"J'ai le sentiment que l'ambiance à Liège est similaire à celle d'anciennes villes industrielles britanniques comme Glasgow, où il y a au moins un club de foot important, une certaine approche de la fête et un sens de l'humour qui mêle autodérision et taquinerie." La comparaison n'est pas préméditée, elle est même apparue naturellement. Au bout du fil, Theo manie le verbe avec beaucoup d'aisance. L'héritage évident d'une vingtaine d'années passées en Belgique, d'abord pour suivre son père informaticien, ensuite pour rester fidèle à ses deux amours: sa compagne et Liège. La fidélité, ce professeur (écossais) d'anglais l'a acquise dès sa naissance à Glasgow, dans une famille aux aïeux catholiques immigrés d'Irlande. "À partir de là, mon destin foot était scellé", rigole le trentenaire. "Le Celtic a été créé par des prêtres catholiques alors que les Rangers n'ont pas engagé un footballeur catholique avant les années 80. Ça nous a longtemps fait dire que si le Celtic hésitait entre deux joueurs à transférer, il fallait toujours prendre le protestant pour être sûr que le catholique n'aille pas renforcer les Rangers ( rires)." Theo est ado quand il quitte son pays natal au début du siècle pour débarquer en Belgique. Inscrit en sport-études option rugby à Liège, il ne tarde pas à se familiariser au stade Maurice Dufrasne.
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"J'ai le sentiment que l'ambiance à Liège est similaire à celle d'anciennes villes industrielles britanniques comme Glasgow, où il y a au moins un club de foot important, une certaine approche de la fête et un sens de l'humour qui mêle autodérision et taquinerie." La comparaison n'est pas préméditée, elle est même apparue naturellement. Au bout du fil, Theo manie le verbe avec beaucoup d'aisance. L'héritage évident d'une vingtaine d'années passées en Belgique, d'abord pour suivre son père informaticien, ensuite pour rester fidèle à ses deux amours: sa compagne et Liège. La fidélité, ce professeur (écossais) d'anglais l'a acquise dès sa naissance à Glasgow, dans une famille aux aïeux catholiques immigrés d'Irlande. "À partir de là, mon destin foot était scellé", rigole le trentenaire. "Le Celtic a été créé par des prêtres catholiques alors que les Rangers n'ont pas engagé un footballeur catholique avant les années 80. Ça nous a longtemps fait dire que si le Celtic hésitait entre deux joueurs à transférer, il fallait toujours prendre le protestant pour être sûr que le catholique n'aille pas renforcer les Rangers ( rires)." Theo est ado quand il quitte son pays natal au début du siècle pour débarquer en Belgique. Inscrit en sport-études option rugby à Liège, il ne tarde pas à se familiariser au stade Maurice Dufrasne. "Tu peux aller voir n'importe quel match du Standard, il y aura toujours une certaine ambiance", juge-t-il. "Au Celtic, tu peux très bien te retrouver un dimanche après-midi contre le dernier à ne rien entendre. Par contre, quand il y a des grands matches, tout est mené par des tours de chants uniques qui ne finissent jamais." Là où, sur le continent, les chants sont basés sur des morceaux existants sur lesquels les fans ajoutent simplement le nom du club ou d'un joueur, il existe des chants originaux et propres à l'histoire du Celtic ou de Glasgow. "C'est bien plus choral et vocal", souligne ce chanteur et guitariste, actif notamment dans un groupe de reprises des Pogues. "J'ai déjà fait plusieurs Standard-Anderlecht: même le moment le plus bruyant d'un de ces chocs ne vaut pas celui où 60.000 personnes entonnent la même chanson au Celtic Park." Cette différence n'a jamais empêché l'Écossais de soutenir les Rouches, même s'il s'impose lui-même une certaine retenue. "Je veux bien que le Celtic gâche de temps en temps mon week-end avec une défaite, mais si c'est le Celtic ET un autre club, ça n'ira pas du tout." Depuis le vote du Brexit en juin 2016, plus de 4.000 ressortissants britanniques ont obtenu la nationalité belge. Jo est en pleine tractation pour rejoindre cette troupe. La jeune femme, originaire de la région de Leeds, dans le Yorkshire, accumule pour le moment les grands bols de soupe bureaucratique. Pêle-mêle, elle a dû renouveler la carte d'identité de sa fille, attendre que sa carte de résidente arrive à trois mois de son échéance et doit désormais apporter une copie intégrale de son acte de naissance, qui n'a pas encore quitté