Cette interview a été réalisée début novembre 2020
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Cette interview a été réalisée début novembre 2020Parler à Alexander Blessin (47 ans) ne pose en fait qu'un problème: il faut être extrêmement alerte, afin de parvenir à glisser une question dès qu'il reprend son souffle. L'entraîneur allemand vit pour le football. "Quand je suis en visite quelque part avec ma femme et qu'on commence à parler de football, elle sait que nous rentrerons tard", confie Blessin. Il tente également de communiquer sa passion pendant l'interview. "Merci d'avoir bien voulu m'écouter", dit-il à l'issue de celle-ci, avant de se retirer avec ses quatre assistants pour préparer le match suivant. ALEXANDER BLESSIN: Je n'ai jamais joué au plus haut niveau. Je n'étais simplement pas assez bon. J'ai disputé sept matches de Bundesliga avec le VfB Stuttgart, qui a usé cinq entraîneurs en un an à ce moment-là. En plus, à cette époque, les jeunes ne recevaient pas leur chance très rapidement. La hiérarchie était solidement établie. Une fois, j'étais allongé sur la table de massage quand l'international Thomas Berthold est entré. Il a dit: "Qui doit être massé? Un jeune ou un champion du monde?" J'ai donc libéré la place. Par la suite, l'Allemagne a prêté davantage d'intérêt aux jeunes, elle a investi dans des entraîneurs, des centres de formation, et la qualité s'est améliorée, mais actuellement, nous stagnons. Je me demande si les jeunes sont assez motivés. Ils reçoivent beaucoup d'argent très tôt et ne doivent rien faire. Quand ils doivent envoyer une lettre, ils demandent où ils doivent se rendre! C'est devenu un sujet de discussion en Allemagne: comment gérer cette mentalité pour améliorer le niveau des différentes catégories d'âge? La semaine passée, Julian Nagelsmann, l'entraîneur de Leipzig, a encore dit qu'il n'avait pas le sentiment qu'un footballeur issu des U19 avait vraiment le désir de faire ses preuves. Il y a un décalage entre talent et mentalité alors que celle-ci est plus importante dans les catégories d'âge. Vous avez travaillé huit ans avec les équipes de jeunes de Leipzig. BLESSIN: J'ai d'abord été adjoint pendant deux ans. Durant ces huit saisons, je me suis occupé de différentes équipes, des U16 aux U19. Je voulais faire autre chose au terme de ma carrière, mais j'étais trop attaché au football pour le quitter. J'ai rencontré Ralf Rangnick, avec lequel j'avais travaillé à Stuttgart. Il avait une offre d'Everton et pouvait signer un contrat avec l'empire de Red Bull. Il a opté pour celui-ci et a trouvé que je pouvais y jouer un rôle. Ces années ont constitué mon apprentissage. Elles m'ont offert des expériences inestimables. J'ai obtenu mon diplôme d'entraîneur et j'ai essayé de progresser. Je me suis demandé comment intégrer toutes les statistiques dans mon approche, j'ai utilisé des données, cherché de nouvelles méthodes, je me suis plongé dans toutes les facettes du football. J'ai réfléchi out of the box. Je me suis ainsi forgé une certaine philosophie. L'encadrement des jeunes de Leipzig était extrêmement professionnel. Les U19 disposaient d'un staff de huit personnes, toutes employées à temps plein. Ici, je travaille avec cinq personnes. C'est durant cette période que vous vous êtes forgé une vision? BLESSIN: Oui, car je pouvais me permettre de commettre des erreurs, même si la pression n'était pas négligeable, car même les équipes de jeunes devaient gagner. J'ai souvent échangé des idées avec Ralf Rangnick, sur l'orientation du ballon, par exemple. Il y attachait beaucoup d'importance et y consacrait beaucoup de temps à l'entraînement. Il procédait avec quatre défenseurs en ligne à un moment où personne ne le faisait en Allemagne. Franz Beckenbauer a dit qu'il ne pouvait pas jouer comme ça en équipe nationale parce que personne ne savait où courir. Rangnick jouait contre le ballon. J'ai repris une partie de sa vision, mais je l'ai agrémentée de mes propres idées. Je ne veux pas copier, je veux avoir mon propre style. À un moment donné, un entraîneur doit pouvoir déterminer dans quelle direction il veut aller. Il donne ainsi une indication claire aux joueurs, une directive à laquelle s'accrocher. Vous avez introduit cette philosophie à Ostende. Le contre-pressing, sur tout le terrain, est le coeur de votre tactique. BLESSIN: Je suis un fervent amateur de basket et j'ai retenu une déclaration de Michael Jordan. On lui avait demandé