Les " bip ", stridents, se succèdent. De plus en plus vite, quand la voix robotique annonce le passage à un palier supérieur. À chaque minute, la vitesse augmente d'un demi-kilomètre/heure, et le temps pour parcourir les vingt mètres se réduit inexorablement. Et le pire, c'est qu'il n'y a pas vraiment de fin. Seulement celle que le corps finit par imposer. On l'appelle " test du bip " quand on en a peur, " test Léger " quand on l'appréhende de façon scientifique.
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Les " bip ", stridents, se succèdent. De plus en plus vite, quand la voix robotique annonce le passage à un palier supérieur. À chaque minute, la vitesse augmente d'un demi-kilomètre/heure, et le temps pour parcourir les vingt mètres se réduit inexorablement. Et le pire, c'est qu'il n'y a pas vraiment de fin. Seulement celle que le corps finit par imposer. On l'appelle " test du bip " quand on en a peur, " test Léger " quand on l'appréhende de façon scientifique. Utilisé pour calculer la VMA et la VO2Max, l'exercice ressemble à une torture pour les sportifs, qu'ils soient occasionnels ou confirmés. Ceux qui l'ont déjà fait ne pourront qu'admirer Gaëtan Hendrickx. Parce que lors de la préparation des Zèbres, en début de saison, le milieu de terrain a mis tous ses coéquipiers au tapis pour atteindre le palier 21. Un peu moins d'un an plus tôt, Felice Mazzù est le premier impressionné. Le coach carolo est certainement sceptique quand, pour pallier la grave blessure d'Enes Saglik, sa direction lui offre un gamin laissé libre par Saint-Trond quelques semaines auparavant pour jouer les doublures de Cristophe Diandy et Damien Marcq. Mais les résultats des tests physiques et médicaux lèvent d'emblée le doute sur le professionnalisme et les poumons du nouveau venu. Fidèle à ses habitudes, Mazzù joue franc jeu : Marcq et Diandy sont les titulaires, mais il comptera sur lui pour les relayer en cas de blessure ou de suspension. Mehdi Bayat, lui, aime aujourd'hui rappeler qu'on l'a pris pour un fou quand Hendrickx a conclu le mercato zébré, le 31 août 2016. À l'époque, beaucoup estimaient que sa venue devait plus à sa carte d'identité qu'à ses pieds. Au premier tour, Charleroi souffrait pour aligner six Belges sur la feuille de match, au point que Cristian Benavente ou Parfait Mandanda avaient parfois dû prendre place en tribunes au profit de joueurs moins importants dans la hiérarchie zébrée. Titulaire aux côtés de Marco Ilaimaharitra, Hendrickx a relégué sur le banc Diandy, pourtant proclamé boss du milieu suite au départ de Damien Marcq. Jusqu'à la défaite à Gand, il était même le porte-bonheur de la saison du Sporting, puisque Charleroi n'avait jamais perdu un match avec lui sur le terrain. L'ascension a des allures d'histoire improbable. Et tant pis si son acteur principal n'a pas encore un look suffisant pour devoir arpenter les rues avec des lunettes de soleil. Même en zone mixte, Gaëtan peut encore passer incognito. Voici quelques semaines, un journaliste du nord du pays s'est étonné de le voir répondre à ses questions en néerlandais. La raison ? Il l'avait confondu avec Cristian Benavente. L'histoire d'Hendrickx commence avec des gants. Ses six premiers mois, passés avec son frère sur le terrain et son père dans le costume de coach, se passent entre les perches de Waterloo, à quelques kilomètres d'un domicile familial alors basé à Lillois. La fratrie tape rapidement dans l'oeil attentif des scouts carolos, et Gaëtan et Jonathan (aujourd'hui en D1 islandaise) prennent la route de Marcinelle pour écrire la suite de leur jeune histoire footballistique en noir et blanc. Malgré un tempérament colérique, qui l'amène parfois à balancer les gants au sol et les insultes à ses défenseurs, Gaëtan tape dans l'oeil d'Anderlecht, qu'il rejoint aux environs de son dixième anniversaire pendant que son frère