Les grêlons de la nuit lilloise ont fait place à la lourdeur de ces étés coincés entre les vagues de canicule successives. Cinq ans après l'EURO 2016, mais deux mois tout juste après avoir raccroché pour de bon les crampons, Jean-François Gillet revient sur un coin de table de l'académie liégeoise du Standard sur ce tournoi vécu de l'intérieur. Le premier et le dernier d'un gardien de but longtemps grand oublié dans l'éventail des derniers remparts nationaux, mais finalement considéré par Marc Wilmots comme le numéro 3 dans la hiérarchie, derrière Simon Mignolet et Thibaut Courtois. Un rôle de porteur d'eau sur papier, mais un leadership discret dans les faits.
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Les grêlons de la nuit lilloise ont fait place à la lourdeur de ces étés coincés entre les vagues de canicule successives. Cinq ans après l'EURO 2016, mais deux mois tout juste après avoir raccroché pour de bon les crampons, Jean-François Gillet revient sur un coin de table de l'académie liégeoise du Standard sur ce tournoi vécu de l'intérieur. Le premier et le dernier d'un gardien de but longtemps grand oublié dans l'éventail des derniers remparts nationaux, mais finalement considéré par Marc Wilmots comme le numéro 3 dans la hiérarchie, derrière Simon Mignolet et Thibaut Courtois. Un rôle de porteur d'eau sur papier, mais un leadership discret dans les faits. En 2016, tu as 37 ans et tu participes à ton premier grand tournoi. Tu l'as vécu comme une revanche par rapport à toutes ces années, où tu t'estimais un peu oublié? JEAN-FRANCOIS GILLET: Ça faisait quelques années que j'étais là avec le groupe, donc on va dire que c'était un peu la cerise sur le gâteau. Mais j'espérais tellement qu'on gagne cet EURO que ça reste un souvenir complexe. Ce dont je suis fier aujourd'hui, c'est d'avoir vu grandir ces mecs. D'avoir été aux premières loges. Faire un grand tournoi avec eux, c'était quelque chose de magnifique. Moi, à 37 ans, je savais que c'était le dernier, donc j'ai profité de chaque instant. "On aurait pu gagner l'EURO 2016" Il y a cinq ans, au lendemain de l'élimination face au pays de Galles, tu t'étais confié lors d'un long entretien à Sport/Foot Magazine. Et tu avais eu ces mots: "On avait clairement les qualités pour faire autre chose, pour aller très loin. Peut-être au bout...". Aujourd'hui que Roberto Martínez est porté aux nues, tu penses que les Diables auraient été champions d'Europe en 2016 avec l'Espagnol? GILLET: Je n'aime pas l'idée qu'on puisse refaire l'histoire. Moi, je suis gardien et je n'ai jamais aimé ces analyses qui consistent à dire: "Si c'était untel au but, il l'aurait eu." Comme sur le but de Thorgan en huitièmes contre le Portugal avec Rui Patrício: "Ah, mais si c'était Courtois, il l'aurait eue." Parce que chaque action est différente. Pour revenir au pays de Galles en 2016, je reste convaincu qu'on fait une super première mi-temps, mais qu'on manque d'efficacité, de ce petit brin de chance qui peut faire la différence. Et eux, à l'inverse, sur leur première action dangereuse, sur leur premier corner, ils marquent. Contre le Portugal cette année, Diogo Jota a une occasion incroyable de faire 1-0, il la rate. Et nous, notre premier tir, c'est but. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a aussi les planètes qui s'alignent ou pas. Concrètement, je pense que c'est sûr qu'on aurait pu faire mieux en 2016, je crois même toujours qu'on aurait pu le gagner, mais que c'est aussi important de se rappeler que le contexte d'un match change tout. Que ça se joue sur des détails. À partir de là, comparer deux matches ou deux EUROS, c'est compliqué. Justement, le contexte de l'avant match contre le pays de Galles est assez désastreux. Est-ce que tu as senti un vent de panique avant cette rencontre? GILLET: Ce n'était pas de la panique, mais de la poisse. Il y a la suspension de Vermaelen pour un dernier tacle au milieu de terrain contre la Suède, la blessure de Vertonghen qui se pète la cheville à la dernière seconde du dernier entraînement, Kompany qui s'était pété juste avant l'EURO. Cette accumulation a pesé sur le groupe, je crois. Soudainement, on se retrouvait sans notre axe défensif titulaire, sans notre côté