Bruxelles, rue Anneessens, numéro 15. Une façade en travaux comme symbole d'un quartier en chantier. Du début de millénaire de Jason Denayer (25 ans), il ne reste aujourd'hui plus grand-chose. Longtemps décrépi et surchargé, le Boulevard Anspach a fait place à un piétonnier tout neuf. Désormais, entre la Place De Brouckère et la Place Fontainas, les espaces verts succèdent aux terrasses bondées. Et vous ferait passer un McDo ou un EXKi pour un bar de quartier branché. En bon français, on parlerait de gentrification accélérée. Un joli coup de verni sur ce centre-ville censé happer le tourisme de masse, faire la part belle aux grandes enseignes, mais pas forcément réconcilier les locaux avec leur tanière. "Moi, ce que je retiens, c'est que c'est devenu la galère pour circuler en bagnole", se marre Nathan Nzuzi, maillot de l'Olympique Lyonnais sur le dos, floqué au nom de cet ami de longue date, rencontré au coeur d'un été 2002 qui allait changer sa vie. Et celle de toute une bande de potes.
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Bruxelles, rue Anneessens, numéro 15. Une façade en travaux comme symbole d'un quartier en chantier. Du début de millénaire de Jason Denayer (25 ans), il ne reste aujourd'hui plus grand-chose. Longtemps décrépi et surchargé, le Boulevard Anspach a fait place à un piétonnier tout neuf. Désormais, entre la Place De Brouckère et la Place Fontainas, les espaces verts succèdent aux terrasses bondées. Et vous ferait passer un McDo ou un EXKi pour un bar de quartier branché. En bon français, on parlerait de gentrification accélérée. Un joli coup de verni sur ce centre-ville censé happer le tourisme de masse, faire la part belle aux grandes enseignes, mais pas forcément réconcilier les locaux avec leur tanière. "Moi, ce que je retiens, c'est que c'est devenu la galère pour circuler en bagnole", se marre Nathan Nzuzi, maillot de l'Olympique Lyonnais sur le dos, floqué au nom de cet ami de longue date, rencontré au coeur d'un été 2002 qui allait changer sa vie. Et celle de toute une bande de potes. Quand Jason Denayer débarque dans le coeur de Bruxelles à sept ans, le Boulevard Anspach ne se la joue pas encore Champs-Élysées. Et le vrai problème stylistique de l'époque ne concerne pas la voirie, mais la dégaine d'un petit nouveau, plus discret que ce que pourrait laisser penser sa coupe de l'époque. Ou quand la passion inconditionnelle d'un gamin le pousse à reproduire le délire de ses idoles. "La première fois que je l'ai vu, il s'était fait la coupe de cheveux de Ronaldo, le Brésilien", détaille Victor Lubaki. "Partant de là, c'était difficile de ne pas le remarquer ( Il rit). Pourtant, il était ultra timide, il ne disait rien. Si on n'était pas allés lui parler, jamais il ne nous aurait adressé la parole." Un "on" collégial qui reprend déjà en cet été 2002, les pionniers de ce qui est resté, vingt ans plus tard, la bande d'Anneessens. Aux deux précités, on peut ajouter un certain Rudolph Dekimpe, qui vit aujourd'hui à travers son ami d'enfance ses rêves sans lendemain de footballeur pro. Passé dans une autre vie par les équipes d'âges de Beveren, puis de Sunderland pendant une demi-saison grâce au transfert de Jason Denayer dans le Nord-Est de l'Angleterre, le jeune homme a appris depuis à se contenter de selfie avec Cristiano Ronaldo dans les backstages du Parc OL les soirs de Ligue des Champions. Pratique, la vie de meilleurs amis de Jason Denayer ouvre autant de portes qu'elle ne raconte d'anecdotes improbables. Comme quand des vacances paisibles du côté de Manchester se transforment en périple interminable. Ce 31 août 2017, Denayer sort d'une préparation dans l'ombre de Vincent Kompany dans le Manchester City de Pep Guardiola et se cherche une solution de dernière minute pour retrouver du temps de jeu. "On s'est levés le matin à Manchester, on s'est couchés le soir à Istanbul, c'était un truc de fou", se surprend encore Nzuzi. Mais ce qui reste surtout dans la mémoire de la tribu Denayer présente ce jour-là, c'est l'accueil improbable réservé par les supporters stambouliotes. "Il y avait des fumigènes dans l'aéroport, c'était la folie", pointe cette fois Lubaki. "Surtout, il y