Sans doute pour détendre l'atmosphère, face à un homme en état de choc, l'avocat Walter Van Steenbrugge raconte à son client que son nom a même traversé l'Atlantique, pour apparaître dans les colonnes du prestigieux Washington Post. Est-ce suffisant pour faire apparaître un sourire sur le visage d' Ivan Leko, sorti du lit par des hommes armés sous le regard de ses deux filles de 14 ans quelques heures plus tôt ?
...

Sans doute pour détendre l'atmosphère, face à un homme en état de choc, l'avocat Walter Van Steenbrugge raconte à son client que son nom a même traversé l'Atlantique, pour apparaître dans les colonnes du prestigieux Washington Post. Est-ce suffisant pour faire apparaître un sourire sur le visage d' Ivan Leko, sorti du lit par des hommes armés sous le regard de ses deux filles de 14 ans quelques heures plus tôt ? Toujours est-il que le Croate racontera cette anecdote du journal américain à son agent et ami, Milos Maric, peu de temps après avoir retrouvé la liberté. " Tu te rends compte, Milos ? Même le Washington Post a parlé de moi. " En Belgique, même si Mogi Bayat squatte une bonne partie des Unes des journaux, tout le monde parle d'Ivan Leko. Sans vraiment savoir de quoi le coach des champions en titre est accusé. Même à Bruges, dirigeants, membres du staff et joueurs ne sont pas au courant des raisons de la détention de leur entraîneur. C'est l'incompréhension la plus totale. Vincent Mannaert descend dans le vestiaire pour tenter de ramener un peu de sérénité au coeur de cette trêve internationale mouvementée. Le manager général du Club explique aux joueurs que l'institution soutient Ivan Leko, jusqu'à ce que plus d'informations lui parviennent. Dans les bureaux, pourtant, les Blauw en Zwart se préparent au pire. La solution d'un licenciement est envisagée, en cas d'accusations trop graves à l'encontre du Croate. Les premiers retours de Van Steenbrugge, qui confirme à la direction brugeoise que Leko a seulement été interpellé sur des questions de fraude fiscale qui remontent à sa période de coach à OHL, font passer l'orage, et le soutien massif des supporters lors du retour du coach à l'entraînement rassure définitivement les décideurs du Club. Leko, lui, est toujours secoué. Dès sa sortie, il appelle ses patrons et ses plus proches collaborateurs, expliquant avec plus ou moins de détails les heures traumatisantes qu'il a vécues. Le Croate s'est senti considéré comme un grand criminel, un traitement qu'il trouve injustifié. Tous, au sein du Club, sont d'accord pour dire qu'ils n'ont jamais imaginé leur entraîneur impliqué dans un trucage de match. Sa passion et son implication de tous les instants seraient incompatibles avec de tels soupçons. De retour au stade, Ivan Leko invite son staff dans son bureau, et ferme une porte pourtant généralement ouverte pour accueillir ceux qui voudraient s'entretenir avec lui. En privé, il raconte à tous ses adjoints ce qu'il s'est passé, leur affirme qu'il comprendrait que la confiance à son égard soit fragilisée, voire rompue. Tous le soutiennent. Le coach fait alors le même exercice dans l'intimité du vestiaire. Son discours est moins détaillé, mais laisse la porte ouverte à tout joueur qui voudrait venir dialoguer avec lui en quête de réponses plus précises. Là aussi, il demande aux joueurs de ne pas cacher une perte de confiance, d'en parler ouvertement avec lui ou avec la direction. L'affaire ne remet pas en cause l'autorité du Croate sur son vestiaire, plutôt jeune et respectueux des succès acquis sous la houlette de Leko depuis son arrivée. L'accueil du public, pour la reprise à domicile face à Waasland-Beveren, fait le reste. La Bruges Army affiche clairement son soutien, remplissant le kop de drapeaux croates rassemblés autour d'un message explicite : " Club Brugge onze religie, Ivan Leko onze God. " Les yeux du coach sont rouges. " J'ai deux priorités ", avait raconté Leko devant la presse à la veille de la rencontre. " Ma famille et ma deuxième famille. Et c'est le Club. Ce que j'ai ressenti ici ces dernières semaines est fantastique. " Au sein de l'institution brugeoise, le soutien apporté à l'entraîneur meurtri a été inconditionnel. Une attention presque surprenante quand on se rappelle que quelques mois plus tôt, à la mi-temps d'un match de play-offs contre Charleroi où Hans Vanaken était assis sur le banc et les Zèbres avantagés au marquoir, l'idée de remplacer Leko dans la dernière ligne droite du championnat faisait son chemin dans certaines têtes rassemblées en tribune d'honneur. La tension était alors à son comble, car les hommes forts du Club savaient qu'une qualification directe pour la Ligue des Champions rapporterait plus d'argent que jamais. Si l'unité n'était pas toujours de mise lors des moments de crise sportive, elle est bel et bien présente quand les secousses s'éloignent du terrain. Le public brugeois, lui, garde le cap. Comme quand Michel Preud'homme était pris pour cible par les " Allez Michel, chante avec nous ", descendus de toutes les tribunes du pays, le Club aime son entraîneur plus fort pour contrer les chants venus des kops adverses. Entre nos frontières, Leko est charrié dans tous les langues. Même au Stayen, là où il a véritablement lancé sa carrière de coach en première division après son bref passage à OHL, le Croate est accueilli par des " Leko in de bak ". Quelques semaines plus tard, le Mambour carolo s'occupe de la version francophone en faisant rimer " Leko " avec " cachot ". La Bruges Army se défend. La mauvaise passe en championnat, avec un triste 6/18 depuis les révélations autour du Footgate au début du mois d'octobre, n'empêche pas les plus fervents supporters brugeois de faire entendre le nom de leur coach au Signal Iduna Park, éclipsant par instants les chants sortis des 15.000 voix rassemblées dans le célèbre Mur Jaune de Dortmund. " Bruges a extrêmement bien défendu ", admet Lucien Favre après la rencontre. Pour la première fois de la saison, les Schwarzgelben sont restés muets à domicile. Leko, qui évoque un " résultat historique, qui va faire le tour de l'Europe ", reçoit les félicitations du staff allemand. Deux semaines plus tôt, son travail à la tête des Blauw en Zwart avait déjà été salué, en public comme en privé, par Thierry Henry et son staff. Il en sera de même quinze jours plus tard, après une troisième clean sheet européenne de rang qui fait de Bruges la quatrième meilleure défense de la phase de poules de la Ligue des Champions, derrière la Juventus, Dortmund et Schalke 04. Sur le chemin qui les mène du tunnel des vestiaires à la salle de presse, Diego Simeone complimente Leko, avant de remettre le couvert devant les micros : " Bruges est une équipe très bien entraînée. " Ces encouragements venus de grands noms du continent comptent beaucoup pour le coach des Brugeois, qui les utilise souvent en réponse aux critiques quant à son bilan national. Le Croate et son staff s'agacent quand des liens sont faits entre l'éclatement de l'affaire et la crise de résultats traversée par le Club. D'octobre à décembre, les Gazelles ont pris six points en Ligue des Champions, ridiculisé le Standard et l'Antwerp, et sont revenus d'un périlleux déplacement à Genk avec un point. Les difficultés sont nées dans les matches plus modestes, là où les blessures sur les flancs et la motivation moindre par rapport aux affiches européennes ont fait des dégâts. Leko a d'ailleurs confronté son groupe à cette réalité, leur expliquant qu'il pouvait comprendre qu'un groupe jeune souffre pour être à 200% physiquement et mentalement tous les trois jours, mais qu'il ne pourrait jamais l'accepter. En livrant une prestation sérieuse, à défaut d'être enthousiasmante, à Daknam pour leur dernière sortie de l'année, les Brugeois ont montré à leur coach qu'ils avaient compris le message. La septième clean sheet en douze matches, depuis qu'Ethan Horvath a pris le relais de Karlo Letica entre les perches, a offert à Leko un dernier sourire avant quelques jours de repos bien mérités, au bout de ces semaines qui l'ont complètement vidé sur le plan mental. Avec le temps et l'enchaînement des rencontres, le Leko secoué des premiers jours après les faits a laissé sa place à un homme plus apaisé. Au sein du Club, beaucoup constatent qu'il profite désormais encore mieux de la chance qui lui est offerte de coacher l'un des plus grands clubs du pays, et que le football semble lui procurer plus de plaisir que jamais. Les aléas d'une rencontre paraissent désormais vécus avec plus de recul, mais la passion pour le beautiful game est restée intacte. " Je ne comprends pas pourquoi je devrais avoir du mal ", répondait Leko en conférence de presse avant la rencontre face à l'Atlético. Et de citer les résultats contre Monaco, le Standard et Dortmund pour finir de convaincre les sceptiques. Puisque les mauvais souvenirs du passé étaient classés à la verticale par le coach, il était temps de parler d'avenir. Entre le point obtenu face à l'Atlético et un déplacement jamais facile à Courtrai, le contrat d'Ivan Leko, qui arrive à échéance à la fin de la saison, déboule en conférence de presse au détour d'une question. " Je ne suis pas du genre à demander un entretien tous les deux jours. J'essaie de bien faire mon travail ", rétorque le coach. " Les résultats sont là. C'est bizarre, oui, bizarre qu'on n'ait encore parlé de rien. Mais que puis-je faire ? Je me consacre corps et âme à ce club, et ce qui doit arriver arrivera. " Les premières négociations pour étendre la durée du contrat remontent à l'été dernier. Alors que le championnat avait déjà repris, les dirigeants ont fait deux offres à leur entraîneur, qui les a déclinées. Leko n'était pas d'accord avec le salaire proposé. Le Croate jugeait que le titre acquis au printemps aurait dû lui permettre d'augmenter sensiblement ses émoluments. Sans doute vexés par ce double refus, les dirigeants brugeois n'ont plus formulé de nouvelle proposition depuis. Ils ont certainement été refroidis par l'affaire du mois d'octobre, et restent dans l'expectative quant aux potentielles révélations qui pourraient jaillir de la bouche du repenti Dejan Veljkovic, dont le statut avait été abondamment critiqué par Walter Van Steenbrugge lors de sa libération. Certains, au sein du Club, auraient encore des doutes sur les compétences de Leko. Plusieurs voix n'hésitaient pas à murmurer, au crépuscule de la défunte saison, que le mérite du titre revenait autant au travail préalable de Preud'homme qu'aux changements opérés par le Croate. Une théorie qui résiste bien peu à la lecture tactique du jeu brugeois, mais qui aurait toujours ses partisans. Ivan Leko, lui, regarde tout ça avec un certain détachement. Les événements des dernières semaines lui ont appris à relativiser. Après tout, 540 minutes abouties de Ligue des Champions pèsent peut-être bien plus lourd dans la balance que 36 heures confuses de garde à vue.