gauche, aussi. Il n'y avait pas de vent de panique, mais c'est vrai que quand tu as trouvé ta stabilité derrière et que tu as ça qui te tombe dessus, c'est forcément un coup dur. On va dire qu'on a perdu un peu de confiance dans cette succession d'épisodes malheureux. Ce soir-là, Marc Wilmots décide finalement d'aligner Jason Denayer et pas Laurent Ciman pour suppléer Thomas Vermaelen. Un choix qui a fait débat dans tout le pays à l'époque. Dans le vestiaire aussi? GILLET: Jason, c'est un super joueur, Lolo aussi et il avait fait un bon match contre l'Italie en ouverture... Le reste, ce sont des choix à faire. Je trouve ça facile de juger après coup. Le coach, il a fait son choix et je crois qu'il l'a assumé. Quand, cinq ans plus tard, pour son retour en grande compétition, Jason Denayer, entre-temps devenu un taulier de l'Olympique Lyonnais, se troue après deux minutes de jeu contre le Danemark, tu penses que c'est encore une séquelle de ce match de 2016? GILLET: Ce que je retiens moi, c'est le match que Jason fait dans la foulée contre le Danemark. Et là, il a été irréprochable. C'est là que tu vois qu'il est devenu costaud. Le gars aurait pu douter, mais il s'est accroché et il est passé au-dessus. Alors que mentalement, après 120 secondes, il faut bien se dire qu'il est obligatoirement au fond du trou. Ça, c'est la preuve du chemin parcouru en cinq ans. Jason est en pleine progression, mais manquer une sortie de balle quand tu veux relancer proprement de derrière, ça arrive. Ce qui ne peut pas arriver au plus haut niveau, c'est de ne pas s'en remettre. Jason est passé au-dessus, pour moi, c'est le plus important. Revenons au contexte de l'époque dont tu parlais. Est-ce que celui-ci n'est pas conditionné par cette défaite inaugurale contre l'Italie? GILLET: On est tombés sur l'Italie d'Antonio Conte. Une équipe avec une efficacité totale. Surtout, je crois qu'on ne s'attendait pas à perdre ce match et que ça a été une belle claque pour tout le monde. On est tombés de très haut ce jour-là, à Lyon. On était en pleine confiance avant ce match et soudainement, le doute s'est inséré dans notre esprit. Et puis dans la foulée, il faut bien le dire, on a ramassé de tous les côtés. Mais là où on a été forts malgré tout, c'est que derrière, on gagne trois matches avec la manière et sans prendre de but. Ce qui fait que moi, quelque part, je pense que ce match contre l'Italie nous a aidés à resserrer les liens. Après l'Italie justement, c'est toi qui décide de provoquer une réunion entre les joueurs. Sans le coach, donc. Une initiative assez courante, mais ce qui étonne à l'époque, c'est qu'elle vienne de toi, qui n'étais pas un cadre du vestiaire. Comment ça t'est venu? GILLET: J'étais là depuis des années, je connaissais tout le monde. Je n'avais jamais eu peur de dire tout haut ce que je ressentais. Après le match contre l'Italie, j'ai senti que c'était le moment. On avait beaucoup de pression sur les épaules et je ne voulais pas que ça parte en sucette. Cette défaite avait agi comme un coup de massue parce qu'on restait sur une série impressionnante de victoires, parce qu'on avait battu les Bleus au Stade de France un an plus tôt,... Toutes des choses qui nous avait offert un statut encombrant de favoris que le groupe vivait moins bien après cette défaite. Le lendemain de ce match, je me suis retrouvé au hammam avec Axel, Marouane et Eden, et je leur ai parlé de mon projet de discussion avec toute l'équipe. Je leur ai demandé ce qu'ils en pensaient et ils m'ont dit que c'était une bonne idée, que je devais le faire. Ce qui est top dans ce groupe, c'est que ce sont tous des stars, mais avant tout des gars hyper respectueux. Ce qu'il s'est dit ce jour-là restera pour toujours dans le vestiaire, c'est sacré, mais je pense que malgré l'épilogue que l'on connaît aujourd'hui, ça nous a permis de mieux vivre la suite de notre tournoi. Quand on les voit aujourd'hui se réunir en rangs d'oignons avant les matches avec Romelu qui donne de la voix, on se dit que c'est peut-être aussi d'un leader sur le terrain dont cette équipe manquait en 2016. Tu partages? GILLET: Bien sûr qu'il manquait d'un Vincent Kompany en 2016. Parce que c'était un super joueur et un incroyable leader. Il