Nous venons à peine de quitter Roberto Martinez et le voilà alpagué par plusieurs membres du personnel du centre d'entraînement de Dedovsk (en banlieue moscovite), là où les Diables se sont entraînés pendant un mois. Le sélectionneur des Diables Rouges est devenu, en un été sur le sol russe, un personnage bankable qui attire désormais le regard alors que la plus grande défiance le concernant était encore de mise à la fin mai. Malgré la lourde déception face à la France, qui est venue contrebalancer l'exploit face au Brésil, Bobby Martinez croit en un avenir encore meilleur pour le football belge. Rencontre.
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Nous venons à peine de quitter Roberto Martinez et le voilà alpagué par plusieurs membres du personnel du centre d'entraînement de Dedovsk (en banlieue moscovite), là où les Diables se sont entraînés pendant un mois. Le sélectionneur des Diables Rouges est devenu, en un été sur le sol russe, un personnage bankable qui attire désormais le regard alors que la plus grande défiance le concernant était encore de mise à la fin mai. Malgré la lourde déception face à la France, qui est venue contrebalancer l'exploit face au Brésil, Bobby Martinez croit en un avenir encore meilleur pour le football belge. Rencontre. Aujourd'hui, quel bilan tirez-vous de cette épopée russe ? ROBERTO MARTINEZ : Avant le début du tournoi, notre ambition était de disputer sept matches de Coupe du monde. C'était un peu un rêve aussi. Il y a deux ans, mon objectif était de mettre en place une équipe qui pourrait lutter face aux meilleures sélections du monde. Contre le Brésil, on a vu une équipe et pas seulement une addition d'individualités. L'héritage que cette équipe va laisser au football belge à travers sa puissance collective est très important, et il doit se transmettre des U15 jusqu'aux U21. En deux ans, on a quasi tout connu : des adversaires avec un état d'esprit très défensif, des adversaires qui te regardaient droit dans les yeux, des équipes plus fortes physiquement, une rencontre face au Brésil où il y a une barrière psychologique à franchir, une demi-finale de Coupe du monde à aborder... Tous ces aspects, nous les avons surmontés et nous quittons ce tournoi avec un goût inachevé, ce qui me rend très fier. Vous nous avez toujours assuré qu'il faudrait vous juger le jour J. À quel point étiez-vous sûr de votre fait ? MARTINEZ : Je crois en mes joueurs depuis le jour 1. Il y avait un processus qui avait été mis en place pour leur permettre d'atteindre leurs grands objectifs, mais ce processus tu ne peux pas le dévoiler au grand public. Contre le Mexique, par exemple, j'ai obligé l'équipe à évoluer dans un système qui forçait mes joueurs à évoluer en infériorité, à aller chercher du soutien auprès d'équipiers. Ce genre de rencontre m'a permis de faire une évaluation, ça faisait partie du développement mis en place, mais il m'était difficile d'en parler ouvertement. Vous pouviez le dire aux joueurs, par contre ? MARTINEZ : Non, car tu dois travailler des concepts tactiques et voir comment l'équipe réagit quand les matches sont compliqués. Il y a des périodes où tu es au top, d'autres où tu souffres et où tu es mis sous pression, et tu dois arriver à trouver la manière qui te permet d'atteindre ton niveau de performance optimal. Tactiquement, ça a été un bonheur de voir à quel point l'équipe pouvait être flexible, passer dans une Coupe du monde d'un 3 à un 4 arrière, de jouer avec deux wing backs offensifs, ou un wing back offensif, l'autre défensif, de presser l'adversaire, de bien défendre, de réaliser peut-être la plus belle contre-attaque de cette Coupe du monde sur le troisième but face au Japon. On a su former un groupe très fort mentalement, tout le monde s'est montré responsable. Vous n'avez jamais paniqué face au Japon ? MARTINEZ : Paniqué non, mais il fallait réagir. Il fallait trouver des solutions et croire dans les capacités de ce groupe à trouver une solution. A quel moment avez-vous senti que les Diables étaient prêts à passer à un cap ? MARTINEZ : Dès la première minute de la seconde période face au Panama. Lors des quinze premières minutes du match, on a très bien joué et je pense que si ça n'avait pas été le premier match de cette Coupe du monde pour les deux équipes, cela aurait été 2-0 après un quart d'heure. Mais c'était un moment historique pour notre adversaire, et pendant 30 minutes, ils ont affiché une très belle opposition. Il fallait donc se poser les bonnes questions et changer les choses. L'équipe a eu la bonne attitude à la pause. Et le changement s'est fait naturellement : il fallait sortir d'où le Panama voulait