Ça me semble loin, mais c'était au mois d'août dernier. Un premier pas dans le box-to-box d' Eleven Sports pour y encadrer les matches de Pro League du samedi. Une première plongée dans un championnat belge que j'avais consciencieusement révisé, mais que je considérais comme un inconnu. À cette époque pas si lointaine, chaque nom familier que mes yeux croisaient sur une feuille de match était un soulagement. L'assurance de ne pas dire une connerie. L'agréable sensation d'être en terrain connu en terre inconnue. Ce jour-là, quand j'ai vu la tête de Gianni Bruno à l'écran, j'ai eu l'impression de croiser un vieux pote dans la rue. Celui dont on se souvient du nom, du visage autrefois poupon et dont on est heureux d'avoir des nouvelles même si on n'aurait jamais pensé en demander. En tant que Français, trois souvenirs bien précis me reviennent en tête à l'évocation du nom de l'ancien joueur du LOSC. Le premier, ce sont ses débuts en Ligue 1. C'était face à l'Olympique de Marseille, il remplaçait le buteur polonais Ireneus...

Ça me semble loin, mais c'était au mois d'août dernier. Un premier pas dans le box-to-box d' Eleven Sports pour y encadrer les matches de Pro League du samedi. Une première plongée dans un championnat belge que j'avais consciencieusement révisé, mais que je considérais comme un inconnu. À cette époque pas si lointaine, chaque nom familier que mes yeux croisaient sur une feuille de match était un soulagement. L'assurance de ne pas dire une connerie. L'agréable sensation d'être en terrain connu en terre inconnue. Ce jour-là, quand j'ai vu la tête de Gianni Bruno à l'écran, j'ai eu l'impression de croiser un vieux pote dans la rue. Celui dont on se souvient du nom, du visage autrefois poupon et dont on est heureux d'avoir des nouvelles même si on n'aurait jamais pensé en demander. En tant que Français, trois souvenirs bien précis me reviennent en tête à l'évocation du nom de l'ancien joueur du LOSC. Le premier, ce sont ses débuts en Ligue 1. C'était face à l'Olympique de Marseille, il remplaçait le buteur polonais Ireneusz Jelen. Le second découle de cette entrée. À une époque où la Ligue 1 était gâtée chaque week-end par Eden Hazard et où Kevin Mirallas avait bonne réputation dans le Nord, forcément, la montée d'un jeune Belge de vingt ans éveillait quelques espoirs pas toujours sensés. Le dernier est plus récent. Il date de son époque à Évian Thonon Gaillard. C'était également lors d'un match face à l'OM. Les coéquipiers de Bruno perdaient 3-0 et le Belge avait été surpris par les caméras de l'émission légère, souvent réussie et malheureusement terminée, J+1 en train de dire: "À quoi ça sert? À chaque fois, c'est moi qui sors à la 60e". Une frustration due à un début de saison extrêmement difficile où il ratait des occasions toutes faites face à Caen ou Rennes et où les sifflets qui l'accompagnaient sur le terrain n'étaient que rarement ceux de l'arbitre. J'ai donc retrouvé Gianni Bruno près de cinq ans après l'avoir vu quitter mon pays. La trentaine nous guette tous les deux et le moins que je puisse dire, c'est qu'il y a quelque chose dans sa saison 2020-2021 qui me fait plaisir. Comme si le vieux copain que vous croisiez vous disait qu'il allait bien, avec un sourire sincère, et que quand vous y repensiez quelques instants après lui avoir tourné le dos, vous vous disiez que ce n'est pas volé. C'est la nouvelle mode lancée par les dernières batailles de Ligue des Champions: comparer Kylian Mbappé et Erling Haaland comme on comparerait Cristiano Ronaldo et Lionel Messi. Un réflexe plus religieux que pavlovien selon lequel chaque fan de sport, en l'occurrence de foot, a besoin d'appartenir à une paroisse dans laquelle il peut célébrer, non sans une pointe de mauvaise foi, le dieu qu'il a choisi. Mais c'est vite oublier que le ballon rond a beau avoir quelques dieux vivants, un bon paquet de saints, il est essentiellement composé d'honnêtes gens, nés dans des berceaux où le talent s'en moins penché que sur d'autres. On les appelle poliment les "joueurs moyens", comme si réussir à être professionnel dans un milieu aussi concurrentiel était normal. La seule vérité est que sans eux, la machine ne fonctionne pas. Ils sont le foot. Ces joueurs qui, d'apparence, n'ont absolument rien d'exceptionnel et dont on dit généralement que la réussite est due soit au "professionnalisme" soit à "l'hygiène de vie". Ces athlètes-là sont surtout très forts dans la tête. C'est justement le cas de Gianni Bruno. De mémoire d'amoureux du championnat français, et malgré son bon passage à Bastia, il fallait un mental d'acier, et un voyage en Russie, pour se remettre de la période que le Belge a connue du côté d'Évian. En France, il était devenu l'attaquant qui rate. Les enfants qui tapaient dans leur ballon en mousse ne disaient pas "tu as fait une Bruno" à leur camarade maladroit, mais pas loin. Alors non, en 2021, les enfants belges ne diront pas "je suis Gianni Bruno!" au moment de se rêver une carrière dans la cour de récréation. Toutefois, ce n'est pas la récréation qui vient de sonner, mais l'heure de Gianni. À trente balais, et paradoxalement loin du but qu'il a cherché du regard, des deux pieds et de la tête aussi longtemps. Le déclic fut russe, opéré par Franky Vercauteren, mais il perdure du côté de Zulte Waregem. Le 19 floqué dans le dos, Bruno a délaissé l'axe et le numéro qui va avec à Jelle Vossen. Exilé sur son flanc droit, il y a trouvé liberté et confiance, mélangeant appels en profondeur et percussion balle au pied, frappes lointaines et présence dans le rectangle, comme on passerait son football dans un mixeur. Dans cette équipe de tauliers de la Pro League, où dès mon premier box-to-box, j'ai compris que des hommes comme Damien Marcq, Olivier Deschacht ou Vossen faisaient partie des meubles, j'ai retrouvé une vieille connaissance qui a bien changé. Il arrive souvent qu'on me demande si "le Bruno qui a marqué ce week-end, c'est bien celui de Lille?". Toujours avec surprise, jamais sans bienveillance. Probablement parce qu'il y a dans la trajectoire de ce joueur quelque chose de terriblement humain et que, quand tout ça finit bien, on a du mal à ne pas être optimistes pour nous-mêmes.