nous a manqué à tous les niveaux. Après, il est souvent venu nous trouver sur les temps libres, mais ce n'était pas la même chose. Avoir un gars comme ça, même sur ton banc pour donner de la voix, ça peut faire une différence. On l'a vu avec Cristiano Ronaldo en finale de l'EURO 2016, avec Kevin De Bruyne aussi en deuxième mi-temps contre le Portugal en huitième. Ce sont des mecs qui apportent une énergie. Le gars qui doit remplacer Eden, quand il voit son capitaine sur le bord du terrain en train de l'encourager, c'est forcé que ça lui donne des ailes. Eden, c'est le boss. Même sur le banc, il fait du bien parce qu'en un sourire, en un bon mot, il peut te faire changer de mood. Mais c'est vrai, Romelu, quand il prend la parole avant un match, ça aussi, c'est un boost énorme. Tout ça participe à la création d'une dynamique, ce ne sont pas juste des symboles. Tu le vois, je trouve, avec les jeunes qui arrivent et qui s'imprègnent tout de suite de cet état d'esprit. Eux aussi, grâce à leurs aînés, ce sont des futures machines. En 2016, tu disais avoir l'impression que la presse "attendait derrière la porte" pour vous tailler en cas d'élimination. D'où part selon toi la création de ce climat un rien anxiogène? GILLET: Avant l'EURO, je me souviens d'avoir eu une conversation avec un journaliste, je ne me souviens même plus lequel, qui m'avait dit texto: "C'est clair que pour nous, en-dessous de la demi-finale, c'est une catastrophe." Ça m'avait marqué. Je m'étais dit que le décor étant planté et je sentais bien que l'on ne nous pardonnerait rien. La voie était tracée. On savait qu'en cas d'échec, on allait ramasser. Mais bon, c'est ça aussi le foot de haut niveau. L'ambiance dans le vestiaire après le pays de Galles, tu la décrirais comment? GILLET: Ça a grogné un peu, ça a râlé. C'était des réactions à chaud. On savait qu'on passait à côté de la montre en or. On était dégoûtés, c'était abusé, mais il n'y avait pas grand-chose à dire. Je ne me souviens même plus des heures qui ont suivi. C'est comme un trou noir, je crois que ça doit être des moments qu'on préfère oublier. On sortait de sept semaines ensemble. On était vidés. Le seul truc auquel tu aspires dans ces moment-là, c'est de disparaître le plus vite possible, de fermer le livre. On le sait avant de commencer, une grande compétition, elle ne se termine bien que si tu la gagnes. Tous les autres sont amenés à pleurer à un moment ou un autre. Tu es un proche d'Axel Witsel. Tu te doutais qu'il retrouverait si rapidement un pareil niveau? GILLET: Je l'avais vu ici, au Standard, sur les terrains de l'Académie début mai. On avait discuté. Et là, il m'avait expliqué que ses sensations étaient bonnes. Qu'il serait prêt pour l'EURO, que ça allait le faire. À partir de là, j'étais rassuré. Il s'entraînait bien, il avait juste encore un tape. Il était très confiant. Moi aussi du coup ( Il rit). Est-ce qu'après l'échec de 2016, tu pensais cette génération assez forte pour se relever? GILLET: C'était certain que cette claque allait faire grandir ce groupe. À tous les niveaux. Tout le monde a eu du mal à digérer cet échec, mais quand ça a été fait et que les enseignements ont été tirés, clairement, on a senti que les Diables étaient plus forts. On l'avait déjà très bien vu en 2018 en Russie, même si je reste convaincu qu'on aurait peut-être pu la gagner cette Coupe du monde. Le groupe aussi était convaincu de ça. Et le fait qu'il ait refusé dans sa grande majorité de se réjouir de cette troisième place, c'était un signe de plus de son évolution naturelle. Cette évolution-là, c'est autant celle d'un groupe que la patte d'un coach, tu penses? GILLET: Je crois que tout le monde a apporté sa pierre à l'édifice et que ça a débuté bien avant Martínez. On est partis de zéro quand je suis arrivé en équipe nationale ( première sélection le 5 septembre 2009 contre l'Espagne 5-0, ndlr). Pour moi, c'est une évolution qui doit autant à tous les coaches qui se sont succédé depuis lors qu'aux joueurs qui ont grandi avec eux. Martínez a le mérite d'avoir apporté une approche différente dans son fonctionnement, d'avoir osé un système différent et d'avoir su garder cet esprit de cohésion qui reste une des forces de cette équipe.