À l'étage du dessous, il y a Omar Govea. Juste au-dessus, il y avait encore il y a peu Saido Berahino, entre-temps parti à Charleroi. Parce qu'à Zulte Waregem, les talents se réunissent entre eux, dans cet immeuble à appartements avec vue imprenable sur l'hippodrome de Waregem. C'est ici que Gianni Bruno reçoit. Ici aussi que l'ancien espoir du LOSC est devenu un taulier de notre Jupiler Pro League. Là encore qu'il deviendra papa dans quelques semaines. Après avoir grandi en France et mûri en Russie, Gianni Bruno était visiblement prêt à franchir un cap. Et à s'allonger sur le divan. Interview confession.
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À l'étage du dessous, il y a Omar Govea. Juste au-dessus, il y avait encore il y a peu Saido Berahino, entre-temps parti à Charleroi. Parce qu'à Zulte Waregem, les talents se réunissent entre eux, dans cet immeuble à appartements avec vue imprenable sur l'hippodrome de Waregem. C'est ici que Gianni Bruno reçoit. Ici aussi que l'ancien espoir du LOSC est devenu un taulier de notre Jupiler Pro League. Là encore qu'il deviendra papa dans quelques semaines. Après avoir grandi en France et mûri en Russie, Gianni Bruno était visiblement prêt à franchir un cap. Et à s'allonger sur le divan. Interview confession. Gianni, tu as fait tes débuts pros en janvier 2012 sur la pelouse du Vélodrome dans le Lille de Rudi Garcia, Eden Hazard et Joe Cole, mais tu t'épanouis depuis deux ans dans le Zulte Waregem de Francky Dury. Moins glamour, plus épanouissant? GIANNI BRUNO: C'est vrai que ce n'est pas exactement la même chose, pas franchement le même monde. Certains diront que j'aurais pu faire mieux. Je crois que je suis surtout content d'en être arrivé là malgré tout. Il y a dix ans, certains ont peut-être vu en moi un plus gros potentiel, mais qu'importe finalement. Je vais avoir trente ans et je n'ai encore jamais eu de mal à trouver un club. Je crois que ce n'est pas de la chance, je pense que je suis un footballeur sérieux. Je ne suis pas Eden Hazard évidemment, mais ça, je l'ai toujours su. Tu as longtemps fréquenté les sélections d'âge belges, mais tu n'es jamais devenu Diable. Dans ta génération 1991, certains comme Thomas Meunier ou Eden Hazard ont atteint le top niveau. D'autres n'ont jamais percé. Toi, tu te situes entre les deux. Qu'est-ce qu'il t'a manqué pour faire partie des premiers de classe? BRUNO: Tellement de choses. Vous savez, quand on voyait évoluer Eden chez les jeunes à Lille, on ouvrait déjà de grands yeux. Il savait tout faire avec le ballon et réalisait sur le terrain des trucs que je ne savais même pas faire dans mon jardin. Et ça, c'est la chance d'Eden. Le fait qu'il ne ressente aucun stress. Il fait la même chose devant 50.000 personnes qu'avec ses enfants dans le jardin. La capacité à résister au stress, c'est la principale différence entre un bon joueur et un grand joueur? BRUNO: Oui, je pense. Moi, j'ai dû attendre de quitter la France pour passer un cap mentalement. Avant, au moment de monter sur le terrain, je ressentais une petite pointe de stress qui avait tendance à me paralyser. Je crois que c'était aussi lié à ce que les gens pensaient de moi. Parce que dans l'Hexagone, je me sentais systématiquement jugé. Et puis, j'avais l'impression d'être enfermé dans un seul style de jeu: le petit attaquant rapide qui ne touche pas beaucoup de ballons, mais qui doit marquer sur le peu qu'il a à faire. J'étais seulement jugé sur mes statistiques et à un moment, ça m'a bloqué. Du coup, quand Franky Vercauteren m'a proposé de le rejoindre en Russie, j'ai sauté sur l'occasion. Déjà parce que j'avais besoin de changement, mais aussi parce que très vite, il a décidé de me replacer sur un côté. Tactiquement, ça