Ville de 125.000 habitants au passé industriel, Wolfsburg semble toujours faire grise mine. Elle a été fondée en 1938 par les nazis afin d'héberger les travailleurs de la toute nouvelle usine automobile. Abu Dhabi, où les joueurs de Wolfsburg partent en stage pour préparer la deuxième partie de la saison 2013/14, a une tout autre allure.
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Ville de 125.000 habitants au passé industriel, Wolfsburg semble toujours faire grise mine. Elle a été fondée en 1938 par les nazis afin d'héberger les travailleurs de la toute nouvelle usine automobile. Abu Dhabi, où les joueurs de Wolfsburg partent en stage pour préparer la deuxième partie de la saison 2013/14, a une tout autre allure. En débarquant dans l'émirat avec son club, Junior Malanda comprend quel pas il vient de franchir en passant, en décembre 2013, de Zulte Waregem à Wolfsburg. Comme les autres joueurs de la sélection, il reçoit un collier de fleurs mauve et blanc en guise de bienvenue. Les couleurs d'Anderlecht, qu'il a quitté sept ans plus tôt pour tenter une première aventure à l'étranger, à Lille. Coiffés d'un keffieh rouge et blanc, les Arabes en djellaba blanche offrent le thé et proposent une balade à dos de chameau aux joueurs entre les entraînements. Géographiquement et culturellement parlant, la capitale des Emirats Arabes Unis est à mille lieue de l'Allemagne, où il jouera bientôt. La Bundesliga, c'est le championnat dont il rêve depuis qu'il est petit. Dans sa famille, on était fou de football et on regardait régulièrement les matches à la télévision. Mais alors que son père et ses frères supportaient Manchester United et le Real Madrid de Zidane ou Ronaldo, lui était pour le Bayern Munich, Schweinsteiger et Ballack. Son frère en était le premier surpris. Aujourd'hui, il comprend que, très jeune, Junior avait un autre regard sur le football. ' Was für ein Kerl' (Quel gaillard, ndt), quelle puissance, lancent les jounalistes qui accompagnent le club au Moyen-Orient. " Je suis costaud comme mon père ", répond-il, encore un peu intimidé. Dieter Hecking, l'entraîneur, laisse à Malanda le temps de s'adapter au rythme de deux entraînements par jour dans un championnat plus difficile. Père de cinq enfants, il passe pour un entraîneur communicatif. Il doit faire en sorte que Wolfsburg comble petit à petit le fossé qui le sépare du sommet de la Bundesliga, y compris du Bayern Munich. Junior n'a guère besoin de temps d'adaptation : le 8 février, à la surprise quasi-générale, il effectue ses débuts face à Mayence. Et le 25 mars, moins de trois mois après son arrivée à Wolfsburg, il inscrit son premier but, face au Werder Brême. Lors de la conférence de presse d'après-match, il décide de ne plus répondre en anglais mais en allemand. Il s'autorise juste un sourire lorsqu'il ne trouve pas un mot. " Honnêtement, je ne m'attendais pas à ce que tout aille aussi vite ", dira-t-il plus tard. " La différence de niveau entre le championnat de Belgique et la Bundesliga est tellement grande que je pensais mettre davantage de temps à m'adapter mais je me suis bien intégré et l'entraîneur m'a mis en confiance. Soudain, je me suis retrouvé aux côtés de l'international brésilien Luiz Gustavo, qui m'a permis de jouer offensivement. J'étais libéré et, grâce à cela, j'ai inscrit deux beaux buts. Je peux d'ores et déjà dire que j'ai bien fait de quitter Zulte Waregem en janvier. Je n'ai pas le moindre regret. La Bundesliga, c'est vraiment impressionnant. Je suis entré au jeu face au Bayern Munich : cette équipe est monstrueuse. Nous avons perdu 1-6 mais j'ai beaucoup appris. En Allemagne, même les petites équipes sont super-fortes. J'ai déjà appris énormément de choses en quelques mois." Klaus Allofs, le directeur sportif de Wolfsburg, ne tarit pas d'éloges à son sujet. Junior a soif d'apprendre, sur le terrain comme en dehors. Il est collectif et fait office d'exemple pour les autres jeunes joueurs prêts à percer. En dehors du terrain, on dit de lui qu'il est Frohnatur (joyeux, ndt) et Kämpfernatur (battant, ndt). Un garçon joyeux et poli qui serre la main des