C'est tout à fait par hasard que Jordan Lukaku passe devant la façade de Mata & Pili, à Anvers. L'ex-restaurant africain a fait faillite en 2016 et a été remplacé par un magasin de fleurs. Au début des années 2000, c'était l'un des endroits où les frères Lukaku jouaient pendant que leur maman, Adolphine, nettoyait. Lorsqu'il a signé son premier contrat à Anderlecht, Romelu s'est promis que sa mère n'aurait plus jamais à travailler. "Notre maman ne se plaignait jamais et quand quelque chose n'allait pas au travail, elle ne disait jamais rien", dit Jordan. "L'an dernier, toutefois, elle nous a confié quelque chose: il y a des années, elle travaillait comme femme d'ouvrage dans une famille de Wintam, le village où nous habitions. La patronne la méprisait. Le matin, elle ne pouvait pas entrer dans la maison pendant que les enfants s'apprêtaient pour aller à l'école. Il ne fallait pas que les enfants la voient. On la prenait pour de la m... et on laissait traîner de l'argent un peu partout pour voir si elle allait le voler. Quand la patronne s'est aperçue que Romelu jouait à Anderlecht, elle a changé d'attitude. Elle a même demandé si ses enfants pouvaient rencontrer Romelu. Moi, j'aurais dit: Dégage! Ma mère ne l'a pas dit, mais elle a poliment refusé. Je me souviens encore qu'à Anvers, on ne pouvait pas entrer dans un magasin d'une marque connue. La personne à l'entrée nous disait qu'on n'avait rien à faire là. C'est pour ça que j'évite toujours les grands magasins de vêtements."
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C'est tout à fait par hasard que Jordan Lukaku passe devant la façade de Mata & Pili, à Anvers. L'ex-restaurant africain a fait faillite en 2016 et a été remplacé par un magasin de fleurs. Au début des années 2000, c'était l'un des endroits où les frères Lukaku jouaient pendant que leur maman, Adolphine, nettoyait. Lorsqu'il a signé son premier contrat à Anderlecht, Romelu s'est promis que sa mère n'aurait plus jamais à travailler. "Notre maman ne se plaignait jamais et quand quelque chose n'allait pas au travail, elle ne disait jamais rien", dit Jordan. "L'an dernier, toutefois, elle nous a confié quelque chose: il y a des années, elle travaillait comme femme d'ouvrage dans une famille de Wintam, le village où nous habitions. La patronne la méprisait. Le matin, elle ne pouvait pas entrer dans la maison pendant que les enfants s'apprêtaient pour aller à l'école. Il ne fallait pas que les enfants la voient. On la prenait pour de la m... et on laissait traîner de l'argent un peu partout pour voir si elle allait le voler. Quand la patronne s'est aperçue que Romelu jouait à Anderlecht, elle a changé d'attitude. Elle a même demandé si ses enfants pouvaient rencontrer Romelu. Moi, j'aurais dit: Dégage! Ma mère ne l'a pas dit, mais elle a poliment refusé. Je me souviens encore qu'à Anvers, on ne pouvait pas entrer dans un magasin d'une marque connue. La personne à l'entrée nous disait qu'on n'avait rien à faire là. C'est pour ça que j'évite toujours les grands magasins de vêtements." Beaucoup de gens raconteraient ce genre d'anecdotes avec la gorge serrée, mais Lukaku est aussi à l'aise que lorsqu'il chante Lord Knows, de 2Pac, sa chanson préférée. À 26 ans, l'arrière latéral de l'Antwerp semble avoir appris à vivre avec des bleus au coeur. "Mes parents m'ont appris que quand on se lançait dans quelque chose, il fallait le faire à 200%", dit-il. "Celui qui fait les choses à moitié ne peut être qu'insatisfait. On peut être rongé par les regrets. Si j'ai parfois regretté des choses que j'ai dites? Non. J'ai tout au plus créé des situations inconfortables, mais ça n'a pas eu de répercussions sur ma vie privée." Au cours des dernières années, à la Lazio, tu as souvent été blessé. Les périodes de rééducation sont-elles des combats contre toi-même et contre l'isolement? JORDAN LUKAKU: ( Il réfléchit) Le fait d'être seul ne me dérangeait pas, car hormis les heures passées au club, j'étais de toute façon replié sur moi-même tout au long de la journée. Le pire, c'était l'accumulation des coups durs. Ça rendait les périodes de rééducation chaque fois très longues. Il y a d'abord eu cette inflammation aux tendons rotuliens, puis un problème de cartilage au genou droit. Quand on a à peine vingt ans, ça ne doit pas être facile mentalement de revenir après une blessure grave. LUKAKU: ( Il approuve de la tête) D'un point de vue général, il faut être fort