches" de la ville, tandis que le rouge est soutenu avec ferveur par les classes plus populaires de Téhéran. Les révélations de ces négociations avec les deux clubs rivaux dans la presse nationale l'avaient amené à enchaîner plusieurs mois de silenzio stampa, l'attaquant préférant parler sur le terrain où il a fini meilleur passeur du championnat, et a inscrit un but lors du Surkhabi, le bouillant derby de la capitale. Itinéraire d'une star locale "Kaveh est une véritable star en Iran", aime rappeler Mehdi Bayat. Difficile de lui donner tort, quand on constate que le numéro 9 des Zèbres fait parler de lui au pays depuis son plus jeune âge. Rien ne prédestine pourtant un enfant de la province de Kermanshah, terre d'haltérophiles et de lutteurs, à frapper dans un ballon. La région vibre plutôt pour les exploits de Kianoush Rostami, médaillé de bronze lors des Jeux de Londres en soulevant des kilos d'haltères au-dessus de sa tête. Mais Kaveh est frappé par le virus à l'âge des premiers rêves d'avenir. Ses cinq ans coïncident avec l'année 1997, quand l'Iran profite de la règle des buts à l'extérieur pour éliminer l'Australie en barrages pour le Mondial, et se qualifie pour la Coupe du monde en France, vingt ans après sa dernière - et jusque alors unique - participation. La victoire contre les États-Unis lors de l'été français achève de frapper Rezaei en plein coeur, et ses premiers touchés de balle lui ouvrent les portes d'Ahvaz, métropole du sud-ouest du pays où le football se classe juste derrière l'Islam au rang des religions locales. Au début des années 2000, le club-phare d'Ahvaz, le FC Foolad, ouvre une académie footballistique pour faire grandir les fleurons du Khuzestan. Aujourd'hui considéré comme le meilleur centre de formation du pays, le cocon permet à Kaveh de s'épanouir, et de frapper en compagnie de trois de ses équipiers aux portes des équipes d'âge de l'Iran. La starification de Rezaei commence lors de la Coupe d'Asie des moins de seize ans, quand ses six buts lui offrent un titre continental et les lauriers de meilleur buteur, au détriment d'Heung-Min Son, aujourd'hui ambianceur des flancs de Tottenham. En 2009, c'est au Nigeria qu'il se rend, pour disputer une Coupe du monde U17 où l'Iran côtoie Neymar, Coutinho, Isco, ter Stegen ou encore Xhaka. Les jeunes Iraniens se hissent jusqu'en huitièmes de finale, où ils cèdent au bout des prolongations face à l'Uruguay. Auteur d'un but et de prestations abouties, Kaveh convainc le coach du FC Foolad de le lancer dans le grand bain de l'élite du football iranien. Le Mondial via Charleroi Rezaei ne traîne jamais en chemin. Il construit sa carrière avec une ambition méthodique, qui l'emmène d'abord au FC Saipa, pour prendre du temps de jeu et accumuler des matches, de la confiance et des buts. Un choix judicieux, qui l'amène à Zob Ahan où il peut briller en Ligue des Champions asiatique et susciter la convoitise des riches clubs qataris. Mais Kaveh préfère l'Esteghlal à un enterrement sportif de première classe dans le Golfe, pour rester à proximité des yeux du sélectionneur, le Portugais Carlos Queiroz, qui lui avait offert une première sélection au mois de septembre 2015. Une nouvelle fois, les médias iraniens sont pris de vitesse par le jeu de Kaveh l'été dernier. Tout semble indiquer que son aventure se poursuivra chez les "Rouges" de Téhéran, mais Rezaei prend la direction de l'Europe, et plus précisément de Charleroi. Un club dont le nom est familier aux oreilles iraniennes, depuis le fameux exode provoqué par Abbas Bayat il y a une quinzaine d'années. Rezaei sonde les proches des anciens Zèbres, regarde des vidéos du Sporting sur YouTube et choisit le grand saut vers le Vieux Continent, pour séduire à nouveau Queiroz, qui puise près de la moitié de sa sélection sur les pelouses d'Europe. À quelques mois d'une Coupe du monde pour laquelle l'Iran fait partie des premiers qualifiés, le choix n'a rien d'anodin. "Il a une mentalité exemplaire", souligne Felice Mazzù après le premier match de la saison, où l'Iranien a grappillé quelques minutes de jeu contre Courtrai. "Son adaptation se fait petit à petit. Elle est plus lente que celle des autres mais c'est normal, vu la barrière de la langue." Kaveh suit des cours intensifs d'anglais et de français pour limiter, du mieux qu'il le peut, cette période de transition. Et sur le terrain, il franchit l'obstacle dès la troisième journée de championnat et la venue d'Anderlecht dans le Pays Noir. Le coach le préfère alors à Chris Bédia pour s'installer aux côtés de David Pollet. Amateur d'attaquants généreux, Mazzù est rapidement charmé par le goût de l'effort et le sens aiguisé du pressing de Kaveh : "Dans la manière dont il évolue, il apporte des lignes de courses, de l'intensité, du pressing... Comme Pollet, il fait les courses et j'ai toujours dit que si mes attaquants faisaient le job, je serais content d'eux, même s'ils ne marquent pas. Leur travail permet à l'équipe de récolter les trois points." Rezaei aime courir, mais il préfère marquer. "J'ai le style d'un buteur", explique-t-il - via son patron/traducteur - lors de sa présentation à la presse. Avec son doublé face à Zulte Waregem, il a rejoint Pollet, Dodi Lukebakio et Amara Baby en tête du classement des buteurs zébrés. Certains attendaient un "pur buteur" au Mambour dans les dernières heures du mercato carolo, mais le Sporting n'a pas bougé. Comme s'il était déjà certain de l'avoir trouvé.