avait un agent de sécurité qui, à compter du moment où on a mis un pied sur le tarmac, n'a plus lâché Jason. Il l'a attrapé par le bras et l'a fait traverser l'aéroport en un rien de temps. Vous auriez dû voir sa tête, il ne comprenait pas trop ce qui lui arrivait ( Il rit). C'était fou, on n'a même pas dû aller chercher nos bagages. On s'occupait de tout pour nous. Une heure après, on était dans le bureau du président de Galatasaray avec ses agents. On était aux premières loges pour assister à tout ça. Le seul truc qu'on a pas vu en fait, c'est le nombre de zéros qu'il y avait sur le contrat ( Il rit à nouveau)." Pour Jason et ses amis, ce retour à Istanbul via Galatasaray, ce n'est pas seulement un prêt de plus pour faire ses preuves, c'est un retour dans la "meilleure ville du monde". Celle qui avait déjà accueilli Jason Denayer lors de son premier séjour en Turquie lors de la saison 2015-2016. "À Istanbul, on a vécu notre meilleure vie", rappelle Dekimpe. "Il y a tout dans cette ville. On jouait au airsoft ( pistolet à billes, ndlr), on allait dans les meilleurs restos, on avait tout pour être heureux..." Parce que quand Jason Denayer signe un contrat dans un nouveau club, c'est toute une petite famille qui l'accompagne. "Cette saison, à cause du Covid, on n'a été que six ou sept fois le voir à Lyon", contextualise Nzuzi. "C'est déjà pas mal, mais en temps normal, ce serait beaucoup plus." La dernière fois que Bruxelles est descendu sur Lyon et plus précisément sur le village de Neyron au nord-est de la capitale des Gaules où Jason réside, c'était à l'occasion du dernier match de championnat, contre Nice le 23 mai dernier. "Pour ramener Jason à la maison et profiter un peu de sa présence avant l'EURO!" Et visiter Lyon pour la dernière fois? Le grand jeu des pronostics est en tout cas ouvert. "Avant qu'il ne parte quelques jours au Congo, on a passé un peu de temps ensemble, ici", fait savoir Gaëtan Dimpau, autre compagnon d'aventures depuis des années et qui a promis de faire chauffer l'écran plat pendant tout l'EURO pour accueillir toute la bande. "Là, il se concentre sur son EURO, mais nous, on s'amuse déjà à rêver pour lui. Moi, je suis fan du Milan AC par exemple, les autres du Barça ou du Real. Évidemment, on veut tous qu'il rejoigne nos clubs, mais s'il peut juste choisir une ville qui vit un peu, c'est top. Parce que Lyon, à part Memphis ( Depay, ndlr) qui dégage un bail de ouf quand il s'habille, c'est juste Bruxelles en plus grand, c'est pas ouf." À Lyon, le karting, pourtant régulièrement pratiqué par l'escouade, ne sauverait, à les entendre, pas l'impression générale. De là à penser que Jason Denayer serait peut-être déjà arrivé au bout de son tour de piste à lui, il n'y a qu'un pas "Moi, je ne sais pas pourquoi, mais je sens bien Liverpool", fantasme Lubaki, qui rêve de voir son pote reconstituer son binôme du Celtic Glasgow avec Virgil van Dijk. Mais en vrai, personne ne sait ce qu'il adviendra de l'avenir de Jason, dont le contrat à Lyon arrivera à échéance en juin 2022. "Ce que je peux juste vous dire, parce que je l'ai encore eu en ligne cet après-midi, c'est qu'il est dans un bon esprit et qu'il est juste focus sur son tournoi", rapporte Nzuzi. "Vous connaissez Jason. Il est toujours égal à lui-même. Il est zen, en maîtrise. Surtout, il ne se stresse pas." Plus jeune déjà, Jason Denayer donnait le change sur l'agora des "quatre caisses" sans avoir l'air de vraiment y toucher. Les quatre caisses, de ce nom d'emprunt donné à cette aire de jeu rebaptisée ainsi en référence aux quatre buts qui ornaient l'agora de l'époque. "Une à chaque extrémité, défendue par un gardien sans main. Le but, c'était de marquer en une seule touche et du milieu de terrain." Des règles approximatives de cour de récré pour un plaisir simple de moutards encore inconscients, qui trouvent dans cette agora située à deux pas du parc Phillips, le terrain de jeu idéal pour se faire les dents. "Il faut être honnête, à la base, on venait surtout ici quand les grands nous dégageaient du synthétique du Parc Phillips qui était mieux", avoue Dekimpe. "Pourtant, au final, c'est ici que s'est écrit l'histoire du quartier pendant