nous emmener. Il fallait jouer plus haut, prendre ses responsabilités. Plusieurs joueurs racontent que vous aviez un plan depuis le premier jour où vous a repris les Diables en mains. Pouvez-vous nous expliquer aujourd'hui quel était ce plan ? MARTINEZ : C'est difficile de le décrire d'une façon globale. Je voulais à tout prix garder l'essence même du football belge, mais il fallait aussi faire en sorte de ne pas plus souffrir des attentes de tout un peuple. Tu ne peux pas évoluer pour ton équipe nationale si tu ne comprends pas ce que cela implique. Mais j'ai senti que par le passé, certains joueurs souffraient de ces attentes. Il fallait changer les mentalités ? MARTINEZ : Il fallait les préparer de manière à créer un groupe avant d'entamer l'aspect tactique. Il fallait créer une équipe qui joue pour le collectif. Plusieurs rencontres en qualifications comme à Chypre, ou en Grèce, ou en amical face aux Pays-Bas nous ont permis de travailler tactiquement, non pas dans la manière de gagner des matches, mais dans la façon de grandir en équipe. Une de mes plus grandes satisfactions, c'est d'avoir vu cette équipe prendre du plaisir à jouer durant cette Coupe du monde, et d'entendre les autres pays affirmer qu'ils aimaient voir la Belgique évoluer, parce que l'on y voit de l'enthousiasme mais aussi du sérieux, c'était le bon équilibre. Vous avez aussi mis en place un système qui ne mise pas entièrement sur des exploits individuels. MARTINEZ : Oui même s'il est important que notre système fasse en sorte de mettre nos meilleurs joueurs dans les meilleures dispositions. Que ce soit Eden, Kevin ou Romelu, le système peut les mettre en évidence. On a été tellement impliqué qu'on a joué sept rencontres et personne n'est satisfait. C'est assez incroyable car la Belgique n'avait jamais gagné la Coupe du monde par le passé. Nous ne sommes pas une nation comme l'Allemagne dont la déception pourrait être liée aux résultats de la génération précédente. Nous étions dans une situation où il fallait affronter à chaque étape une nouvelle inconnue. C'était aussi votre ambition de gagner cette Coupe du monde ? MARTINEZ : Oui même si je ne crois pas aux objectifs abstraits. Tu ne peux prétendre être champion sans l'avoir été, mais la volonté d'y croire y était. Face au Brésil, le groupe croyait en la victoire et pourtant, la Belgique n'avait jamais battu le Brésil dans un match officiel. Mais plus important encore, il est possible de gagner une Coupe du monde et ne laisser aucun héritage. Nous nous n'avons pas gagné cette Coupe du monde mais nous avons laissé un héritage au football belge. Quel est cet héritage ? MARTINEZ : Le fait d'y croire et de faire les choses avec un objectif : avoir le ballon, être flexible, être une équipe, être dominant tactiquement sur le terrain. Beaucoup de personnes ont longtemps douté de vos qualités. Ce regard critique vous perturbait ? MARTINEZ : Non. C'est votre boulot d'expliquer ce que vous voyez. Et je le comprends parfaitement. Vous, vous répétiez qu'il ne fallait pas vous juger sur les matches de qualification mais que cette fameuse flexibilité tactique serait visible pendant la Coupe du monde. MARTINEZ : Le plus dur pour moi, c'est d'expliquer ce qui va arriver et comment on va l'aborder. Dès le tirage au sort, il était clair pour moi qu'on allait affronter le Brésil ou l'Allemagne en quarts de finale. Vous saviez déjà il y a plusieurs mois que vous alliez affronter le Brésil avec Romelu Lukaku sur le côté droit, Kevin de Bruyne très haut dans l'axe, etc ? MARTINEZ : Oui. Car les meilleures équipes dans le monde sont prévisibles. Je peux déjà vous dire comment Barcelone va jouer son premier match de la saison. On sait comment les meilleures équipes dans le monde vont jouer, mais elles gagnent. Le Brésil, c'est la même chose au niveau de l'équipe nationale. Pourquoi alors avoir préparé ce match en un jour, seulement ? MARTINEZ : Si j'avais axé la préparation sur ce match, ça aurait été dévastateur. On n'a donc eu qu'une seule séance tactique pour ce match face au Brésil. Et c'est suffisant ? MARTINEZ : C'est suffisant quand tu es convaincu de la mise en place. Je travaille depuis treize ans comme coach. Mon rôle est de savoir, en fonction des joueurs mis à ma disposition, combien de temps j'ai besoin pour les préparer tactiquement. Pour certains, il faut six semaines, pour d'autres trois rencontres, ou une seule séance. Je savais qu'avec ce groupe, une séance vidéo et une mise en place tactique seraient suffisantes. Ce qui est plus dur tactiquement, c'est par contre de bosser le trois arrière. Là je vous dirais qu'il faut entre 15 et 20 matches, pour être prêt, car