C'est sous le beau ciel bleu de Tillemgembos que Franky Van der Elst nous accueille. Il aime Bruges, mais il s'est rendu compte la semaine dernière en s'y promenant avec son père Miel (86 ans) que le Pajottenland, sa région natale, est tout aussi agréable. "Quand on est jeune, on ne s'en aperçoit pas", dit-il.
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C'est sous le beau ciel bleu de Tillemgembos que Franky Van der Elst nous accueille. Il aime Bruges, mais il s'est rendu compte la semaine dernière en s'y promenant avec son père Miel (86 ans) que le Pajottenland, sa région natale, est tout aussi agréable. "Quand on est jeune, on ne s'en aperçoit pas", dit-il. Il n'envisage cependant pas d'y retourner. "Je ne vois pas ce que j'y ferais. Cela fait 37 ans que j'habite ici, j'y ai passé plus de temps que là-bas. Quand je suis arrivé ici, je ne comprenais rien de ce qu'on me disait, mais maintenant, ce sont mes enfants qui ne comprennent pas le dialecte de mon père." Van der Elst est dans le monde du football depuis longtemps et affiche un beau palmarès ( voir encadré). Aujourd'hui, il a fait une croix sur sa carrière d'entraîneur et fait office de consultant pour la télévision. Quel regard jetez-vous sur les dernières décennies? FRANKY VAN DER ELST: Tout est allé très vite. C'est arrivé comme ça, je n'ai rien fait de spécial. J'ai été bien éduqué. Ma mère tenait un café et mon père travaillait pour Distrigas. Tout le monde venait au café: c'était le local du club de foot, il était à côté du bureau de chômage et c'était là que les gens touchaient leur indemnité. Il y avait aussi des notables. Je suis très heureux d'avoir grandi dans ce café. Wesley Sonck dit la même chose: on apprend à y connaître des gens de toutes les couches de la société. On y voit, on y entend et on y apprend beaucoup de choses. Quand il manquait un joueur de cartes, c'est moi qui le remplaçais. Je me débrouillais aussi avec les jeux de café. Mon père était impliqué au Blauw-Wit Lombeek, j'étais toujours sur le terrain et, là aussi, quand il manquait un joueur à l'entraînement, c'est moi qu'on appelait. J'assistais aux derbies contre le Daring Bodegem et Eizeringen. Après l'entraînement du jeudi, les joueurs attendaient le président au café. Il prenait une craie et inscrivait les noms des joueurs qui étaient repris en première ou en réserves pour les matches du week-end. Chaque semaine, j'accompagnais mon frère à Lennik. Nous achetions quatre nouveaux disques pour le juke-box. C'était toujours un choix difficile. Vous avez toujours été fan de musique. Quel est votre artiste préféré? VAN DER ELST: Raymond van het Groenewoud. Toujours maintenant. J'avais quinze ans et je me reconnaissais dans les paroles de ses chansons. Pour moi, ça reste le plus grand artiste flamand, l'homme qui a inventé la musique pop en néerlandais. J'assistais à ses concerts ainsi qu'à ceux de Johan Verminnen et de Kris De Bruyne. Mais j'aime aussi d'autres choses. Si Elvis Costello ou Nick Cave viennent en Belgique, je vais les voir. Je suis souvent allé à Torhout-Werchter. Je me souviens des débuts avec The Specials, Mink DeVille, U2 et Simple Minds à la même affiche. Et le speaker qui était tout content d'avoir 20.000 spectateurs. Aujourd'hui, avec un tel chiffre, on frôlerait la faillite. Je n'assiste plus aux festivals. Ma salle de concert préférée, c'est l'Ancienne Belgique. Quel métier auriez-vous exercé si vous n'étiez pas devenu joueur? Vous aviez un plan B? VAN DER ELST: Non. Quand on me posait la question, je répondais parfois en rigolant que je tiendrais une baraque à frites. Car ça rapporte, hein. Mais je n'y ai jamais vraiment pensé. Tout est allé de soi. Je n'ai travaillé qu'un mois, au service des impôts indirects d'Auderghem, à Bruxelles. Je devais envoyer un avertissement aux gens qui n'avaient pas payé leurs impôts. J'ai terminé mes humanités en sciences économiques à Ninove et j'ai fait mon service militaire un an plus tôt que prévu, juste au moment où Jean-Pierre Borremans m'a donné ma chance en équipe première du RWDM. À partir de là, tout est allé tout seul. Les problèmes financiers du RWDM ont fait mon bonheur. Beaucoup de joueurs étaient partis et il a fallu lancer une demi-équipe de jeunes en D1. Nous étions trop jeunes pour nous maintenir. Vous veniez du petit village de Lombeek et vous étiez encore très jeune lorsque vous êtes arrivé à Molenbeek, dans une grande ville où on parlait surtout français. VAN DER ELST: Je n'ai jamais eu l'impression de jouer dans une grande ville. Je prenais le bus, je descendais à Scheut et je marchais