quelques années. À la fin, c'était les grands qui descendaient pour assister à nos Clasicos. Il y avait une ambiance de feu, les gens devenaient fous." Le Clasico des quatre caisses, "c'est les renois contre les rebeus". Les Congolais contre les Maghrébins, au meilleur des cinq matches. Et Jason Denayer en électron libre. Si tous rêvent de "faire carrière", c'est bien le flegme de Jason, d'abord affilié à Anderlecht avant de rejoindre l'académie Jean-Marc Guillou à Tongerlo, qui frappe tout de suite la majorité. "Mais la vérité, c'est que c'était surtout un gardien de choc. Le seul qui ne bougeaient pas, qui n'avait pas peur du ballon. Il était hyper fort au goal", vibre encore Nzuzi. Pragmatiques, les Congolais entament donc la majorité de leur Clasico à eux avec Jason Denayer entre les perches. "On ne va pas se mentir, ça l'arrangeait bien aussi. Il se tapait au but tous les week-ends et il nous faisait gagner les matches quand il fallait en dribblant tout le monde. C'était du win-win, il prenait moins de risques par rapport à ses engagements en club et nous, on avait un gardien de feu", confirme Lubaki. "Il débarquait tous les vendredis en courant, avec son sac à dos qu'il se dépêchait d'aller déposer chez lui", décryptait il y a quelques années Wesley Zinga, un autre acolyte de longue date. "Deux minutes après, il était sur le terrain et on commençait à jouer. Et on ne s'arrêtait plus pendant deux jours. C'était grave bien." De semaine en semaine, les retours de Jason confirment le talent intrinsèque d'un môme au-dessus du lot et dont l'avenir ne va pas tarder à l'éloigner des agoras de la capitale. "Avant son départ pour l'académie Guillou, il était fort, mais on rivalisait. Et puis, il a commencé à faire des trucs incroyables", s'étonne presque Wesley. "Il jonglait avec les épaules, la tête, c'est vite devenu un monstre." Le trio n'est pas au bout de ses surprises. À 17 ans, Jason met les voiles pour Manchester City, après un test concluant. Quelques semaines plus tard, en septembre 2013, la bande débarque sur place et assiste à un match des U21 entre City et Liverpool dans la plus stricte intimité. Malgré la défaite, Jason a impressionné. "C'est ce jour-là qu'on a compris qu'il allait réellement réussir", se pince encore pour y croire Lubaki. "On était tellement fiers de lui qu'à chacune de ses touches de balles, on criait son nom comme des groupies. Et lui, un peu gêné, il nous disait de nous taire, mais c'était plus fort que nous." En quelques mois, la vie de Jason vient de basculer. Et avec elle, celle de ses amis les plus proches. Pourtant, eux en sont sûrs, si leur quotidien ne sera plus jamais le même, les liens créés resteront immuables. De ceux que même la réussite fulgurante d'un des leurs ne réussira pas à altérer. "Il y a des jaloux dans le quartier qui disent qu'il va nous fuir. Mais nous, on sait qu'il ne prendra pas la grosse tête, il n'est pas comme ça", affirme Wesley. "En fait, c'est comme si on était tous de la même mère et tu ne peux pas tourner le dos à quelqu'un que tu aimes." Tropico, 7up et Ice Tea pêche en main, le tour du secteur effectué récemment sur les traces de leur jeunesse confirme que leur quartier a plus changé ces dernières années que leur meilleur ami. "Ses parents se sont installés en Flandre, du côté de Dender, pour avoir des petits champs de légumes et tout, mais sinon, rien n'a fondamentalement changé entre nous", se réjouit Nzuzi. "En fait, celui qui a le plus changé, c'est le Parc Phillips. À l'époque, ce n'était pas aussi bien entretenu. Ici, maintenant tout est clean. Ce qui est dommage, c'est que les jeunes ne font plus de foot. Leur truc maintenant, c'est la musculation. Ils passent leur vie à faire des tractions ( Il rit)." Vieillir petit à petit, c'est aussi parler "des jeunes" sans penser en faire encore partie à seulement 25 ans. Cohérent quelque part, puisque samedi, pour la première des Diables dans cet EURO, toute la bande d'Anneessens était tiraillée entre deux événements tout aussi important l'un que l'autre. La baby shower de Gaëtan l'après-midi et le match des Diables le soir. Tous ont pu combiner les deux activités. Jason, lui, a dû faire un choix.