pourquoi il était si fort défensivement alors qu'il marquait tant de points et délivrait des assists. Jordan a répondu qu'il voulait avoir le ballon le plus vite possible pour en faire quelque chose de créatif. Mais pour conquérir le ballon, il fallait être bon en défense. De fait, il faut récupérer le ballon le plus vite possible en étant très compact. Il est très difficile de jouer contre une défense compacte. Il faut utiliser les moments de transition de manière optimale. Un adversaire en possession du ballon joue toujours un peu plus haut. Donc, si on lui reprend vite le ballon, on dispose de plus de possibilités. Déjà quand je jouais, j'aimais reconnaître les situations de pressing et surgir devant le but adverse en peu de touches de balle. C'est très simple, en fait: on joue contre le ballon ou on joue avec lui. J'essaie d'apprendre à mes joueurs à reconnaître les situations. Ils ne doivent pas courir beaucoup, mais intelligemment. Par exemple en essayant de couper les trajectoires en perte de balle. Mais si quelqu'un court, tout le monde doit courir. C'est un mouvement synchrone. Il ne faut pas courir seul après le ballon. Nous travaillons à chaque séance la manière de gérer la perte de balle. Les joueurs d'Ostende ont-ils rapidement assimilé vos idées? BLESSIN: Il faut du temps, surtout quand une équipe a joué différemment dans le passé. Par exemple, il y a beaucoup d'intervalles dans notre football et ces changements de rythme affectent beaucoup plus le corps qu'un effort effectué à un rythme constant. Les joueurs ont donc besoin d'un temps d'adaptation. À mon arrivée, j'ai immédiatement dit qu'une préparation de six semaines ne serait pas suffisante. Il m'en fallait huit et les faits m'ont donné raison. Malheureusement, nous avons dû disputer deux matches de championnat durant ces huit semaines. Nous les avons perdus. Nous étions encore en pleine préparation. Mais ces défaites ne m'intéressaient pas. J'ai dit aux joueurs qu'il s'agissait d'assimiler ce style de jeu. Certains y parviennent plus vite que d'autres. Or, il faut que toutes les pièces du puzzle s'assemblent. Sinon, ça ne fonctionne pas. En tout cas, je veux toujours attaquer avec agressivité. Avec le ballon, mais aussi contre. Ça fait partie de ma Bible du football. Je veux être actif. Naturellement, nous devons être créatifs et nous amuser en possession du ballon, mais en veillant à conserver un bon positionnement. Je dis toujours qu'il faut nager à différentes positions, combler les brèches et en créer, afin de lancer différents défis à l'adversaire et de placer la pression sur le ballon. C'est comme ça qu'on stresse l'équipe adverse. Vous avez persévéré, malgré un début de championnat pénible: deux revers puis deux nuls, deux points sur douze. BLESSIN: De facto, je travaille ici comme avec les jeunes de Leipzig. Je place les mêmes accents. Je suis sûr de ma méthode et j'entraîne les joueurs dans ma vision. Je n'aurais pas accepté que quelqu'un s'exprime négativement sur ce style de jeu. De ce point de vue, je suis très déterminé. Pour moi, il n'y a pas de zone grise. Personne n'a le droit de se placer au-dessus de l'équipe. Évidemment, il faut finir par gagner, pour faciliter ce processus. Ce qui est étrange, c'est que nous y sommes parvenus la première fois dans le plus mauvais match joué jusqu'à présent, contre Malines. Cette victoire nous a malgré tout libérés. Néanmoins, durant les premières semaines, la direction n'a pas exercé la moindre pression sur moi. J'ai régulièrement discuté avec Gauthier ( Ganaye, ndlr), le CEO, de la manière dont je voyais les choses. C'est Gauthier Ganaye qui vous a engagé. Vos méthodes l'avaient convaincu. BLESSIN: Il s'est en effet très bien informé sur mon compte. La première fois que Gauthier m'a téléphoné, je lui ai demandé si je devais lui envoyer mon CV, mais il a répondu que ce n'était pas nécessaire: il savait tout ce dont il avait besoin, alors que je travaillais dans l'anonymat au RB Leipzig. J'étais malgré tout un peu connu en Allemagne, car j'avais gagné quelques titres. Mais après deux ans avec les U19, j'étais quelque peu bloqué en Allemagne. Les U23 avaient été supprimés et je ne pouvais plus grimper dans la hiérarchie. J'ai discuté avec plusieurs formations de Divisions deux et trois mais je n'ai pas eu le même sentiment qu'avec Ostende, alors que je ne connaissais pas ce club. J'ai même dû chercher sa localisation sur la carte. Ce qui comptait à