a tout changé. D'un coup, je me suis mis à toucher beaucoup plus de ballons, à faire beaucoup plus de choses avec celui-ci. Je me sentais beaucoup plus utile à l'équipe dans ce rôle-là. Parfois, je me dis que sans cette transition vers le rôle d'ailier, je ne jouerais peut-être plus au foot à un haut niveau aujourd'hui. Parce que j'en avais marre d'être cet attaquant qui ne marquait pas, dans la tête des gens. Après mes deux ans à Évian par exemple, j'ai eu envie de tout abandonner. Tout abandonner, parce que tu ne te sentais plus heureux en jouant au football? BRUNO: En fait, je crois que j'avais juste besoin d'air. En France, je me sentais grillé. Là-bas, j'avais la réputation d'être un attaquant qui ne marquait pas. Ce qui est gênant quand vous n'êtes déjà pas très grand et que vous devez vous battre dans un championnat hyper physique, dans des équipes de fin de classement, qui par définition ne font pas le jeu. À partir de ce moment-là, on m'a collé cette étiquette d'attaquant inefficace. Ça m'a pesé et dans la foulée, j'ai connu deux saisons très compliquées à Évian, entrecoupées d'un prêt à Lorient. En Bretagne, j'étais dans une super équipe, avec notamment un joueur comme Raphaël Guerreiro ( aujourd'hui au Borussia Dortmund, ndlr). Mais le vrai problème pour moi, c'était que Jordan Ayew marchait sur l'eau. Du coup, je ne jouais pas. Je suis retourné à Evian et le public m'a pris en grippe. En plus, le courant ne passait pas avec le coach Pascal Dupraz. Bref, tout ça mis bout à bout fait que ça a été très dur humainement. En règle générale, tu as plus souvent dû te battre pour te faire ta place. Déjà avant de faire tes débuts avec le LOSC, il avait été question que tu partes au Havre ou à Guingamp, parce que le club nordiste ne croyait pas en toi. Ça n'a pas dû être facile à vivre quand on sait qu'au même moment, Eden Hazard, qui a le même âge que toi, faisait lui ses premiers pas en pro dès ses seize ans? BRUNO: Bien sûr que je me suis posé des questions, mais en même temps, je ne pouvais décemment pas me comparer à un joueur comme lui. Personne ne le faisait à Lille. Moi, j'avais beau être systématiquement surclassé, au Standard, puis à Lille, quand je me comparais à Eden, je n'avais pas l'impression de faire le même métier. Après, c'est comme ça, le foot. Moi, chaque été, au LOSC chez les jeunes, je voyais arriver des attaquants dans ma catégorie d'âge. Initialement, ils arrivaient pour prendre ma place, mais finalement, c'est moi que le coach faisait jouer et les gars ne s'éternisaient pas. Ce qui fait que, plus jeune, je me comparais plus à Kevin Mirallas, qui avait un profil plus similaire au mien et qui m'a beaucoup conseillé. Lui, il m'a toujours dit de continuer à bosser. Et il a eu raison parce que finalement, quand j'ai fait mes débuts en équipe première, Eden était encore là. À ce moment-là, j'étais toujours conscient que je n'avais pas son talent, mais je me disais aussi que si j'en étais finalement arrivé à ce niveau-là, c'était quelque part encore un peu plus valorisant pour moi qui avait dû me battre que pour lui qui faisait ça avec une telle facilité. Indépendamment du replacement tactique opéré par Franky Vercauteren à ton arrivée en Russie, qu'est-ce que ton expérience à Samara t'a apporté? BRUNO: D'abord une expérience humaine à un moment de ma vie où j'en avais besoin. Après, Vercauteren, ce n'est pas franchement un coach proche de ses joueurs. Mais on avait noué une chouette relation. Il faut dire que j'étais content de pouvoir compter sur un coach belge parce que je n'avais pas beaucoup d'autres points de repères. En Russie, j'ai volé dans des vieux coucous qui nous trimballaient aux quatre coins du pays, pris des trains de