l'Angleterre. "Je travaille et je vis à Bruxelles, j'ai acheté un appartement, ma fille de quatre ans fréquente une école du quartier et parle mieux français que moi... C'est chez moi, ici, je me suis identifiée à la Belgique", jure cette consultante pour une boîte de recrutement, débarquée en 2003 en Belgique grâce à un ami d'Erasmus. En attendant d'en savoir plus sur son statut, Jo continue de s'adonner à une activité typiquement britannique: le rugby. Longtemps joueuse - "j'étais bâtie pour bousculer les autres, pas pour courir ( rires)" - elle s'est affiliée dès son arrivée au Plat Pays au BBRFC, un club bruxellois d'expatriés. Rapidement repérée par la Fédération, elle a été contactée pour apporter son expérience à l'équipe nationale belge lors de matches amicaux. Trois ans plus tard, elle a profité d'une règle internationale pour changer de nationalité sportive et représenter les Lionnes. "J'ai été capitaine de l'équipe pendant quelques saisons", précise-t-elle avec un large sourire. "Ça a été un honneur de porter les couleurs de la Belgique, notamment au Championnat d'Europe 2006 en Italie, le premier tournoi d'envergure auquel l'équipe participait depuis des années." Vu le petit budget mis à disposition de l'équipe, Jo s'était démenée pour envoyer ses coéquipières dans la Botte via des tombolas, des ventes de cartes de supporters et de vin chaud le long du terrain. Pratiquement "mariée" au rugby, Jo a également fait partie du comité de la Fédération Belge et a donc participé au développement du sport au pays. D'une poignée d'équipes féminines à son arrivée, il y en aurait aujourd'hui près d'une quarantaine. Les crampons désormais rangés, Jo n'abandonne pas le terrain puisqu'elle entraîne toujours deux équipes au sein de son club, le BBRFC, désormais fusionné au Celtics. L'ovale au coeur, définitivement. Fort d'un diplôme obtenu à la City de Londres, Sanjeev a eu le temps de se faire les dents à l'Energy Institute de la capitale britannique avant de réaliser qu'il prenait le mauvais chemin. "J'ai commencé à prendre conscience de l'importance du changement climatique et j'ai compris que tout ce que je faisais était absurde pour l'environnement", rembobine-t-il, en anglais. "Je me suis donc mis à la recherche d'une nouvelle vie et j'ai eu la chance de débarquer à Bruxelles." Après plusieurs expériences - entres autres chez WWF - Sanjeev crée Change Partnership, un groupe de réflexion axé sur la résolution de la politique du changement climatique. Autant dire que pour ce fan de foot, il est hors de question de s'amouracher d'un club dont le déplacement jusqu'au stade lui ferait user des litres d'essence. De toute façon, le Londonien cultive cette idée que le football doit rester quelque chose de proche. "Anderlecht est totalement à l'opposé du lieu où je vis, ça fait donc des années que je suis le FC Schaerbeek", dit-il sans une once de second degré. "Dès que le lockdown sera terminé, j'emmènerai ma fille de quatre ans au stade. Et quand elle aura l'âge, elle ira se tester à l'académie des jeunes. L'identité locale est importante: Je suis Schaerbeekois ( en français dans le texte, ndlr)." Sanjeev ne le cache pas, son attirance pour la proximité lui vient de sa jeunesse passée dans le nord de Londres, et plus précisément à Tottenham, à dix minutes à pieds de White Hart Lane. "C'est un quartier historique touché depuis des années par la pauvreté", dépeint l'intéressé. "Là-bas, les jeunes ont peu de perspectives d'avenir, d'où l'importante criminalité adolescente qui a déjà mené à de sérieuses émeutes, dont la plus fameuse s'est déroulée en 2011 ( suite à la mort d'un homme liée à son interpellation par la police, ndlr)." Terriblement éclectique, Tottenham se caractérise par l'importance de ses (multiples) communautés et par son club de foot. "Le week-end, tout le monde se rassemble au stade et il y a énormément de pubs et de magasins qui dépendent du passage lié au football. Tottenham est un lieu magnifique, rempli d'histoire et d'endroits superbes, mais il faut être honnête: s'il n'y avait pas de club de foot, peu de gens connaîtraient son existence. Les Spurs constituent la lumière la plus positive de Tottenham à l'international." Même à distance, la passion ne s'éteint pas. Peu après son arrivée en Belgique en 2007, Sanjeev assiste à l'affrontement entre Anderlecht et Tottenham (1-1) en phase de poules de