mes yeux, c'était que le club partageait ma vision. Vous savez comment ça va: vous perdez quatre matches d'affilée et on vous demande de modifier votre tactique. Donc, j'ai dit: "Vous savez à quoi vous engagez avec moi". Je sentais qu'à Ostende, je pourrais mettre en pratique ce que j'avais appris. Le club m'a convaincu. Finalement, il a pris un risque en engageant un entraîneur de jeunes dénué d'expérience. L'équipe se trouve-t-elle à la place que vous espériez? BLESSIN: C'est une question intéressante. Avant de me mettre au travail, j'ai visionné beaucoup de matches d'Ostende. Je ne suis pas un magicien, mais j'ai décelé des possibilités. Prenez notre défense, dont l'axe est occupé par Arthur Theate et Anton Tanghe, qui n'ont jamais joué auparavant au plus haut niveau et jamais ensemble non plus. Il faut du courage pour leur offrir leur chance. Pareil avec Jelle Bataille. Leur apprentissage ne se fait pas sans casse, mais ils se sont rapidement adaptés. Être récompensé de son courage est évidemment fantastique. Du courage de les avoir alignés comme d'avoir conservé notre vision: travailler en prévision de l'avenir avec des jeunes et ne pas dévier de notre ligne de conduite, quoi qu'il arrive. L'équipe a encore une marge de progression. Mettre en place une structure requiert du temps. Je dois dire qu'au début, les progrès ont été rapides, mais ensuite, ils ont quelque peu stagné. Puis nous avons à nouveau effectué un grand pas en avant, suivi de petits pas. En fait, il faut beaucoup répéter. Les footballeurs oublient très vite. Par exemple, si vous organisez un petit match d'entraînement durant lequel ils n'ont droit qu'à deux touches de balle, ils s'exécutent. Mais si vous leur accordez ensuite plus de liberté, ils oublient le principe. Il faut donc tout répéter jusqu'à ce que les principes soient visibles en match. Quels progrès pouvez-vous encore accomplir? BLESSIN: Nous ne parvenons pas encore à imposer notre jeu pendant nonante minutes. Nous devons arriver à un stade qui nous permette de nous reposer de temps en temps, en possession du ballon, comme Barcelone avec son tika-taka. Or, c'est un atout: pendant ce temps, on se prépare pour y aller à fond dans la phase suivante. Mais nous n'en sommes pas encore là. On a déjà beaucoup vanté votre approche. Vincent Kompany a même qualifié Ostende d'équipe spectaculaire. BLESSIN: Que voulez-vous que je dise? Cela ne me laisse pas indifférent, mais je ne vais pas perdre le sens des réalités. Je le dis d'ailleurs aux joueurs: vous ne pouvez jamais être satisfaits. Vous devez rester avides de progrès et réalistes. Se reposer sur ses lauriers est la pire des choses. Je ne vais pas changer parce que nous avons été invaincus pendant sept matches avant la défaite au Standard. Quand les gens m'interrogent quant à mes ambitions, je ne réponds pas que je regarde vers le haut. Non, je regarde vers le bas. Votre style de jeu requiert énormément de force. Vos séances sont-elles dures? BLESSIN: Vous devez poser la question aux joueurs. Ces derniers mois, il n'a pas été facile de déterminer l'intensité des entraînements, vu que les joueurs sortaient d'une période de trois mois sans match. Jusqu'à présent, nous ne déplorons guère de blessures musculaires, ce qui me rassure. Vous vous exprimez comme un professeur de football. BLESSIN: C'est ce que je suis. Un professeur qui s'occupe de football du matin au soir. Je dois prendre garde à ne pas me brûler. Pourtant, quand je jouais, je n'ai jamais imaginé devenir entraîneur. Quand je commence à parler football, je peux continuer toute la journée. Pas durant une interview, bien sûr. Je réponds à vos questions. C'est plus facile. Vous ne vous êtes pas encore plaint de votre passage à Ostende. BLESSIN: Pas un instant. Je dois évidemment consentir des sacrifices familiaux. Ma femme et nos trois enfants sont restés en Allemagne. Ils habitent à Stuttgart, à 650 kilomètres d'ici, mais ils viennent régulièrement et ils adorent Ostende. Comme Bruges. Mes enfants y font de l'athlétisme quand ils sont en Belgique. J'ai l'habitude de faire la navette. C'était déjà mon lot quand je travaillais à Leipzig. Pourtant, je suis un vrai père de famille. Un homme qui est fidèle à ses principes, aussi. BLESSIN: C'est ainsi. Je procède de la même manière partout où je vais. Sinon, je n'accepte aucun mandat. Je suis content de pouvoir introduire mon style ici et de travailler pour un club qui mise sur la continuité.