À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles: l'interview de Kamal Sowah n'a pas lieu dans la buvette du centre d'entraînement d'OH Louvain, mais sur le chemin bétonné qui jouxte le terrain d'entraînement de l'équipe première. Bien que le vent souffle, le frêle Ghanéen ne bronche pas. Sowah s'est donné une mission: tenter d'atteindre la perfection. À vingt ans seulement et après cinq mois à peine en D1A, le médian est une des révélations de la Jupiler Pro League, il est proche du noyau élargi des Black Stars ( voir encadré) et, fin septembre, il a signé un contrat de longue durée à Leicester City, le club auquel il appartient. "Pour moi, cette prolongation de contrat, c'est la preuve que Leicester croit en moi", dit Sowah. "Le club pense que je peux faire encore mieux que maintenant."
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À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles: l'interview de Kamal Sowah n'a pas lieu dans la buvette du centre d'entraînement d'OH Louvain, mais sur le chemin bétonné qui jouxte le terrain d'entraînement de l'équipe première. Bien que le vent souffle, le frêle Ghanéen ne bronche pas. Sowah s'est donné une mission: tenter d'atteindre la perfection. À vingt ans seulement et après cinq mois à peine en D1A, le médian est une des révélations de la Jupiler Pro League, il est proche du noyau élargi des Black Stars ( voir encadré) et, fin septembre, il a signé un contrat de longue durée à Leicester City, le club auquel il appartient. "Pour moi, cette prolongation de contrat, c'est la preuve que Leicester croit en moi", dit Sowah. "Le club pense que je peux faire encore mieux que maintenant." C'est sur les conseils d'une connaissance de son frère que Sowah s'est affilié au Sporting Club Accra, à l'âge de sept ans. Il a choisi le club le plus populaire de son quartier. "Ma mère ne s'intéressait pas au football. Lorsque mon père est arrivé avec une paire de chaussures, elle les a confisquées afin que je me concentre sur mes devoirs. Elle voulait que je décroche une bourse pour pouvoir étudier en Europe. Mais moi, je préférais jouer au football. Je crois qu'aujourd'hui, ma mère est heureuse que j'aie séché les cours pour pouvoir m'entraîner (il rit). Mon père m'a incité à persévérer sur la voie du football. Il m'a acheté des chaussures, m'a donné de l'argent afin que je puisse prendre les transports publics pour aller à l'entraînement... Sans lui, je ne serais pas ici." Quels souvenirs gardes-tu de tes premiers dribbles au Sporting Club Accra? KAMAL SOWAH : En rue, on n'apprend pas à jouer en équipe, c'est chacun pour soi. Après un de mes premiers matches avec le Sporting Club Accra, l'entraîneur m'a dit que je devais aussi jouer avec les autres. Ce dont je me souviens aussi, ce sont les petits matches contre des gars qui jouaient à pieds nus. Au début, on faisait attention à ne pas leur faire mal avec nos crampons, mais on finissait par oublier qu'ils n'avaient pas de chaussures. Cela dit, j'aimais bien jouer pieds nus aussi. Quand je retourne au Ghana, il m'arrive encore de le faire. Alors, tous les souvenirs refont surface. Ta véritable formation, c'est à la Right to Dream Academy que tu l'as eue. Il paraît qu'on y teste 25.000 à 30.000 joueurs par an. Ils viennent de toute l'Afrique occidentale et on n'en retient qu'une dizaine. Comment y es-tu entré? SOWAH : ( il approuve de la tête) J'ai eu la chance que le Sporting Club Accra entretienne de bonnes relations avec Right to Dream. Mon entraîneur, Fiifi ( Parker Hanson, ndlr) était également scout pour cette académie. Mais pour faire partie de la sélection finale, c'est toute une histoire. Right to Dream organise une première phase de tests dans différents pays d'Afrique