c'est un système très complexe : un trois arrière ne couvre pas tout le terrain, il y a beaucoup de situations en un-contre-un, il y a différentes façons de couvrir les espaces, il faut une grande synchroni- sation. C'était impossible de jouer à trois derrière face au Brésil ou à la France ? MARTINEZ : Ce n'était pas possible, non. Avec un trois arrière, quand la balle vient sur le côté, tu perds un joueur dans l'axe car l'un des joueurs du milieu doit coulisser. Ça dépend fortement de la qualité de l'adversaire, et je savais que le Brésil n'allait pas jouer avec de longs ballons mais avec un jeu court. Tu dois donc être très fort au milieu de terrain. Ce n'est pas donc pas le match face au Japon qui vous a fait changer d'avis ? MARTINEZ : Non. J'étais passé à un quatre arrière face au Panama car nous n'avions plus besoin d'être trois à défendre, mais l'occasion que le Panama s'est créée est due à ce changement d'un trois à un quatre arrière. Il faut que les joueurs puissent anticiper ces événements. C'est un développement qui a continué à se faire durant les matches de Coupe du monde. Ce qui veut dire qu'on n'était pas encore totalement prêt tactiquement face au Costa Rica en préparation. C'était un match très agréable d'un point de vue offensif, mais je savais que nous aurions besoin des trois matches de phase de groupes pour être prêts pour les huitièmes de finale. Ce match face au Brésil est le plus grand moment de votre carrière ? MARTINEZ : Si vous me parlez de moment, je ne pense qu'il n'y a rien de plus grand que de battre le Brésil en Coupe du monde, c'est pour des moments comme ça que tu vis le foot. Mais est-ce le plus grand résultat de ma carrière ? Non. Quand vous êtes relégable en Premier League et que vous devez gagner sept de vos dix dernières rencontres, c'est un objectif plus difficile à atteindre. Le Brésil, c'est 90 minutes mais se sauver sur dix matches, c'est un tout autre travail mental. Est-ce que vous gardez des habitudes d'entraîneur de club ? MARTINEZ : Depuis deux ans, ce n'est plus possible et c'est frustrant de ne pas pouvoir travailler plus de deux matches avec un joueur avant qu'il ne retrouve son club. Son développement en club devient finalement votre base d'informations. Depuis sept semaines, c'est différent, on a pu travailler comme en club. Voir comment ces joueurs se comportent en tant qu'êtres humains, on a pu voir leur famille, leur entourage, la manière dont ils vivent le foot. Le fait que vous ayez changé la quasi-totalité de l'équipe face à l'Angleterre en poule a eu une réelle incidence sur la vie de groupe ? MARTINEZ : Je ne pense pas que nous aurions battu le Japon si Nacer (Chadli) et Marouane (Fellaini) n'avaient pas connu la Coupe du monde au préalable. Jouer une Coupe du monde, c'est une histoire de moments : la première fois que tu entends l'hymne, la première fois que tu montes au jeu. Quand tout ça est hors de ta tête, tu es prêt. Quand Marouane et Nacer sont montés au jeu, ils était prêts à gagner ce match, ils ne découvraient pas ce grand événement. Le travail physique en préparation semble avoir été essentiel car il a permis de remettre en jambes plusieurs joueurs. MARTINEZ : Oui que ce soit Toby, Marouane, Nacer, Vinnie, Thomas (Vermaelen), il existait des questionnements concernant leur état de forme et leur état de santé. En tant que coach, tu ne peux pas prendre de décisions sur un coup de tête ou sur ce qui pourrait éventuellement arriver, tu as besoin d'informations solides et les informations que j'ai reçues du service médical ont été d'une grande précision. Que ce soit le staff technique, médical, les nutritionnistes, tout le monde a eu un rôle à jouer. Et j'ai bénéficié d'un environnement de très haut niveau, très professionnel, à un point que je n'aurais pas pu imaginer en sélection. Mais on ne doit pas s'arrêter en si bon chemin. Vous allez amener du sang neuf à cette équipe ? MARTINEZ : Bien sûr, car il faut continuer à challenger cette équipe. On dispose déjà de jeunes joueurs dans cette équipe qui vont connaître un très bel avenir, surtout après avoir connu une expérience comme celle-ci. Le futur est ici. Avec vous à la tête des Diables ? MARTINEZ : Je ne suis pas l'homme qui peut répondre à ça. Mais vous avez pourtant prolongé votre contrat de deux ans... MARTINEZ : Oui et ça été une grande marque de confiance à un moment où le foot belge avait des doutes, mais le comité technique et le président voulaient pouvoir travailler sur du long terme. Je sais que pour les décideurs, c'était à double tranchant. Si on avait perdu face au Panama, cela aurait été le plus gros désastre de l'histoire du football belge.