aîné prend la route du rival liégeois. Mais s'il pouvait encore s'aventurer de l'autre côté de la ligne médiane, pour traverser le terrain et marquer des buts, dans les jeunes catégories du Sporting zébré, le passage aux grands terrains et au club de la capitale sèment la fin de ses aventures gantées dans le rectangle adverse. Gaëtan passe ses matches à regarder ses équipiers monopoliser le ballon et l'attention. Il s'ennuie, et les soirées à ramasser les ballons de Jan Koller ou de Walter Baseggio lors de la campagne dorée du Sporting en Ligue des Champions ne suffisent pas à rattraper le coup. Le football reste alors derrière lui, malgré les appels insistants de Jacky Munaron pour ne pas gâcher son potentiel. Secrètement, les parents Hendrickx sont ravis. Le football professionnel et ses dérives régulièrement affichées dans les médias les rendent réticents à abandonner leur progéniture aux vautours du milieu. Désormais citoyen de Ligny, là où la province de Namur est déjà presque devenue le Hainaut, Gaëtan troque les gants contre une raquette de tennis. Sur les courts, il fait surtout parler ses qualités de footballeur, avec des poumons déjà hors-normes qui lui permettent de renvoyer toutes les balles, compensant son manque de technique. Son jeu de David Ferrer miniature l'aide à se hisser au rang de C15-4 en moins de deux ans, mais les sirènes du ballon rond le font à nouveau plonger dans l'océan footballistique. Pas vraiment pénalisé par ses années loin des terrains, il parvient presque immédiatement à se faire une place à l'Académie du Standard, où il rejoint son frère pour vivre en internat. Chez les Rouches, Hendrickx fait équipe avec Corentin Fiore ou Deni Milosevic, qu'il accompagne également en équipe nationale chez les U16. Une aventure lors de laquelle il côtoie les talents de Charly Musonda Junior ou de Divock Origi, déjà classés hors-catégorie par la plupart de leurs coéquipiers. Privé d'une opportunité de contrat à Liège, Gaëtan décide alors d'emmener son ambition de l'autre côté de la frontière linguistique. Direction le Limbourg, où Genk lui offre un contrat de trois saisons en même temps que la possibilité de se rapprocher de l'équipe première. À l'ombre de la Cristal Arena, Hendrickx est rapidement frustré par ses séjours prolongés dans une équipe réserve où les jeunes talents doivent souvent cirer le banc au profit des pros qui manquent de temps de jeu en championnat. Il finit donc par quitter Genk, mais sans sortir du Limbourg. C'est le voisin trudonnaire qui lui donne sa chance à l'été 2014, quand il rejoint dans l'antichambre de l'élite le STVV drivé par Yannick Ferrera. Discipliné tactiquement, généreux dans l'effort et capable de multiplier les courses à tous les postes, il ne lui faut que trois matches pour s'installer dans un onze de base qu'il ne quittera presque plus. Sa polyvalence fait de lui l'un des grands artisans de la montée, et l'un des hommes-clés du système Ferrera. Hendrickx s'ouvre les portes de la D1 dans la peau d'un titulaire, mais est invité à s'asseoir sur le banc dès qu'il a franchi le seuil. Dans l'équipe-type de Saint-Trond, les muscles de Victorien Angban et l'expérience de Yuji Ono complètent désormais le triangle du milieu de terrain, aux côtés du capitaine Rob Schoofs. Hendrickx doit se contenter d'apparitions sporadiques et improbables, comme lors de ce match contre Gand où Ferrera l'installe en pointe. Ni le départ du coach pour le Standard, ni celui de Schoofs pour les Buffalos ne changent la donne. La relation entre Gaëtan et Chris O'Loughlin est loin d'être au beau fixe. Le Nord-Irlandais préfère les milieux musculeux, et le mètre 74 d'Hendrickx ne lui permet pas d'entrer dans les plans. Pour son premier but en D1, face à OHL, c'est d'ailleurs avec l'analyste vidéo, Edward Still, qu'il célèbre l'événement. Les deux hommes passaient beaucoup de