vers le stade. Après l'entraînement, mon père venait me rechercher. Vous savez pourquoi je me sentais bien? Pour un joueur, la seule chose qui compte, c'est que tout se passe bien sur le terrain. Si j'avais été largué et si je m'étais retrouvé sur le banc chaque semaine, j'aurais peut-être ressenti autre chose, mais je jouais bien et ça rendait les choses plus faciles. Je me souviens qu'un jour, en scolaires, je regardais l'entraînement des juniors. Leur entraîneur n'arrêtait pas de gueuler en français. Je me suis dit: "Ouille, c'est lui qui va nous entraîner la saison prochaine?" Un jour, il m'a interpellé avec son accent bruxellois: "Franky, tu vas jouer dans l'entrejeu, tu cours comme un fer à repasser!" Il estimait que c'était trop facile pour moi derrière, que le fait de jouer dans l'entrejeu m'obligerait à trouver des solutions. Il avait raison, car nous étions très forts, nous n'avions rien à envier à Anderlecht. C'est à Lombeek qu'on m'avait fait redescendre en défense, pour tenir la baraque. Comme nous prenions tout le temps des casquettes, on avait mis les meilleurs derrière. C'est quand même dingue: ce type était facteur, mais il a vu très rapidement ce que des entraîneurs de haut niveau n'ont vu que bien plus tard, lorsque j'étais déjà à Bruges et en équipe nationale. Vous êtes passé du RWDM au Club Bruges, qui n'était pourtant pas votre club de coeur. VAN DER ELST: Non, j'étais supporter du Standard, qui avait été champion trois fois de suite quand j'étais jeune. J'adorais Dewalque, Semmeling, Takac, Kostedde, Jeck. Van Moer était un joueur formidable. Je pouvais aller à La Gantoise et à Beveren, qui était alors un très grand club. J'ai aussi discuté deux fois avec Anderlecht, mais je ne sentais pas qu'on me voulait vraiment. J'y avais déjà passé un test quand j'étais jeune, avec Marcel De Corte. C'étaient des clients du café qui avaient arrangé ça, car dans le Pajottenland, tout le monde est supporter d'Anderlecht et ce n'était qu'à vingt minutes en bus de chez moi. Mais ça n'avait rien donné. Lorsque j'avais déjà toutes ces propositions en main, Rudi Cossey m'a dit de téléphoner à Georges Heylens, qu'il me voulait à Seraing. Mais j'avais déjà signé à Bruges. Quelle était votre ambition en arrivant à Bruges? VAN DER ELST: Je me demandais si j'allais m'y imposer, car le RWDM venait de descendre et je ne débordais pas de confiance en moi. Heureusement, je ne suis pas arrivé tout seul, mais avec Leo Van der Elst, avec qui j'avais joué en sélection du Brabant. Et puis, il y avait une bonne ambiance dans le groupe. C'est resté comme ça pendant quinze ans. C'est un club populaire et ça se ressent dans le vestiaire aussi. Nous étions des gens simples de Humbeek, Lierre, Opwijk, Lokeren, Ardooie, Bredene et Lombeek. 75% du groupe parlait la même langue. J'aimais cette mentalité. C'était chaleureux et plaisant, nous buvions une bière ensemble, même après l'entraînement, dans la salle des joueurs. Nous ne partions jamais tout de suite, nous nous entendions bien. Le fait de gagner beaucoup de matches nous aidait aussi. Avec le système de primes de l'époque, c'était nécessaire si nous voulions bien gagner notre vie. Aujourd'hui, on n'imagine plus les joueurs aller boire des verres au café avec les supporters après un match de Coupe d'Europe, parfois jusqu'au lever du jour. Je n'oublierai jamais le discours du président Fernand De Clerck lors de notre premier entraînement. Il l'a terminé en disant: "En cas de problème, vous ne me verrez pas". Puis il a regardé le délégué, l'air de dire: à toi de jouer. C'était chouette, non? Nous ne voyions pas souvent les dirigeants, ils ne nous mettaient pas de pression. Hugo Broos nous racontait qu'à Anderlecht, ce n'était pas pareil. Ces soirées au café ne vous ont-elles pas coûté des trophées? VAN DER ELST: Je ne crois pas. Je me souviens qu'après une victoire européenne sur le Panathinaïkos, nous sommes partis directement au vert à Knokke, car Henk Houwaart voulait que nous restions concentrés sur le match du samedi suivant à Malines, qui jouait alors en Coupe d'Europe aussi. Je pense qu'après cinq minutes, nous avons tous fait le mur jusqu'au petit matin. Mais le samedi, nous avons gagné 2-4. Nous formions un vrai groupe, nous nous respections mutuellement. Je n'ai jamais eu de problèmes avec un équipier. Maintenant, Bruges est votre club de coeur? VAN DER ELST: Oui, il l'est resté et c'est très bien ainsi, car j'ai toujours le sentiment d'appartenir à quelque chose, même si je reste très, très objectif dans mes commentaires. Bruges a toujours été un club très