Installés dans les canapés du spacieux lobby de l'hôtel Thalasia de San Pedro del Pinatar, deux hommes discutent du bon vieux temps. Accoutumé à rencontrer ses joueurs lors du stage hivernal, Mehdi Bayat rembobine le film de ses années zébrées en compagnie de son capitaine, Javier Martos.
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Installés dans les canapés du spacieux lobby de l'hôtel Thalasia de San Pedro del Pinatar, deux hommes discutent du bon vieux temps. Accoutumé à rencontrer ses joueurs lors du stage hivernal, Mehdi Bayat rembobine le film de ses années zébrées en compagnie de son capitaine, Javier Martos. Débarqué sept années plus tôt, au coeur d'un hiver 2011 copieusement enneigé, l'Andalou a progressé en même temps que son club. Tumultueuse à ses débuts, sa trajectoire s'est apaisée, en grimpant méthodiquement de quelques échelons, année après année. " Quand tu restes pour un projet auquel tu crois, le club devient une part de toi ", philosophe le numéro 8 du Sporting carolo, dont le parcours est devenu stable quand les Zèbres ont enfin quitté la zone de turbulences qui leur servait de quotidien au début des années 2000. L'histoire commence pourtant mal. Parachuté à la tête du club, Csaba Laszlo bat des records négatifs et voit Charleroi s'enfoncer dans les profondeurs du classement. Chaque semaine, des joueurs débarquent alors en test, en vue d'un mercato hivernal qui doit permettre au club d'éviter la noyade. Parmi eux, il y a Javier Martos. Formé à la Masia barcelonaise en même temps qu' Andrés Iniesta, passé par la Bulgarie et les divisions inférieures espagnoles avant d'échouer à Salonique, qu'il quitte après huit mois sans salaire payé par l'Iraklis et un changement de coach qui le prive de terrain. Javi se voit promettre un contrat par Abbas Bayat, mais entre les mots et la réalité du bout de papier qu'on l'incite à signer, les chiffres ont diminué. Dégoûté, Martos quitte la Belgique et cherche un point de chute. Il envisage Eibar, encore loin de l'élite espagnole, et passe un test improbable en Pologne, à Kielce, où l'entraîneur est séduit par un match amical où il le fait évoluer ailier droit, soutien d'attaque, puis numéro 9. L'Espagnol hallucine, claque la porte, et répond à un appel de Mehdi Bayat. " Mehdi a trouvé les mots. Malgré un salaire de merde, j'ai aimé ce discours honnête. " Pendant le stage hivernal, qui se tient dans la ville turque de Belek, Martos est testé contre les Suisses de Saint-Gall. Une mi-temps pour lui, une autre pour le Serbe Milos Milovanovic, et une prestation moyennement convaincante, qui incite même le Sporting à ouvrir une troisième piste pour le poste de latéral droit. Sans succès. Martos s'engage finalement au Mambour, où il gagne moins d'argent que son père, ouvrier dans la construction. " On peut dire que quand Charleroi était dans la merde, je l'étais aussi ", souligne-t-il aujourd'hui avec le sourire. Titularisé à l'arrière droit face au Lierse, il est le 34e joueur aligné par le Sporting cette saison-là. Les premiers mois tournent au cauchemar. Les blessures se multiplient et augmentent la pression mise par Abbas, qui ne cesse de rappeler à son Espagnol qu'il ne le paie pas pour vivre à l'infirmerie, et qu'en tant que joueur formé au Barça, il doit réaliser des prouesses à la Iniesta, voire à la Lionel Messi. Pendant que les Catalans de Pep Guardiola conquièrent l'Europe pour la seconde fois en trois ans, Charleroi quitte l'élite du football belge au bout de tristes play-offs 3. " Je suis parti en vacances en n'ayant pas l'intention de revenir à Charleroi ", se rappelle celui qui avait signé un contrat de six mois, avec deux années supplémentaires en option. Mais Martos se sent coupable de cette relégation à laquelle il n'a pourtant que peu participé. Il décide donc de rester en deuxième division. Une nouvelle fois, ce sont les paroles de Mehdi qui font mouche. Le neveu du président lui raconte que le club ne veut pas moisir loin de la D1, et lui confie en secret son projet de reprendre le club le plus vite possible. Incontournable à l'arrière droit, où il brille surtout par ses interventions défensives, mais fait grincer des dents à cause de son apport offensif limité, Martos s'installe aux côtés du duo formé par Elvedin Dzinic et l'étonnant Mijusko Bojovic, dont l'association permet aux Zèbres de retrouver la D1, à peine douze mois après l'avoir quittée. Javi rencontre alors un énième entraîneur, le jeune Yannick Ferrera, avec lequel il peut (enfin) communiquer en espagnol. Javier Martos met pourtant plusieurs mois à transmettre une information majeure à son nouveau coach, qui l'installe même en