mentalement pour jouer au football... Je ne suis pas sûr que beaucoup de gens voudraient vivre ce que nous vivons. Mais l'aspect financier compense beaucoup de choses, non? Ça adoucit la peine? LUKAKU: Non. Pourquoi beaucoup de riches sont-ils dépressifs et se suicident? Ce n'est pas parce qu'on a beaucoup d'argent qu'on est bien dans sa peau. Avant, on n'avait rien. La vie était sans doute un peu plus difficile, mais au moins, la relation que j'avais avec les gens était authentique. L'argent engendre aussi des responsabilités qu'on n'a pas spécialement envie d'endosser. Quand on gagne beaucoup d'argent, on dérange des proches. Des gens, qui par le passé étaient soi-disant prêts à vous aider, vous demandent soudain des services en retour. Des membres de la famille espèrent qu'on va les aider financièrement. Ça amène des tensions. Et puis, il y a les gens qui ne veulent pas que vous soyez mieux nantis qu'eux et qui ne veulent qu'une chose: vous renvoyer au fond du trou. Pourtant, beaucoup de jeunes échangeraient leur vie contre la tienne. Tu es porté aux nues par les supporters et tu sembles avoir beaucoup de temps libre. LUKAKU: Les supporters ne voient que le côté glamour, pas les nombreux sacrifices qu'on doit consentir pour mener cette vie. Les gens normaux se font-ils insulter après une mauvaise journée au travail? Non. Nous, on doit l'accepter. On gagne tellement plus qu'un ouvrier qu'on se permet de nous insulter de façon anonyme sur les réseaux sociaux. Tu savais ce qui t'attendait lorsque tu es devenu pro, il y a dix ans? LUKAKU: La première fois que j'ai été confronté à un tel comportement des supporters, c'était lors d'un match Anderlecht-Beveren. Je n'avais pas encore joué la moindre minute en D1 et j'étais au stade en tant que spectateur, pour encourager mon frère. Avant, la tribune réservée aux familles des joueurs d'Anderlecht se trouvait à côté de la tribune des supporters visiteurs et soudain, tout le kop de Beveren s'est tourné vers moi en chantant: "C'est la soeur de Lukaku, la soeur de Lukaku." Mes amis et moi, on se demandait ce qu'il se passait. Pourquoi est-ce qu'ils ne regardaient pas le match? (Il éclate de rire)Après toutes ces années, tu es immunisé contre les critiques des fans? LUKAKU: Je m'en fiche complètement. Ce qui me dérange le plus, c'est que des jeunes comme moi doivent servir de modèles dans une société où, normalement, personne ne prend exemple sur des jeunes de 25 ans. Et en même temps, on nous prend pour des imbéciles. C'est étrange, non? On attend aussi des joueurs qu'ils ne parlent pas de choses qui n'ont rien à voir avec le football. LUKAKU: Tout le monde peut parler de tout, mais un joueur doit se taire et courir derrière le ballon. Heureusement, de plus en plus de footballeurs et d'athlètes osent donner leur avis. Ils apportent ainsi quelque chose à la société. À part tes parents, qui sont tes exemples? LUKAKU: ( Long silence) Allen Iverson est un de mes athlètes préférés. Et dans le monde du football, j'aimais bien Nicolas Anelka, parce qu'il ne suivait pas la meute. Il disait: "Je suis comme je suis". Mais c'est aussi en référence à lui que je dis que les footballeurs doivent être forts mentalement. L'Équipe a menti au sujet de ce qu'Anelka aurait dit à Raymond Domenech lors de la Coupe du monde 2010 (fils de pute, ndlr). Le journal a-t-il présenté ses excuses? Non. Les médias ont sali son image alors qu'il était innocent. Pour moi, c'est de la diffamation. Mais Anelka est resté fidèle à lui-même et il est rare de rencontrer des gens pareils dans le monde du football. Beaucoup portent un masque lorsqu'ils sont au travail et l'enlèvent une fois de retour chez eux. Je ne joue pas à ça. Je ne suis pas un garçon difficile, je peux m'entendre avec tout le monde, mais en Belgique, les gens ont une autre image de moi. Je vis ma vie, je m'entraîne dur, j'essaye de m'amuser sur le terrain et, surtout, je veux gagner. Mais ce que je dis n'est pas toujours politiquement correct. Et dans le monde du foot, on n'aime pas ça. It is what it is. Dans le monde du foot, il n'est pas toujours évident de rester soi-même en toutes circonstances. LUKAKU: C'est difficile dans tous les sports collectifs, alors que les sportifs individuels peuvent montrer leur véritable caractère, car ils choisissent les gens dont ils s'entourent et ne doivent pas tenir compte de la dynamique de groupe. Malcolm X est aussi un de tes modèles? LUKAKU: C'est