C'est avec un grand sourire qu'Iké Ugbo (qui a eu 23 ans le 21 septembre) prend place à table. L'entraînement du KRC Genk est terminé et il a encore besoin de récupérer. Comme il est arrivé avec un retard de condition physique, il a prolongé un peu la séance, alors le groupe était déjà rentré au vestiaire. Mais il est heureux, car il vient d'inscrire son premier but contre Anderlecht.
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C'est avec un grand sourire qu'Iké Ugbo (qui a eu 23 ans le 21 septembre) prend place à table. L'entraînement du KRC Genk est terminé et il a encore besoin de récupérer. Comme il est arrivé avec un retard de condition physique, il a prolongé un peu la séance, alors le groupe était déjà rentré au vestiaire. Mais il est heureux, car il vient d'inscrire son premier but contre Anderlecht. Ugbo est né à Londres, mais a passé une partie de sa jeunesse au... Canada. "Mon père était pompier", explique l'attaquant. "Il a un moment fait la navette entre Londres et le Canada. Il a grandi au Nigeria, mais est arrivé dans la capitale britannique lorsqu'il venait d'avoir vingt ans. C'est là qu'il a rencontré ma mère. Elle est originaire de Nice et a aussi émigré en Angleterre. J'ai subi de nombreuses influences dans ma vie." Tu as aussi effectué tes premiers pas de footballeur au Canada, à Brampton East et aux Woodbridge Strikers 98. Sur internet, on trouve un commentaire élogieux d'un père qui t'a vu à l'oeuvre dans la petite équipe de son fils. "Pas un mauvais footballeur, la vitesse était son point fort." IKÉ UGBO: C'est vrai, même si à l'époque, ce n'était pas encore très sérieux. Le football n'était qu'un jeu. Brampton est situé dans les environs de Toronto. J'y ai joué entre deux et huit ans. Je n'ai plus énormément de souvenirs de cette époque, je me souviens simplement que c'était un bel endroit. Une ville relativement neuve, aussi. Où Chelsea t'a-t-il découvert? UGBO: En Sunday League. À l'époque, j'ignorais en quoi consistait la formation dans une académie d'un grand club. Ce n'est que lorsque l'on débarque, et que l'on commence à jouer des tournois, y compris à l'étranger, qu'on se dit: "Wow, c'est vraiment le top." Selon moi, la formation à Chelsea est la meilleure qui soit. Les coaches, la qualité, les installations, l'accompagnement... Tout. Au début, mes amis étaient plus enthousiastes que moi ( Il rit). Moi qui avais vécu au Canada, je ne réalisais pas encore entièrement. Chelsea était-il ton club favori à Londres? UGBO: Non. Maintenant que je suis parti, je peux l'avouer: mon club favori était Arsenal. Et Thierry Henry était mon joueur préféré ( Il rit). Quand as-tu commencé à prendre le football au sérieux? UGBO: Vers seize ou 17 ans, lorsqu'il a été question de contrat. Lorsqu'on commence à jouer la Youth Cup, qu'il y a plus de monde dans les stades, des gens qui commencent à vous suivre, des clubs qui s'informent pour savoir si ça vous intéresserait de les rejoindre sous forme de prêt. Là, on se met à réfléchir. Londres est une grande ville, qui compte de nombreux joueurs qui rêvent de jouer pour un club comme Chelsea. La concurrence était terrible. J'avais l'impression que des nouveaux joueurs débarquaient constamment. Tous les mois, ou presque. Des gars qui venaient en test, qui signaient ou qui ne signaient pas, qui disparaissaient. Il fallait se battre pour rester. Et lorsqu'on survit, qu'on signe un contrat, on pense à faire carrière comme professionnel. Être jugé à chaque match, c'est une source de stress? UGBO: Non, pas à cet âge-là. Le stress n'arrive que lorsqu'on quitte Chelsea, sous forme de prêt. Es-tu parvenu à combiner football et école? UGBO: Oui, parce que l'école était organisée au club. Ne restais-tu pas trop dans ta bulle