journalistes, peu habitués à cela. Mais aussi un arbre qui ne se laisse pas abattre, un médian défensif qui fait le ménage et qui va vers l'avant. Cela doit permettre à Wolfsburg d'inscrire encore plus de buts. La vitesse à laquelle sa Volkswagen Touareg a quitté la route pour atterrir dans un fossé après avoir heurté un arbre est très élevée, l'impact est terrible. Désemparés à côté du véhicule déchiqueté, ses deux amis voient les sauveteurs retirer le corps de Junior Malanda. Il est mort. C'est dans le bus qui les emmène à l'aéroport que les autres joueurs de Wolfsburg apprennent la terrible nouvelle. Ils décident de faire immédiatement demi-tour et de ne partir en Afrique du Sud que le lendemain. C'est là que, loin de la presse, loin de l'environnement qui leur rappelle leur partenaire, ils tentent de faire leur deuil. Klaus Allofs a emmené Andreas Marlovits, un psychologue du sport. Pas n'importe lequel puisque c'est à lui que Hanovre a fait appel après le suicide du gardien Robert Enke. Il mène des entretiens collectifs et individuels. Chaque joueur jette une fleur dans l'eau et brûle un petit mot contenant un message personnel. Ces rituels leur font du bien. Parmi les nombreux témoignages de condoléances, la délégation de Wolfsburg en stage au Cap reçoit des messages du Real Madrid et de Chelsea. L'équipe éprouve des difficultés à se concentrer sur les entraînements. C'est déjà la troisième fois dans sa carrière de joueur et d'entraîneur que Dirk Bremser, l'adjoint de Dieter Hecking, déplore le décès d'un collègue de travail. En 1993, il a vu son équipier roumain de Uerdingen Michael Klein, s'effondrer au cours d'un entraînement, victime d'une crise cardiaque. En 2009, il était entraîneur-adjoint à Hanovre lorsque Robert Enke s'est donné la mort. Et maintenant Malanda. Contrairement à ce qu'il se passe dans d'autres clubs, le numéro 19 de Junior n'est pas retiré définitivement. Pas plus que le numéro 10 de Krzysztof Nowak, décédé en 2005 des suites de la SLA. Pour son premier match après le décès de Malanda, Wolfsburg doit rencontrer le Bayern, l'équipe que Junior qualifiait de monstrueuse. Les joueurs décident de remplacer la minute de silence par une minute d'applaudissements devant la tribune où prend place le noyau dur. Les supporters déploient un tifo à l'effigie de Junior, des larmes coulent, les joueurs ont la chair de poule. Mais le plus bel hommage, c'est le match : Bas Dost ouvre le score après quatre minutes et double la marque juste avant le repos. Puis Kevin De Bruyne inscrit encore deux buts. Le monstre est vaincu 4-1. Pour Josuha Guilavogui, prêté par l'Atlético Madrid, Malanda était un frère. C'est lui qui doit le remplacer dans l'équipe mais il est suspendu. Dans le vestiaire, leurs casiers sont côte à côte. Le nom de Malanda a été retiré parce que c'était trop dur pour les joueurs mais Guilavogui a collé une photo de lui dans son casier. On voit Junior à l'entraînement avec la veste de training de Guilavogui. C'est ainsi qu'à titre posthume, Junior motive au moins un joueur. Malgré la belle victoire sur le Bayern, c'est avec des pieds de plomb que l'équipe prend la direction de Bruxelles pour l'enterrement de Malanda à la Basilique de Koekelberg, cinq jours plus tard. La cérémonie d'adieu à Junior Malanda dure trois heures. Son frère Rudy est le premier à prendre la parole. " Nous n'allons pas pleurer. Nous allons nous réconforter et te rendre hommage pour ce que tu étais ", dit-il. Les membres de sa famille portent le maillot de Wolfsburg frappé du numéro 19. Autour du cercueil blanc, on prie, on chante des chants africains, on danse et on tape dans les mains. La joie de vivre de Junior, son sourire, sa reconnaissance et son grand coeur doivent être au centre de la cérémonie. Les différents témoignages insistent surtout sur la douceur et la bienveillance de Malanda. " Junior faisait tout par amour. Et l'amour ne meurt jamais. L'amour vit. L'amour pardonne. " Le nombre d'anciennes connaissances de Junior présentes à Koekelberg est impressionnant et souligne combien il était apprécié partout : son ancien entraîneur Francky Dury, le