Le joueur idéal n'existe pas. Ou plutôt : chacun a sa façon de l'imaginer. Au Qatar, les rêves de l'Aspire Football Dreams ont été placés entre les mains de Josep Colomer, ancien directeur de la Masia du FC Barcelone passé à la postérité comme " l'homme qui a découvert Lionel Messi. " Plusieurs années après sa rencontre avec la Pulga, Colomer préfère éviter de revenir sur son passé. L'homme se concentre sur les trouvailles d'Aspire, et la pépite de ses détections africaines se nomme Henry Onyekuru.
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Le joueur idéal n'existe pas. Ou plutôt : chacun a sa façon de l'imaginer. Au Qatar, les rêves de l'Aspire Football Dreams ont été placés entre les mains de Josep Colomer, ancien directeur de la Masia du FC Barcelone passé à la postérité comme " l'homme qui a découvert Lionel Messi. " Plusieurs années après sa rencontre avec la Pulga, Colomer préfère éviter de revenir sur son passé. L'homme se concentre sur les trouvailles d'Aspire, et la pépite de ses détections africaines se nomme Henry Onyekuru. Parce que le football idyllique de " Mister Aspire " n'a pas changé quand il a quitté le Camp Nou pour le Qatar, et que la plupart des détecteurs de talents du projet qatari ont le sang blaugrana, la perle nigériane d'Anderlecht présente un pedigree proche de celui des figures de proue offensives de la Masia : un petit mètre 75 sous la toise, un poids plume chiffré autour des 60 kilos, et un dynamisme hors du commun. Le profil semble donc taillé pour des actions de virtuoses alignées sous le soleil espagnol. Ivan Obradovic, éloigné de la Liga par ses blessures avant de débarquer à Anderlecht via Malines, confirme : " En Espagne, beaucoup de joueurs ont le même gabarit que lui. La Liga serait taillée pour lui parce qu'il est rapide, il réagit vite, il a une bonne passe et un dribble tranchant. Et puis, l'Espagne, ce n'est pas aussi physique que l'Angleterre. " De l'autre côté de la Manche, la remarque est devenue un gimmik humoristique, dégainé à chacune des démonstrations de Lionel Messi sous le maillot du Barça : " Pourrait-il faire la même chose lors d'une nuit froide et pluvieuse à Stoke ? " Une façon de dire que les footballeurs taillés dans le moule espagnol souffrent face à l'intensité et aux muscles proposés par le jeu anglais. Onyekuru, lui, a choisi d'écrire son futur en Angleterre. Et pour s'y préparer, il a prolongé d'un an son séjour dans cette Premier League miniature qu'est le championnat belge. Un jeu duquel il a rapidement assimilé les règles, puisqu'il a flirté avec le Taureau d'or dès sa première saison au sein de l'élite nationale. " Sa vitesse était phénoménale mais j'avais des doutes sur ses capacités physiques ", explique Jordi Condom quand il évoque d'éventuels problèmes dans le mariage footballistique entre Onyekuru et la Pro League. Arrivé comme un attaquant de pointe, Henry est donc exilé sur un flanc, là où les rois du un-contre-un s'épanouissent le mieux sur les terres belges. Le costume de 9, lui, est la chasse gardée des géants. Les attaquants invités sur les cinq derniers podiums du Soulier d'Or s'appellent d'ailleurs Lukasz Teodorczyk, Laurent Depoitre et Dieumerci Mbokani, tous installés au-delà du mètre 85. À Eupen, ce sont d'ailleurs les 184 centimètres de Mamadou Sylla qui occupent le poste le plus avancé sur le terrain, renvoyant Henry sur l'aile gauche. Là, le Nigérian dépose rapidement son C.V. sur la table des Taureaux dorés. Et rentre dans le champ de vision des défenseurs. " C'est un joueur très explosif ", explique Davy De fauw, invité à faire les présentations après la défaite de son Essevee au stade Constant Vanden Stock. " Mais contre nous, il a très peu cherché la profondeur. Il a souvent demandé le ballon dans les pieds, donc c'était plus facile pour moi. J'ai l'impression qu'il est meilleur quand il plonge dans le dos des défenseurs, et qu'il peut utiliser sa vitesse pour faire des actions ou tenter des dribbles, homme contre homme. "Même si le jeu belge l'a éloigné des filets adverses, Henry reste un homme qui entretient une relation particulière avec le but. " Il est toujours profilé de façon à attaquer le but adverse dès son premier contrôle ", détaille Manel Exposito, adjoint de Jordi Condom à Eupen. Une fois que sa trajectoire croise celle du ballon, Onyekuru tente systématiquement de foncer vers les cages. Comme s'il jouait au basket, et que le compte à rebours le menaçait d'une sanction s'il ne finissait pas par tirer dans le temps imparti. Son premier contrôle l'oriente donc généralement vers l'intérieur du jeu, avant de le placer face à un choix, quand il se retrouve arrêté face au latéral adverse : soit il pousse le ballon vers la ligne de touche, et fait parler sa vitesse pour déborder son garde du corps, soit il emmène brutalement la balle de l'extérieur du pied vers l'intérieur, et rentre vers l'axe jusqu'à s'ouvrir une fenêtre de tir. Beaucoup d'entraîneurs insistent alors pour que le latéral reçoive du soutien de ses équipiers, car il faut être plusieurs pour stopper la " spéciale Henry ". Rarement enroulée, souvent brutale, la frappe est redoutable, et très difficile à défendre. Sandy Walsh peut en témoigner : " Bien sûr, tu sais qu'il va rentrer dans le jeu, mais ce n'est pas facile de défendre sur ça. Tout le monde sait qu'ArjenRobben va