occidentale, puis elle fait venir tous les joueurs retenus pour un test d'une semaine au Ghana. Chaque jour, des garçons sont éliminés. La première fois que j'y ai été testé, j'ai été retenu parmi les vingt derniers, mais on ne m'a pas gardé. Mon père n'était pas au courant et j'avais dû m'enfuir de la maison pour passer les tests. L'année suivante, j'ai été admis à l'académie, mais après une période d'essai de trois mois, on m'a renvoyé au Sporting Club Accra, car je n'avais pas satisfait aux critères. Pour pouvoir y retourner, je devais progresser dans certains domaines. Essuyer deux échecs quand on est aussi jeune, ça doit être difficile à encaisser. SOWAH : Il y a eu des moments où j'ai cru que je n'y arriverais pas. Mais je n'ai jamais arrêté de jouer. Et vous savez ce qui est bien, au Ghana? C'est qu'il y a des tas d'académies pouvant vous ouvrir les portes de l'Europe. J'ai fait le vide dans ma tête et j'ai passé un test à la Feyenoord Academy ( depuis 2014, elle s'appelle West African Football Academy, ndlr). J'ai été repéré et quand j'ai pu signer un contrat, après quatre mois, mon ancien entraîneur au Sporting Club Accra m'a dit que Right to Dream m'avait fait une place. Sur le plan financier, l'offre de Feyenoord était plus que convenable, mais j'ai opté pour Right to Dream. Je ne pensais plus y retourner. Pourquoi avoir laissé tomber un contrat lucratif? SOWAH : Pour de nombreuses raisons. Fiifi m'a convaincu que c'était mieux pour moi. À l'époque, Right to Dream collaborait avec Manchester City. De plus, un gamin de mon quartier avait échoué à la Feyenoord Academy. Il m'a dit: "Feyenoord va tout te donner, mais il ne t'amènera pas au plus haut niveau". Mes amis disaient que j'étais fou, car Right to Dream ne m'offrait aucun contrat. En entendant ce que Feyenoord était prêt à m'offrir, mon père, ma mère et le reste de la famille étaient furieux contre moi. Mais après quelques mois, tout est rentré dans l'ordre. Right to Dream t'a permis de participer à quelques grands tournois en Europe, comme la Gothia Cup Sweden. Quel souvenir gardes-tu de ce premier voyage en Europe? SOWAH : Je me suis dit que mon rêve se réalisait. Quelques mois plus tôt, on ne me trouvait pas suffisamment bon et là, je participais à des tournois européens. Les choses se bousculaient dans ma tête: je me disais que je pouvais devenir pro, c'était ce pour quoi je priais depuis des années. Au début, j'avais le mal du pays, mais une fois rentré au Ghana, je n'avais plus qu'une envie: reprendre l'avion pour la Suède. Tu étais stressé? Tu avais la chance de te montrer à des recruteurs européens. SOWAH : J'avais quatorze ans et je pouvais partir en Europe avec des joueurs plus âgés. En soi, c'était fou. Je n'avais pas le temps d'être stressé. Je savais que c'était ma place, que je pouvais me montrer au monde entier. Fin janvier 2018, quelques semaines après ton 18e anniversaire, tu as été transféré à Leicester City. Comment ce club t'a-t-il repéré? SOWAH : Mon agent leur a fait parvenir des images, mais je crois surtout que je les avais impressionnés lors d'un match contre eux avec Right to Dream, lors de la Milk Cup à Manchester. Avant cela, d'autres clubs avaient contacté mon agent, mais il ne m'avait rien dit. Il ne voulait pas que toutes ces rumeurs me trottent dans la tête. Quand Leicester s'est manifesté, il ne pouvait plus se taire. J'ai tout de même été un peu surpris d'apprendre que le club voulait m'offrir un contrat. Je me souviens avoir dit à ma mère que c'était sûrement faux. Leicester m'a offert une occasion exceptionnelle de donner un autre cours à ma vie. Quelques jours après la signature de ton contrat à Leicester City, tu débarquais à Louvain. Cela fait trois ans que tu