vrai, j'admire sa mentalité. Pour l'abattre, il faut lui passer sur le corps. Est-il trop radical? (Il souffle) Il faut tout de même qu'il réagisse! En comparaison avec la façon dont les Afro-Américains ont été traités, sa réaction n'était pas extrémiste. Tu préfères donc l'approche dure de Malcolm X à celle prônée par Martin Luther King? LUKAKU: Aujourd'hui, une chose est sûre: les actions pacifiques comme celles de Martin Luther King ne fonctionnent pas. Si je dois un jour me défendre, je ne tendrai certainement pas l'autre joue. Tu as vécu beaucoup de choses et essuyé pas mal de revers lorsque tu étais jeune. À quel point ces expériences ont-elles formé l'image que tu te fais du monde d'aujourd'hui? LUKAKU: Je me souviens qu'au Lierse, on se moquait de Romelu et moi parce qu'on jouait avec des chaussures usées. On utilisait celles dont notre cousin Lori Mukamba, un ami de Mousa Dembélé, ne voulait plus. C'était ça ou rien. On ne pouvait pas se permettre plus. Lorsque je suis arrivé à Anderlecht, j'avais perdu ce complexe d'infériorité. Je m'y sentais plus à l'aise parce que d'autres joueurs avaient les mêmes problèmes financiers que nous. J'ai cependant dû m'habituer à la vie à Bruxelles. Je venais de Wintam, où les gens aimaient les choses simples. En ville, les jeunes voulaient avant tout devenir adultes. Ils voulaient que tout aille vite, quitte à brûler les étapes. L'influence du groupe était énorme. En équipes d'âge, Romelu devait souvent essuyer des remarques sur sa couleur de peau ou son âge. Quelle est la pire situation que tu as connue? LUKAKU: La première fois que j'ai véritablement été confronté au racisme, c'était lors d'un match Anderlecht-Club Bruges, en U14. J'ai gagné un duel, mon adversaire est tombé et j'ai voulu faire une rentrée en touche. Dans le public, quelqu'un a crié: "Sale pot de choco". Je me suis retourné et, bien entendu, personne n'avait rien dit. Que penser de pères de famille qui crient ça à un enfant de quatorze ans? Je ressentais à la fois un sentiment de colère et d'impuissance. Après le match, avec certains parents, on s'est mis à la recherche de celui qui avait crié ça, mais il avait sauté dans sa voiture et était parti. En 2016, tu as opté pour la Lazio, un club dont les fans sont réputés proches de l'extrême droite. Ça ne te dérangeait pas? LUKAKU: Je le savais, mais la Lazio n'est pas le seul club italien qui connaisse ce genre de problème. Avant le coup d'envoi de mon premier derby romain, Antonio Rüdiger est venu me voir et m'a dit de mon concentrer sur le match, pas sur ce que j'allais entendre. Je ne comprenais pas de quoi il voulait parler. L'AS Rome jouait à domicile, et, à chaque fois que je touchais le ballon, j'entendais des cris de singe. Rüdiger était mon adversaire direct et, quand il avait le ballon, on n'entendait plus rien. Pourtant, il est noir aussi... La fédération italienne ne fait pratiquement rien pour contrer ce genre d'incidents. De tous les grands championnats, la Serie A est la plus larguée en matière de lutte contre le racisme. C'est un championnat formidable, avec des fans passionnés, mais le racisme fait tache. Simone Inzaghi est l'entraîneur avec qui tu as collaboré le plus longtemps. Que t'a-t-il apporté sur le plan tactique. LUKAKU: Inzaghi et ses adjoints Massi (Massimiliano Farris, ndlr), et Mario ( Cecchi, ndlr) m'ont appris ce qu'était la pression. Elle est plus forte à la Lazio que dans n'importe quel autre club. Sur le plan défensif, j'ai beaucoup appris également. Défendre, à la Lazio, c'est un art. Il arrivait parfois que les défenseurs s'entraînent à une heure différente du reste du groupe. Les entraînements étaient monotones, mais en match, tout le monde savait parfaitement ce qu'il avait à faire. Sur la touche, les deux entraîneurs jouaient aux échecs et tentaient de faire la différence à coup de petites adaptations. Sur le plan offensif, je pouvais faire ce que je voulais. Tu as toujours voulu être attaquant. Tu commences à prendre du plaisir à défendre? LUKAKU: Je voulais être attaquant, comme mon frère et mon père. Je n'ai pas commencé à jouer sur des places publiques pour faire des tacles. Ce qui m'intéresse dans le football, c'est attaquer, passer mon homme, marquer... Défendre n'est pas ce que j'aime le plus et ça ne changera jamais. Je n'oublierai jamais ce que Jean Kindermans ( le responsable du centre de formation d'Anderlecht, ndlr) avait dit devant mes parents lors