nuit avec de vieilles petites cabines d'époque. Dans certaines villes, j'avais parfois l'impression d'être projeté vingt ans en arrière. À Grozny par exemple, où l'état de délabrement de la ville est sidérant. L'hostilité y est encore présente à chaque coin de rue, les paysages sont détruits, la pauvreté est partout, ça fait réellement froid dans le dos. Mais ce qui est encore plus marquant, c'est que malgré cette ambiance froide et austère, les gens étaient d'une sympathie incroyable avec nous. Ils semblaient si heureux de nous voir. C'est là que je me suis réellement rendu compte qu'en tant que footballeur, on se plaint parfois pour pas grand-chose. À ton retour de Russie, est-ce que tu as été surpris de devoir repasser par la case D1B avec le Cercle? BRUNO: J'avais spécifié à mon agent que ma priorité était de rentrer en Belgique. L'autre priorité, c'était de garder mon salaire. À partir de là, Mouscron et Courtrai étaient intéressés, mais l'un comme l'autre n'étaient pas prêts à s'aligner financièrement. Ce que le Cercle, un cran plus bas, a été capable de faire grâce à Monaco. Pour moi, c'était aussi une chance de recevoir enfin l'occasion de jouer dans une équipe qui serait dominante, vu que l'équipe avait l'ambition d'être championne. Pour un attaquant, c'est important. À cause du Covid, la situation financière de la majorité des clubs est mauvaise. Ce qui implique que c'est de plus en plus difficile pour les joueurs d'un certain âge de se recaser quand ils arrivent en fin de contrat. À bientôt trente ans, c'est quelque chose qui t'inquiète? BRUNO: Le mercato d'été a été particulièrement cruel pour les joueurs en fin de contrat. Clément Tainmont, dont on parle beaucoup, n'est pas le seul. Chez nous, un joueur comme Marvin Baudry s'est retrouvé sans club, Sandy Walsh a dû attendre longtemps avant de finalement signer à Malines, et un gars comme Dylan De Belder, qui restait sur une bonne fin de saison avec le Cercle, n'a pas su se recaser en D1A. Évidemment, m'approchant de la trentaine, je touche du bois. Je me dis aussi qu'il ne faut pas devenir parano. Que tous les mercatos ne seront pas toujours aussi compliqués. Et que si tu joues bien, tu trouveras toujours un club. Omar Govea, Olivier Deschacht, Daniel Opare, Damien Marcq, Jelle Vossen, Laurens De Bock et toi. Tu ne trouves pas que l'équipe de Zulte cuvée 2020-2021, on dirait une équipe All-Star de Pro League? BRUNO: Oui, et tu peux rajouter Timmy Simons et Davy De fauw dans le staff, qui nous apportent toute leur expérience. C'est marrant de se retrouver tous ensemble, avec nos parcours, nos trajectoires. Je pense qu'il n'y a pas d'autres équipes en Belgique qui compte autant de matches en D1 que la nôtre. Tous des gars revanchards, qui ont pas mal bourlingué. C'est une des raisons pour laquelle vous n'avez pas tremblé suite au début de saison compliqué, après le 0-6 contre Bruges notamment? BRUNO: Après ce match, on s'est réunis tous ensemble. Sans le coach, juste entre nous, et on s'est dit les choses. L'avantage dans ces cas-là, avec un groupe comme le nôtre, c'est qu'on a tous déjà traversé des moments plus difficiles. Des lourdes défaites qui servent aussi de miroir, parfois. Du coup, on s'est regardé dans les yeux et certains ont pris la parole. Moi, notamment. J'avais à coeur de dire ce que je ressentais. En l'occurrence, je trouvais qu'il y avait un gros manque de confiance en l'autre. Qu'on se critiquait trop vite les uns les autres. Après une passe ou un contrôle manqué, tu avais toujours quelqu'un pour te tomber dessus et je pense qu'à un moment, ça a paralysé le groupe. Ce jour-là, on a tous pris conscience que si on voulait se sortir de ce mauvais pas, il fallait changer notre attitude.