footballistique? UGBO: Aujourd'hui, je dirais que oui, effectivement. À l'époque, je trouvais ça rassurant, je ne devais me concentrer que sur le football. Ça dépend un peu de votre personnalité. Certains ont besoin de se faire des amis en dehors du football. D'avoir une vie plus ou moins normale en dehors des terrains. Moi, ça ne me gênait pas de recevoir des cours au club. Tu as été ramasseur de balles lors de Chelsea-Barcelone, en Ligue des Champions. UGBO: ( Il acquiesce) Je l'étais aussi lors de Chelsea-Arsenal, le match au cours duquel Robin van Persie a réussi un hat-trick. Cela reste mon match préféré, mais ça aussi, j'ai dû longtemps le garder pour moi ( Il éclate de rire). Comme ramasseur de balles, on est très près de l'action, et c'est là qu'on commence à rêver d'être soi-même sur le terrain. Tu étais nerveux lorsque tu devais rendre un ballon à Dani Alvès, par exemple? UGBO: Parfois. Le manager demande de tenir compte de l'évolution du score. Lorsque l'équipe mène, on peut prendre son temps. Mais lorsqu'elle est menée, il faut rendre le cuir le plus rapidement possible. Il arrive qu'on se retrouve avec deux ballons sur le terrain. Qu'est-ce qui a changé dans ta vie lorsque tu as signé ton premier contrat et que tu as commencé à gagner de l'argent? UGBO: Beaucoup de choses. Y compris, parfois, les gens de mon entourage. Ils vous posent des questions. Au sein de la famille aussi, on commence à devoir assumer des responsabilités. Tu te souviens de ce que tu as acheté avec ton premier salaire? UGBO: Une voiture. Une Audi, c'était le sponsor du club à l'époque. Tu avais déjà passé ton permis de conduire? UGBO: Non. Je participais à la Coupe du monde U17 avec l'Angleterre et j'ai acheté cette voiture alors que je n'avais que 17 ans. Lorsque je suis rentré, j'ai fêté mon anniversaire et j'ai pu commencer à prendre des cours de conduite. Aujourd'hui, je me rends compte que c'était très tôt, mais à l'époque, j'avais envie de cette voiture. Les jeunes comme toi étaient-ils suffisamment préparés à franchir ce pas? UGBO: Non. Pas en ce qui me concerne, en tout cas. On voit des jeunes qui commettent des erreurs et qui dépensent immédiatement l'argent qui arrive sur leur compte en banque. D'autres, en revanche, s'en sortent mieux. À 17 ans, on ne pense pas à l'avenir. On se dit: " Yes, I made it." Et parfois, on tombe de haut. À l'époque, tu as été prêté à Barnsley, aux MK Dons et à Scunthorpe United. En Championship (la D2) et en League One (la D3). Tu es aussi passé de la région de Londres à celle de Sheffield. UGBO: Je n'ai jamais eu aussi froid de ma vie qu'à Sheffield. C'était terrible. Avec le recul, je me dis que c'était une bonne expérience, mais à l'époque, j'ai vraiment ressenti la solitude. J'étais encore très jeune, et j'avais encore beaucoup à apprendre. Je n'étais pas prêt, je pense. Tu venais d'une équipe de jeunes qui gagnait tout et tu as découvert la lutte pour le maintien. UGBO: J'avais confiance en moi, je marquais beaucoup à Chelsea, mais j'avais une fausse idée de ce qui m'attendait. Avec Chelsea, je participais parfois à la League Cup, j'affrontais des équipes A de divisions inférieures, et la plupart du temps je me débrouillais bien. Mais jouer un match de Coupe, c'est très différent de jouer en championnat tous les trois jours. C'est là qu'on se rend compte qu'on est vraiment dans le bain. On a envie de dire: "OK, donnez-moi un peu de temps, je vais m'adapter." Mais un manager d'un club de Championship n'a pas le temps. Il doit prendre les trois points chaque semaine. Et là, j'ai compris que je ne devais pas louper les opportunités. Être clinique. Si une occasion se présente, ou parfois même une demi-occasion, il faut la concrétiser. Chez les jeunes, ça ne me posait