temps ensemble lors du travail spécifique, et l'adjoint d'O'Loughlin avait signalé avant la rencontre que Rudy Riou était vulnérable sur les frappes à distance. L'histoire avec Saint-Trond touche à sa fin. Le club ne lève pas l'option d'un an prévue dans son contrat et Gaëtan, comme beaucoup d'autres, est prié de chercher son avenir ailleurs. Il doit attendre le dernier match de la saison pour apprendre la mauvaise nouvelle, de la bouche d'un Philippe Bormans qui lui explique que les arrivées de Pieter Gerkens ou Alexis de Sart lors de l'hiver, plus celles à venir pour combler les voeux du nouveau coach Ivan Leko, vont créer un embouteillage au milieu de terrain. Hendrickx joue alors la montre. Il refuse les offres d'OHL et du Cercle, passeports pour un retour en D2, et rejette l'idée de quitter la Belgique pour Chypre, où son agent a de bons contacts. C'est finalement au bout du mercato qu'il trouve une porte de sortie à Charleroi. Plutôt inattendu pour celui qui, quelques mois plus tôt, déclarait encore à la presse namuroise : " Charleroi ? C'est un club ambitieux, et je ne pense pas entrer dans les plans de clubs pareils. " Les crampes de Damien Marcq, à domicile contre Bruges, lui offrent de premières minutes au mois d'octobre, et un premier succès grâce à l'irruption de Chris Bédia dans le fameux Felice Time. La première véritable exposition médiatique attend quelques semaines de plus, quand l'Anderlecht de René Weiler rend visite au Mambour un soir de Coupe. Monté au jeu avant le coup de sifflet des 90 minutes, Hendrickx s'époumone pendant les prolongations, et se retrouve dans la liste des cinq tireurs carolos pour les tirs au but. Il s'imagine d'abord frapper en quatrième position, quand les tauliers optent pour les trois premiers tirs, mais Bédia craint l'idée de tirer en dernier. Sans le savoir, l'Ivoirien abandonne à Hendrickx le rôle de héros de la soirée. Gaëtan trompe Davy Roef, élimine Anderlecht, et s'offre un shoot de popularité. La suite est faite de titularisations clairsemées, et de retours occasionnels en tribune. Hendrickx apprend dans l'ombre de l'indéboulonnable Damien Marcq, qui lui sert de mentor mais lui reprend sa place dès qu'il revient de blessure ou de suspension. Dans le système de Mazzù, où un remplaçant qui donne satisfaction n'est jamais renvoyé directement sur le banc quand le titulaire revient de blessure, Marcq est l'un des rares privilégiés, et Hendrickx en paie le prix, malgré des apparitions réussies. La chance semble enfin sourire à celui qui habite à quelques pas du stade, pas trop loin de son Ligny d'adoption. Diandy se blesse pendant la préparation, Ilaimaharitra arrive endolori de Sochaux, et Hendrickx démarre donc la saison dans la peau d'un titulaire. Mais une douleur prolongée aux abdominaux, qui fait même craindre une crise d'appendicite et une opération, le sort du onze juste avant le match contre Anderlecht, et le renvoie sur le banc. Le retour se fait contre Saint-Trond, quand Felice Mazzù est à la recherche d'un second souffle après la défaite contre Bruges. Hendrickx s'installe définitivement contre Gand, quand son association avec Ilaimaharitra fait des merveilles derrière le duo formé par Benavente et Kaveh Rezaei. L'ancien Trudonnaire s'invente même buteur, au Freethiel puis au stade Arc-en-Ciel, et fait preuve d'une efficacité impressionnante quand il s'aventure à dépasser ses fonctions de marathonien relayeur : deux de ses six tirs décochés depuis le début de saison ont fini au fond des filets, alors qu'une de ses trois key-passes s'est transformée en passe décisive. Hendrickx ne prend pas sa chance à la légère. Une lucidité presque effrayante, pour un joueur qui dépasse généralement la barre des treize kilomètres par match. Un milieu qui aime courir en réfléchissant, ou réfléchir en courant : Gaëtan était bien taillé pour ce Charleroi-là.