rentrer et pourtant, ça marche à chaque fois. Il y a des joueurs qui ont cette faculté. " S'il n'a pas besoin de la ruse pour prendre le meilleur sur ses adversaires, c'est grâce à un atout majeur : presque personne ne va aussi vite qu'Henry Onyekuru. " Sa vitesse, c'est ce qui m'impressionne vraiment ", concède Obradovic. " Comme il accélère, sa façon d'éliminer un gars sur un petit espace... Amazing ! Personne n'aime jouer contre lui à l'entraînement. C'est dur de défendre contre ce genre de joueur. " " Sa vitesse, avec et sans ballon, fait beaucoup de mal aux défenseurs adverses ", reprend Exposito, qui fait de cette arme l'atout majeur du jeu de l'ancien Eupenois, en y ajoutant un paramètre important : " Il se démarque très bien dans la profondeur. " Le meilleur Onyekuru est sans doute celui qui ne touche le ballon qu'à la fin de l'action. C'est certainement pour cela qu'Hein Vanhaezebrouck l'a placé dans un de ses couloirs, pour en faire la cible des changements d'aile de Sven Kums ou d'Adrien Trebel, voire de ceux de Leander Dendoncker depuis la ligne arrière. Anderlecht fixe ses adversaires à droite, et ouvre le côté gauche aux sprints d'Henry. Pour surprendre le défenseur, le numéro 9 des Mauves n'a pas besoin de changer de direction. Sa technique est nichée au coeur de ses cuisses. En pleine course à haute intensité, Henry parvient à changer de rythme au bon moment, pour semer son adversaire direct et faire la différence. Une explosivité de sprinter mêlée à un flair de renard des surfaces, cocktail détonant à la base d'une bonne partie de ses buts belges. Contre le Standard, par exemple, il sort subtilement du champ de vision de Collins Fai, dont le regard est aimanté par le ballon, pour déclencher un appel supersonique qui lui permet de passer devant le Camerounais pour envoyer une tête victorieuse au fond des filets. À Eupen, quand la différence se faisait sur la droite grâce aux dribbles de son ami Eric Ocansey, Henry ralentissait d'abord, avant de lancer ses cuisses vers le point de penalty pour empiler les buts à la suite de centres en retrait. L'ailier-buteur du Sporting n'est pas un grand dribbleur, mais a une capacité de débordement au-dessus de la moyenne. S'il ralentit rarement le jeu, c'est parce qu'il essaie toujours que ça aille vite, pour que son talent naturel fasse la différence. Ses plus beaux gestes techniques se font à la force des cuisses.Même sous René Weiler, quand Anderlecht traversait une crise de confiance et que le Nigérian ne semblait pas avoir la confiance totale de son coach, Henry ne s'est jamais caché. Son style de finisseur ne lui permettait pas de toucher énormément de ballons (entre 14 et 34 par match lorsqu'il était titularisé), mais chacune de ses interventions comprenait sa dose de prise de risques. Pour ses cinq premières apparitions en Mauve (383 minutes), Onyekuru a tenté 24 dribbles et frappé 12 fois au but, là où d'autres auraient pu être impressionnés par la différence entre l'intimité du Kehrweg et l'exigence stridente du Parc Astrid. " La base de tout notre projet, en plus de la technique, c'est la personnalité ", explique Josep Colomer. Les joueurs d'Aspire n'ont peur de rien, parce que leur longue route vers l'Europe a commencé par une épreuve aux allures initiatiques : un match de 25 minutes dans des conditions apocalyptiques. " Il faut savoir que les matches se jouent à des endroits qu'ici, on n'appellerait même pas des terrains ", poursuit le Catalan. " Ce sont des espaces où il y a des pierres, du sable, un dénivelé important... Un joueur qui, pendant 25 minutes, joue avec dix autres qu'il ne connaît pas, sur un terrain si difficile, c'est seulement s'il a énormément de personnalité qu'il pourra être remarqué. " Henry a tapé dans l'oeil des recruteurs d'Aspire, tout comme dans celui de l'Europe quand il a enrhumé Daniel Alves le temps d'une course déséquilibrée face aux jambes fatiguées du Brésilien. " Il avait un fameux client en face de lui, mais il n'a pas pris peur ", rembobine Dennis Appiah, au moment d'évoquer la soirée de son équipier face au latéral brésilien. " Il l'a beaucoup débordé, il l'a mis en difficulté... C'était un très bon match pour lui. Pour sa confiance, ça aurait été bien qu'il marque. " " Je trouve qu'il a progressé depuis l'année passée, mais il doit augmenter ses statistiques ", pointe Sandy Walsh. " Parce qu'avec sa vitesse, son dribble et son sens du but, il peut faire flancher une défense. " De fauw confirme : " Ça reste un joueur avec des hauts et des bas, qui doit sans doute encore apprendre à rester plus longtemps dans ses hauts. Je ne le mettrais pas dans mon top 3 des meilleurs attaquants du pays, mais sûrement dans mon top 5. " Placé encore plus bas sur l'échiquier théorique du Sporting depuis l'arrivée d'Hein Vanhaezebrouck, qui lui offre tout le couloir gauche pour lui permettre de lancer ses sprints de plus loin, Onyekuru se régale de ces espaces offerts face à Malines, avec un doublé pour l'intronisation de son nouvel entraîneur. Le football belge, et ses matches où les blocs s'étirent au fil des minutes qui passent, semble convenir à merveille à Henry. Le Nigérian regarde la Pro League dans les yeux, et lui pose une question de plus en plus insistante : faut-il vraiment être un attaquant pour être un buteur ? Par Alain Elisay et Guillaume Gautier