d'un entretien d'évaluation à la fin de la saison en U13: "Tu devrais jouer devant, mais je ne crois pas que tu sois assez fort pour t'imposer en D1 à cette place. Tu pourrais, au mieux, jouer en D2". C'était une gifle en pleine figure, j'ai même pleuré. Mais tu es resté à Anderlecht. Tu as suivi les consignes des entraîneurs? LUKAKU: ( Il grimace) Toutes les équipes d'Anderlecht jouaient en 3-4-3, avec un losange dans l'entrejeu. Moi, je voulais jouer en 8, du côté gauche du losange, pour ne pas devoir défendre. Lors d'un match à domicile contre Mouscron, l'entraîneur, Peter Van Hove, a voulu me faire jouer à gauche en défense. J'ai refusé. Van Hove a commencé à s'énerver. "Voilà un joueur qui se croit plus important que le groupe. Pour pouvoir faire ce qu'on veut, il faut s'appeler Diego Maradona ou Mbark Boussoufa! Mais tu sais quoi? Je vais te faire plaisir, tu vas jouer dans l'entrejeu en deuxième mi-temps. À condition de gagner tous tes duels en défense et de ne pas rater la moindre passe en première période. Sinon, tu ne joueras dans l'entrejeu que lorsqu'il y aura un suspendu ou un blessé. D'accord?" J'étais tellement motivé que j'ai commencé à rentrer dans tout ce qui bougeait. En deuxième mi-temps, comme promis, j'ai joué dans l'entrejeu. J'ai délivré un assist et j'ai cherché le regard de l'entraîneur comme pour dire: "Tu vois? Et maintenant?" Il a bien compris que j'avais des couilles. Ce jour-là, j'ai compris que j'allais devenir professionnel et j'ai laissé tomber mes études. Pourtant, j'étais en Sciences Humaines et je me débrouillais bien. Je voulais devenir psychologue. On a beaucoup parlé de Didier Lamkel Zé au cours des dernières semaines. Comment as-tu vécu tous ces événements? LUKAKU: Ce qu'il se passe avec Didier, c'est du jamais vu. Et je ne pense pas que je reverrai ça un jour. En tant qu'équipier, je vis ça calmement, car on a tous le même objectif. On fait notre boulot sur le terrain et c'est à l'entraîneur ou à la direction de prendre des décisions. Tout ce que je peux dire, c'est que Didier a fait quelque chose d'unique. Qui aurait cru qu'il allait expédier un tel boulet de canon contre Waasland-Beveren? Là, je me suis dit: "Mais pourquoi il tire de si loin? N'y pense même pas!" J'ai vu le ballon partir et... Wow! Respect, man. Mais on sait aussi que Didier est le seul à pouvoir se sortir de certaines situations. Certains joueurs sont traités différemment. Ça te dérange? LUKAKU: Chez les jeunes, il est important que tout le monde soit traité de la même façon et qu'on insiste sur les valeurs du club. Mais à notre niveau, on ne peut pas se permettre de ne pas aligner le meilleur joueur de l'équipe parce qu'il est arrivé en retard à un rendez-vous. Sauf dans certains grands clubs parce qu'ils ont un passé et peuvent se permettre de remplacer une star mondiale par une autre. Mais en général, dire que tous les footballeurs d'un vestiaire sont égaux, c'est un des plus grands mensonges qui existe dans le monde du football. Partons du principe que tu vas encore jouer dix ans au plus haut niveau. Que veux-tu encore atteindre? LUKAKU: Je veux retrouver le niveau que j'avais à la Lazio avant mes deux blessures. Ça veut dire que je dois rattraper deux ans. Et c'est difficile. Je me fixe donc des objectifs à court terme. J'ai arrêté de rêver avant même de devenir professionnel. Je voulais être the people's champion, le joueur que les supporters neutres apprécient. J'ai compris comment le monde du football fonctionnait quand mon frère s'est fait démolir après avoir exprimé ses ambitions. Qu'y a-t-il de mal au fait qu'un ado dise qu'il veut être le meilleur? On n'arrête pas de nous dire qu'on doit être ambitieux dans la vie, mais quand on se fixe un objectif, ça pose problème. Tout ça m'a rendu amer. L'Antwerp a un peu le même problème. Luciano D'Onofrio et Paul Gheysens sont tellement ambitieux qu'ils bousculent la hiérarchie et suscitent des jalousies. Le club a ainsi perdu une partie de son capital sympathie. LUKAKU: Comme toute la Belgique, j'étais content de voir l'Antwerp revenir en D1A. Ça ne pouvait qu'être bénéfique pour le football belge et on allait enfin pouvoir revoir des supporters passionnés. Depuis, on bat les grandes équipes. C'est quand même chouette, non? J'espère qu'on pourra ennuyer les grands jusqu'en fin de saison, mais je comprends que beaucoup de gens préfèrent voir Anderlecht ou Gand en play-offs 1 plutôt que l'Antwerp.