es sous contrat avec les Foxes, mais tu ne t'y es jamais entraîné. SOWAH : C'est vrai, mais je trouve que Leicester a eu une bonne idée en me prêtant immédiatement à Louvain. Les premiers jours, j'étais dans les nuages: j'avais 18 ans et je m'entraînais déjà avec l'équipe A. Le fait d'être dirigé par Nigel Pearson, un grand homme en Angleterre et un des meilleurs managers de l'histoire de Leicester, me motivait encore plus. Au cours des six premiers mois, tu n'as joué que 243 minutes avec Pearson. Il t'a même aligné au poste d'arrière gauche. SOWAH : ( il sourit) C'était à Mouscron et j'ai livré le plus mauvais match de toute ma carrière. Au Ghana, j'avais joué à toutes les places, mais ce jour-là, à Mouscron, j'étais complètement perdu. Trop nerveux? Non, car j'avais déjà effectué mes débuts en play-offs 2. D'ailleurs, je ne perds pas vite mes moyens. Avant un grand match, je repense à la période où j'avais quatorze ans et où je jouais en U18 au Sporting Club Accra. Les plus âgés n'étaient pas contents, ils estimaient qu'à mon âge, je n'avais rien à faire là. Sur le plan mental, il faut être armé pour faire face à une telle situation. Le talent seul ne suffit pas. Voici quelques mois, sur ton compte Instagram, tu as posté le message suivant: "Nous quittons notre foyer pour le nourrir. Pas pour impressionner la rue et rivaliser avec nos collègues". Que voulais-tu dire? SOWAH : Je ne sais pas ce qu'en pensent les autres joueurs, mais moi, je ne suis pas venu en Europe pour faire étalage de mon talent. Ni pour me disputer avec mes collègues. Je suis ici pour aider mes proches. Assurer l'avenir financier de ma famille. C'est avant tout pour cela que j'ai voulu devenir footballeur professionnel. Ils ont tant fait pour moi que je devrais les rembourser dix fois. Je veux montrer aux gens que je suis le fils de mes parents et un bon ambassadeur du Ghana. Aider ta famille, c'est donc plus important que progresser sur un terrain. Ne te mets-tu pas trop de pression, à vingt ans? SOWAH : Je n'en ressens pas, en tout cas. Ce n'est pas un fardeau, je ne dois pas me forcer pour aider ma famille. Le football, c'est de l'amusement et si je joue bien, toute ma famille en profite. Au Ghana, il n'y a pas que ta famille proche qui compte sur toi, mais aussi des cousins éloignés, des amis et la communauté au sein de laquelle tu as grandi. Parviens-tu à contenter tout le monde? SOWAH : J'ai grandi à Zongo, un quartier difficile où il se passe pas mal de choses. Il faut lutter pour y survivre, mais l'amour que les gens de Zongo m'ont donné est impayable. Je m'identifie tellement à mon quartier que ça m'aide jusque sur le terrain. Je veux rendre quelque chose aux gens qui m'ont tellement apporté. Je veux faire parler de Zongo, que ces gens soient fiers de moi. Ma famille a quitté Zongo lorsque j'ai signé mon premier contrat à Leicester, mais moi, je ne partirai pas. Quand je suis en vacances au Ghana, je suis chaque jour à Zongo. Même ma mère se demande pourquoi. Mais je ne veux pas changer de comportement parce que je joue en Europe. Ceux qui ne connaissent pas Zongo trouveront sans doute cet endroit dangereux, mais je m'y sens en sécurité. Entouré de mes amis, je n'ai que de bonnes sensations. Les footballeurs ghanéens sont très solidaires, paraît-il. SOWAH : Oui, c'est vraiment ça. Je ne connaissais pas du tout Nana Ampomah, mais quand je suis arrivé en Belgique, il a été l'un des premiers à m'envoyer un SMS. Les Ghanéens veulent s'entraider, car ils savent combien il est difficile d'arriver en Europe. De nombreux joueurs talentueux n'ont pas eu la chance de quitter le Ghana. Rien que par respect pour eux, nous devons faire preuve de solidarité pour mettre toutes les chances de notre côté.