pas de problème, mais contre des adultes... On était dans la deuxième moitié du classement, et aucun des deux attaquants ne marquait. Que peut faire un manager, dans ce cas-là? On a donc décidé en janvier qu'il valait mieux que je parte. Pour la première fois, aussi, tu vivais seul. UGBO: Oui, j'ai dû apprendre à cuisiner ( Il rit). Tu te souviens de ton premier repas? UGBO: Des nouilles précuites. Aujourd'hui, je n'en mangerais plus, mais à l'époque, c'était le plus facile. Un peu d'eau, et hop... ( Il rit). Tu as été déçu lorsque le manager de Chelsea t'a dit qu'il valait mieux que tu sois prêté? UGBO: Le manager, c'était Antonio Conte. Je me suis entraîné quelques fois avec le noyau A, mais je sentais que le moment était venu de franchir une étape. Être prêté, c'est tout à fait normal en Angleterre, lorsqu'on a 18 ans. Ça permet de devenir adulte plus rapidement. Le hic, c'est que j'ai toujours atterri dans une équipe qui luttait pour son maintien. Là où on ne connaît pas le mot patience et où je devais absolument marquer. Ma confiance en a pris un coup, car je marquais trop peu. D'un autre côté, ces trois expériences ont fait de moi un homme. C'est toi qui choisissais les clubs, ou c'était du ressort de Chelsea? UGBO: Michael Emenalo était le responsable sportif à l'époque. Il m'a proposé une liste de clubs et je pouvais choisir. Je sortais d'une bonne saison, j'avais le choix. Mon agent avait aussi son mot à dire et j'ai beaucoup discuté avec mon père. Il aurait d'ailleurs préféré que je parte à l'étranger. Comme l'a fait Mason Mount, avec Vitesse Arnhem. UGBO: Oui. Et comme je l'ai fait plus tard, avec Roda JC et la saison dernière au Cercle. Mon père me voyait bien aux Pays-Bas. Mais dans ma tête, la seule option était l'Angleterre: Championship puis Premier League, c'était la voie que je m'étais tracée. Elle me semblait la plus logique. Comme pour beaucoup de jeunes, à l'époque, mais c'est en train de changer. De plus en plus de jeunes footballeurs anglais tentent leur chance sur le continent. Après Scunthorpe, j'ai senti le besoin de tout remettre à zéro. J'ai aussi changé d'agent. Je devais me vider la tête. Tu as demandé conseil à un psychologue. UGBO: ( Il acquiesce) Jamie Edwards. Il s'occupait aussi de Joe Hart. Il nous a emmené en stage, loin de Londres, loin de tout. Ce n'était pas un stage de football, c'était un stage sans chaussures à crampons, un stage psychologique, quelque part dans un hôtel. Avec d'autres gars, on a essayé de se préparer mentalement à la nouvelle saison. Joe était présent. Gareth Bale et Luke Shaw consultaient aussi Jamie, mais ils n'étaient pas là lors de ce week-end. Chacun a raconté ce qu'il avait vécu. J'ai essayé d'oublier les mauvaises expériences et de revenir à ce que je fais de mieux : marquer. Je me suis dit: "Là où j'irai maintenant, je vais marquer". Tu as douté de tes qualités? UGBO: À certains moments, lors de mes prêts, oui. On sait qu'on a les qualités, mais on ne parvient plus à les exprimer. Je dois beaucoup à Jamie. J'ai d'ailleurs encore des contacts hebdomadaires avec lui. Se rafraîchir l'esprit, c'est essentiel. Tu as grandi avec Mason Mount, Tammy Abraham, Dominic Solanke, Reece James. Leur progression a-t-elle été difficile à supporter pour toi? UGBO: Non, je suis content pour eux. On était ensemble à l'école, on s'entraînait ensemble, on assistait aux matches ensemble. Je ne peux pas être jaloux de leur succès. Chacun suit son chemin. On est heureux pour celui qui réussit, car on a aussi grandi avec d'autres qui ont complètement disparu de la circulation. Kevin De Bruyne n'a pas réussi à Chelsea non plus, ni Romelu Lukaku dans un premier temps. Une carrière est parfois étrange. UGBO: Oui, effectivement. Je m'en rends compte