populaire. Dès mon arrivée, en 1984, j'ai compris que c'était un grand club. Quand j'ai regardé autour de moi, dans le vestiaire, il y avait le Caje, Birger Jensen. Je me souviens de la première journée Portes Ouvertes, avec tout ce monde. Là, j'ai compris où j'étais. Vous gardez un meilleur souvenir de votre carrière de joueur que de celle d'entraîneur? VAN DER ELST: Oui parce que jouer, c'est toujours plus amusant. J'ai moins aimé le métier d'entraîneur. Je m'y suis toujours senti seul. Un entraîneur encaisse plus difficilement une défaite qu'un joueur et une victoire lui donne moins de satisfaction. Un an avant la fin de votre carrière de joueur, vous aviez dit que vous souhaitiez rester dans le monde du football, mais si possible pas comme entraîneur. VAN DER ELST: Je n'ai pas entamé ma dernière saison en me disant que j'allais devenir entraîneur. Je me demande même comment j'ai osé me lancer dans ce métier. Je me vois encore ici, à quinze jours de la fin des vacances et du début de la préparation avec le Germinal Beerschot. Je préparais mes entraînements dans le jardin. J'ai longtemps eu le sentiment que je ne voulais pas devenir entraîneur. Ça aussi, ça m'est tombé dessus, mais j'ai fait de mon mieux. Qu'est-ce qui est le plus difficile dans le métier d'entraîneur? VAN DER ELST: Donner entraînement tous les jours. Ce que je préférais, c'étaient les matches. Je ne me souviens que d'un moment difficile: dans la buvette d'Ekeren, le premier jour, lorsque j'ai vu tous ces regards braqués sur moi. Je transpirais, mais une fois sur le terrain, je me suis senti à l'aise. Au GBA, il y a également vite eu des problèmes entre deux clans. Et moi, j'étais au milieu. Je n'ai jamais pris parti. Je débutais et j'étais plus critiqué que soutenu. Nous avons pourtant terminé sixièmes, ce qui était un bon résultat avec l'équipe la plus âgée de l'élite. Ma carrière d'entraîneur n'a pas été un franc succès, mais c'est ainsi. Que vous a-t-il manqué pour devenir un grand entraîneur? VAN DER ELST: ( Il réfléchit) J'accepte peut-être trop vite les choses. Quand je sens que quelque chose m'échappe, je ne me bats pas vraiment pour que ça change. J'ai toujours été comme ça. Attention: je me suis souvent fâché, mais ça n'a jamais vraiment marché. Ça ne me tracasse pas trop, car je n'avais pas de grandes ambitions. Je n'ai par exemple jamais rêvé de devenir entraîneur de Bruges. Mais vous avez entraîné Lommel, en D2, loin de chez vous. Vous est-il parfois arrivé de vous demander ce que vous faisiez dans votre voiture? VAN DER ELST: Non, au contraire: j'aurais dû rester plus longtemps à Lommel et ne pas aller à Saint-Trond, en D1. À Lommel, j'avais un chouette groupe, un chouette staff et un président heureux de nous voir gagner. C'était sympa. C'était à 1h15 de chez moi, mais il n'y avait jamais de bouchon et nous nous entraînions en fin d'après-midi. Je mangeais à la maison à midi et partais à mon aise. Après la défaite à Tournai, lors de notre premier match, je me suis posé des questions, mais par la suite, tout s'est bien passé. On me laissait tranquille, il n'y avait pratiquement pas de journalistes. Après Roulers, par contre, j'en ai vraiment eu marre de ce métier. Vous avez encore été adjoint de Gert Verheyen en équipe nationale U19, puis à Ostende. VAN DER ELST: Ça, j'aimais bien. À Ostende, contre La Gantoise, nous avons échoué à une minute de la finale de la Coupe. Si nous avions atteint cette finale, nous serions peut-être toujours là. Vital Borkelmans et Stephan Van Der Heyden sont en Jordanie. Vous n'auriez pas voulu vivre ça? VAN DER ELST: Ça doit être une chouette aventure. Je serais peut-être parti avec Gert, mais maintenant, c'est trop tard et ça ne m'empêche pas de dormir. Je suis consultant pour la télévision et j'aime ça. Parfois, je ne dis pas tout ce que je pense, car je n'aime pas la polémique, les discussions. Mais j'aime donner mon avis. L'adrénaline ne vous manque pas? VAN DER ELST: Le goût de la victoire après un combat de nonante minutes, oui. Mais les longs moments de doute après une défaite, pas du tout. Ma vie est plus calme. Alors, je fais du vélo, je me donne à fond et quand je rentre épuisé à la maison, je suis content de moi. Quel bilan tirez-vous de ces soixante ans? VAN DER ELST: Je suis content de ce que la vie m'a offert. Je suis en bonne santé et heureux qu'on ne m'ait pas oublié. Quand j'ai quitté Ostende, je me suis demandé ce que j'allais faire, mais la VRT, Eleven et Proximus m'ont appelé. Je les en remercie. Je ne me dis pas que les choses auraient pu se passer autrement, c'est très bien ainsi.