la Coupe UEFA. "Tout un symbole pour moi qui n'avais pas pu obtenir de ticket pour la même affiche en finale de la Coupe UEFA 1984", sourit le Londonien. C'est également au Parc Astrid que Theo a pu voir son Celtic Glasgow pour la première fois en dehors des frontières britanniques. C'était en 2003 et Aruna Dindane avait offert les trois points aux Mauves (1-0). Souvenirs: "À un moment donné, je suis allé chercher des bières - le prix était scandaleux, c'était pour plumer les Écossais - et quand je les ai distribuées, notre attaquant John Hartson a marqué un but. Toutes les bières ont volé dans la tribune... puis le but a été annulé pour hors-jeu, j'ai dû aller refaire la file ( rires)." Vu que les équipes britanniques ne se rendent pas tous les quinze jours au Plat Pays, il faut trouver une solution pour "rester supporter" par correspondance. Si Sanjeev profite de la multiculturalité de Bruxelles pour suivre toute les compétitions internationales - CAN et JO compris - dans des pubs, Gavin a opté pour l'option "fan club". Né en Belgique d'un père irlandais et d'une mère néerlandaise, Gavin a vécu plus de quinze ans du côté de Northampton, entre Leicester et Londres. L'occasion pour lui de se rendre régulièrement à Old Trafford pour encourager notamment certaines gloires irlandaises de Man U telles que Denis Irwin ou l'inévitable Roy Keane. "À mon retour en Belgique il y a quelques années, j'ai ressenti un manque de ne plus pouvoir aller au match ni au pub", témoigne celui qui est par ailleurs capitaine du Royal Brussels British FC, un club d'ABSSA ( championnat amateur de Bruxelles et ses environs, ndlr). "C'est un sentiment étrange, comme si chacun de nos pas nous éloignait du stade." Du coup, Gavin est devenu membre du fan club belge francophone, le MUSC Red Flag Belgium. Seul anglophone de la bande, il aime analyser le jeu mancunien aux côtés d'autres supporters lors des rassemblements organisés entre Liège et Charleroi certains jours de matches. Et le stade? "J'ai des enfants et pas mal de priorités, je ne veux donc pas dédier un week-end entier au football. Je me suis donc arrangé pour me garantir des tickets quand je rends visite à ma famille outre-Manche." L'appel du stade peut être déchirant quand il résonne dans le vide. Andy en sait quelque chose: il a été abonné pendant des années à Middlesbrough. "La meilleure période du club se situe en 2004 avec la victoire en League Cup et l'exceptionnel parcours en Coupe UEFA ( finale perdue contre le FC Séville, ndlr)", débute le citoyen de Marche-en-Famenne. "Pourtant, je conserve de meilleurs souvenirs de la saison 1974-75 que Middlesbrough a terminée dans le subtop du classement de D1. Pourquoi? Parce que j'étais au stade!" Bien que facilement stressé par le besoin d'être à l'heure, Andy a surtout toujours adoré se trouver parmi les cent premiers spectateurs d'un stade. "En tant que jeune et de façon un peu perverse, il y avait quelque chose d'attirant à voir la violence du hooliganisme", reconnaît le sexagénaire. "Avec mes amis, on était presque comme des voyeurs, ça faisait partie du match. C'était agressif, mais on devait vivre avec parce que la police ne maîtrisait pas vraiment les débordements. Heureusement, avec l'habitude, on savait où se placer pour éviter les problèmes." Andy a quitté le Royaume-Uni à 21 ans avec l'intention de rejoindre un kibboutz ( village collectiviste, ndlr) en Israël. Son voyage s'est finalement arrêté en Belgique, où il a appris le français en s'occupant d'animaux et en vendant des livres pour une maison d'édition. Marié à une Belge, il a ensuite entamé des études philosophiques qu'il a cumulées avec un job de bûcheron. De Sclessin au stade du RCS Libramont, il a appris à découvrir d'autres enceintes, d'autres atmosphères, d'autres buvettes. Il s'est attaché au pays, s'est reconverti en professeur d'anglais et a obtenu la nationalité belge en 2018. Aujourd'hui grand-père, Andy ne compte plus sur un retour au Royaume-Uni. Pas plus que Jo, Theo et Sanjeev, qui doivent encore régler leurs statuts administratifs pour conserver leurs droits, ou Gavin, que les parents ont doté de la nationalité irlandaise à la naissance. Une fois le coronavirus maîtrisé, Andy prendra toutefois des billets pour revoir le Riverside Stadium de Middlesbrough. Il ira sûrement en compagnie de sa mère de 92 ans. Beaucoup moins hooligan friendly, pour le coup.