aujourd'hui. Mon chemin à moi passe par le continent, pas par les divisions inférieures anglaises. Tu sembles à l'aise en Belgique. Comment l'expliques-tu? UGBO: Tout est dans la tête, je crois. Je suis entièrement concentré sur le but. La saison dernière, ça avait déjà très bien fonctionné au Cercle. Je n'ai quasiment pas eu besoin de période d'adaptation. Seize buts en championnat pour le Cercle, mais rarement contre de grandes équipes. Avec Genk, en revanche, tu as directement marqué contre Anderlecht. Ça s'explique par le fait que tu es mieux entouré? UGBO: Je pense, oui. La saison dernière, j'étais souvent livré à moi-même, en pointe. C'était de nouveau une équipe qui luttait pour le maintien. À la fin, j'ai eu besoin de consulter Jamie. Je me retrouvais de nouveau dans une situation difficile. Je marquais, mais ça n'empêchait pas l'équipe d'être battue. Heureusement, on a réussi à se maintenir. La pression est-elle plus forte sur un attaquant dans une équipe qui lutte contre la relégation? UGBO: C'est l'impression que j'ai eue, oui. Les autres joueurs comptaient sur moi. Et je ne pouvais pas les décevoir, je devais élever mon niveau. Il paraît qu'il y a eu de l'intérêt de Monaco pendant la trêve hivernale? UGBO: J'ai entendu ça, en effet, mais à ce moment-là, ce n'était pas ce que je souhaitais pour ma carrière. Je voulais terminer la saison avec le Cercle et disputer ma première saison complète au plus haut niveau. Monaco n'est pas très loin de Nice. Tu as encore de la famille, là-bas? UGBO: Mes tantes. Ma grand-mère, aussi. Elle aurait été très heureuse que je la rejoigne, mais cet été, l'intérêt de Monaco ne s'est plus confirmé. Je voulais régler mon transfert le plus rapidement possible, mais les circonstances ont fait que ça ne s'est pas fait directement. Je suis donc parti en stage avec Chelsea. Thomas Tuchel? Il est très direct, il va droit au but. Sur la fin, il a abordé l'aspect tactique, mais les premières séances étaient placées sous le signe de la condition physique. Tu t'es entraîné avec Lukaku? UGBO: Non, il est arrivé quand je suis parti. Tu lui as laissé la place, en quelque sorte! UGBO: ( Il rit) Non, non. Mais j'aime le voir à l'oeuvre. Je pense qu'il réussira une bonne saison. Lukaku est plus dans la lignée de Drogba. Tu dois encore acquérir plus de puissance? UGBO: Je ne pense pas. Je suis bien comme je suis. Rapide, costaud. Romelu est le prototype du numéro 9 de Chelsea, je suis plus dans le style de Thierry Henry. Pourquoi as-tu opté pour Genk et pas pour Marseille, par exemple? UGBO: Surtout en raison des joueurs qui ont fait leur trou ici dans le passé. Lorsque je vois où ils sont arrivés... Quand on est jeune, on ne prête pas trop attention à ce genre de choses, sinon je serais venu plus tôt. J'ai discuté avec le club en fin de saison dernière et ils avaient un beau projet pour moi. D'autres équipes se sont manifestées, mais je sentais que je pourrais trouver ici ce dont j'avais besoin à ce moment-ci de ma carrière. C'est le projet qui m'a séduit. Je ne suis pas encore arrivé au niveau où je peux envisager de gagner la Ligue des Champions, ou de jouer un rôle majeur ailleurs. Je dois me montrer plus malin dans mes choix. Le jeune Ugbo aurait peut-être opté pour Marseille: un grand club, dans le sud de la France, près de la famille. La perspective de jouer contre Lionel Messi... Mais le Ugbo d'aujourd'hui pense que ça aurait peut-être été une erreur. Après le Cercle, Genk me semble être l'étape idéale pour franchir un pas supplémentaire. Même si tu dois faire face à la concurrence de Paul Onuachu, en pointe? UGBO: Il y a de bons attaquants partout. Ce ne serait pas normal si j'étais le seul attaquant de Genk. À Chelsea, j'ai été habitué à la concurrence.