milieu défensif pour affronter Gand, dans un système très conservateur. Le dialogue naît après une expulsion de Dzinic face au Standard, qui amène Martos à coulisser dans l'axe. Mario Notaro, qui avait installé l'Espagnol à ce poste pendant la préparation, évoque avec Ferrera et Martos la possibilité de mettre ce dernier en défense centrale. C'est seulement là que tous semblent découvrir que c'est à cette place que Martos a été formé. Titulaire en compagnie de Mourad Satli face au Beerschot, suite à l'absence de la charnière centrale habituelle, Javi ne quitte plus le onze, se révèle dans le rectangle défensif malgré son mètre 79 généralement rédhibitoire en Pro League, et prolonge son contrat jusqu'en 2015, soutenu par une compagne qui parle désormais parfaitement le français. L'arrivée de Felice Mazzù, jalon majeur de la stabilité du club, coïncide avec l'installation du défenseur espagnol dans le onze de base. Comme si la trajectoire de Javi avait décidé d'épouser parfaitement celle de son club. " Charleroi représente ma stabilité ", confesse le droitier, qui entre directement dans les plans de son nouveau coach : " Je suis arrivé au club avec deux certitudes : Javier Martos et Francis N'Ganga. " Alors, quand le capitaine Ederson quitte le onze de base, que le latéral congolais se blesse et que le grand marché d'hiver prive le Mambour de David Pollet, Danijel Milicevic et Onur Kaya, l'Andalou pose pour la première fois le brassard de capitaine autour de son biceps, le 18 janvier 2014. Rapidement intégré au " Conseil des Sages " mis en place par son coach pour servir de relais entre le staff et le groupe de joueurs, Martos doit cependant abandonner le brassard à Francis N'Ganga, de retour de blessure au coup d'envoi de l'an II de l'ère Mazzù. Il est, par contre, officiellement le joueur le plus ancien du noyau, suite aux départs d'Ederson et d' Abraham Kumedor. En fin de saison, c'est pourtant lui qui arbore le brassard en play-offs 1, salué par la T4 à l'occasion de la réception de Courtrai, par un " Martos : 141 fois merci " qui fait référence au nombre de rencontres qu'il a disputées sous les couleurs zébrées. " C'est un plaisir pour un footballeur de grandir avec son club ", souligne-t-il en fin de saison, un nouveau contrat de deux ans sous le bras. Dans l'ombre d'un Sébastien Dewaest qui recueille les louanges pour sa saison musclée, Martos récolte les compliments tamisés du milieu. Mario Notaro vante un joueur tellement bon dans l'anticipation qu'il ne doit " jamais faire de coup d'éclat pour se dépêtrer d'une situation ", pendant que le champion de Belgique Hein Vanhaezebrouck le sacre " joueur le plus sous-estimé de Belgique ", soulignant que seule sa taille le prive d'une carrière d'une ampleur supplémentaire. Il faut attendre le départ de Dewaest, et une saison conclue aux portes de l'Europe après une victoire en play-offs 2, pour voir Martos reconnu par les foules. Malgré la saison folle de Jérémy Perbet, meilleur buteur du championnat, c'est Javi qui récolte le titre de " Zèbre d'or ", qui récompense le meilleur Carolo de la saison. Le public lui rend hommage avec un " Gracias por todo " qui arrache quelques émotions au pudique Espagnol, toujours prompt à souligner qu'il veut seulement rendre au club la chance qu'il lui a offerte. C'est d'ailleurs en ce sens, en grande partie, qu'il fera les démarches pour obtenir la nationalité belge, au bout de cinq ans passés sur le territoire national, pour empêcher que le Sporting connaisse des difficultés au moment de coucher six noms noir-jaune-rouge sur la feuille de match. S'il se rend encore occasionnellement au consulat d'Espagne, c'est avant tout pour passer ses examens envoyés par l'Université de Burgos, au sein de laquelle il suit des cours de Sciences de l'activité physique et du sport par correspondance. S'il a toujours dit qu'il fixait sa ligne d'arrivée à la date de son 35e anniversaire, Martos a prolongé son contrat jusqu'en 2020 à la fin de la saison dernière. Avec les compliments de Felice Mazzù : " C'est l'exemple-même du joueur que tous les entraîneurs rêvent d'avoir dans leur effectif ", souligne le T1 du Mambour. Mehdi Bayat, lui, en fait même " l'âme de l'équipe ". Une âme silencieuse, qui s'accorde rarement un mot plus haut que l'autre ou une place en vue dans les médias. Taiseux hors du pré, il ne cesse pourtant de dégainer les mots une fois qu'il a franchi la ligne blanche. " J'ai besoin de parler pour rester dans mon match ", reconnaît l'Espagnol. Pour mettre en valeur les autres, évidemment. Car Javi est comme les médias : il oublie toujours de distribuer quelques compliments à Javier Martos.