sélectionneur national Marc Wilmots, l'entraîneur des espoirs Johan Walem, Herman Van Holsbeeck et Besnik Hasi, respectivement manager et entraîneur d'Anderlecht, ainsi que toute une série d'anciens équipiers ou joueurs qu'il avait fréquentés en dehors des terrains : Jordan Lukaku, Michy Batshuayi, Thorgan Hazard, Mbaye Leye, Paul-José Mpoku, Youri Tielemans, Dennis Praet, plus tous les joueurs et dirigeants de Zulte Waregem et de Wolfsburg. Beaucoup ont retrouvé dans leur messagerie WhatsApp des conversations et des photos de Malanda qui leur permettent de se remémorer les bons souvenirs. La famille n'en veut à personne. Elle demande qu'on prie pour Anthony D'Alberto qui, au moment de l'accident, conduisait la voiture de Junior, avec Jordan Atheba à ses côtés. La maman de l'un d'eux prend la parole : - " Combien de fois n'avons pas appelé nos enfants, nous les mamans ? Où es-tu, Jordan Atheba ? " - " Je suis chez Junior, maman. Je reste ici pour manger. " - " Où es-tu, Anthony D'Alberto ? " - " Je suis chez Junior, maman. Je dors ici. Ne t'en fais pas ? " - " Ils étaient toujours chez Junior. Hélas, maintenant, Junior, tu n'es plus là. Tes équipiers -qui étaient aussi tes frères - ne peuvent plus venir. En décembre, Anthony, Jordan et toi aviez encore distribué des couvertures aux sans-abri à la gare centrale de Bruxelles. Pourquoi le sort a-t-il voulu que tu sois aussi près d'eux lorsque tu es mort ? Pourquoi ? Nous n'avons pas la réponse. Seul Dieu le sait. Puisses-tu veiller pour toujours sur ceux qui t'étaient chers. Surtout sur Anthony et Jordan. Bon vent, champion. " Des applaudissements retentissaient. Le décès de Junior Malanda est même évoqué à la remise du Ballon d'Or, en janvier 2015. En allant chercher son trophée de meilleure joueuse du monde, Nadine Kessler, qui évolue à Wolfsburg, a un mot pour son regretté partenaire de club. " J'ai le coeur qui bat très fort ", dit-elle. " Je n'aurais jamais imaginé ressentir une telle émotion, certainement pas après le décès de Junior Malanda. Nous sommes tous profondément choqués et nous avons du mal à trouver les mots justes. " Son entraîneur, Ralf Kellerman, élu meilleur entraîneur pour le football féminin, évoque aussi Malanda dans son message de remerciement. Un hommage est également rendu à Junior au cours du Gala du Soulier d'Or. En 2012, il avait obtenu un point ; en 2013, cinq. Et en 2015, des applaudissements. Le discours de Jeroen Bossaert, du journal organisateur Het Laatste Nieuws, est touchant : " Le père de tout joueur de football rêve de voir la photo de son fils apparaître sur l'écran géant le soir du Gala du Soulier d'Or. Sauf lorsque la photo est cerclée de noir et que les beats qui l'accompagnent sont remplacés par une mélodie triste. Dans ces moments-là, un père ne veut pas rêver, il veut se réveiller. " A la fin du mois, Romelu Lukaku, alors à Everton, porte des chaussures sur lesquelles on peut lire : Junior Malanda 28/08/94-10/01/15 et I believe in Jesus ; Papa, mama, Jordan. Il inscrit le but de la victoire après deux minutes de jeu seulement et le dédie à Malanda. Cinq bons mois plus tard, le 17 juin 2015, près de 2000 personnes se rendent à Andrimont, petit village de la province de Liège, pour un match amical opposant une sélection bruxelloise à une équipe verviétoise et organisé en mémoire de Junior Malanda. Ilombe Mboyo, Anthony Vanden Borre, Michy Batshuayi, Yannick Carrasco, Paul- José Mpoku, Luis Pedro Cavanda, Enes Saglik... tous sont présents. Au coup d'envoi, ils portent tous des T-shirts blancs frappés du numéro 19 sur la poitrine et du nom de Malanda juste au-dessus. Le match doit aussi servir d'exemple aux jeunes et leur montrer que, comme Malanda, ils peuvent réussir dans le football. Les parents de Junior donnent le coup d'envoi et la recette va à une bonne oeuvre lancée par le père Malanda. Deux mille personnes sont également présentes au stade de Wolfsburg pour une marche silencieuse en mémoire de Junior. Après son décès, lors des matches de Wolfsburg, un grand tifo avec sa photo et une banderole sont souvent déployés : Für immer in unseren Herzen.