Peu ont oublié où ils étaient le 10 juillet 2018 sur le coup de 23 heures. Tous se souviennent généralement d'être rentrés détrempés. Les effets humides et le sac lourd de regrets. Très vite, l'impression d'être passé à côté de quelque chose d'unique est présente. Tout de suite, les remords qui accompagnent les désillusions d'envergure se bousculent. Parce qu'on ne perd pas impunément une demi-finale de Coupe du monde contre son "grand frère français".
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Peu ont oublié où ils étaient le 10 juillet 2018 sur le coup de 23 heures. Tous se souviennent généralement d'être rentrés détrempés. Les effets humides et le sac lourd de regrets. Très vite, l'impression d'être passé à côté de quelque chose d'unique est présente. Tout de suite, les remords qui accompagnent les désillusions d'envergure se bousculent. Parce qu'on ne perd pas impunément une demi-finale de Coupe du monde contre son "grand frère français". Au même moment, alors que le supporter belge voit encore son maquillage couler, d'autres charbonnent déjà derrière leur écran pour donner à la rencontre du soir le storytelling qu'elle ne méritait peut-être pas. De ce match creux et finalement sans temps fort ressortira une polémique particulièrement indigeste. Par la grâce d'un bon mot qui fera date et d'un public belge ultrasensible, qui avait tout à la fois envie d'aller saluer ses héros sur la Grand-Place et de se bastonner sur les réseaux sociaux. Alors, comme un seul homme, vainqueurs et vaincus se sont armés de leur smartphone pour s'invectiver à distance. Dans le rôle du chauffeur de salle, un certain Thibaut Courtois, égérie malgré lui du " seum à la belge" pour s'être exprimé à chaud et sans fard sur la désillusion du soir. Trois ans et demi plus tard, tous s'accordent encore à voir dans le dernier rempart des Diables, le premier à avoir mis une pièce dans la machine, dès le coup de sifflet final au micro de la RTBF: "C'était un match frustrant, la France a joué à rien, a joué à défendre avec onze joueurs à quarante mètres de leur but. (...) C'est le foot, chacun joue avec ses qualités. Mais c'est dommage pour le foot qu'aujourd'hui la Belgique n'ait pas gagné." Plus loin, une comparaison entre le jeu des Bleus et celui du Panama, rencontré plus tôt dans la compétition. Suffisant pour électriser la foule de community managers anonymes en tout genre, cachés derrière le nom du média qu'ils représentent et pour remettre l'analyse tactique ( voir page 24) à plus tard. "Il faut l'avouer, pour nous, cette déclaration de Courtois en après-match, c'était réellement du petit lait", confie un gestionnaire de communauté en ligne très actif en France. "Cette déclaration, elle est presque devenue un gimmick au moment même où Courtois s'est exprimé, parce qu'elle a fait consensus partout en France. En tant que supporter français, c'était impossible de ne pas être surpris par ces propos. Il faut le reconnaître, il y avait une forme de vexation, et c'est souvent la base des meilleurs ressorts humoristiques." De la délivrance issue du but de Samuel Umtiti naîtra dans la foulée le comique de répétition façon réseaux sociaux. "À l'origine, le premier qui emploie le terme seum, c'est un twittos influent de Winamax ( un site de paris sportifs en ligne, ndlr)", rejoue façon "Affaires sensibles" Pierre Maturana, directeur des rédactions du magazine So Foot. "Ça ne nous a pas empêchés de beaucoup surfer sur cette vague-là, mais il faut avoir l'honnêteté de reconnaître que le concept, à la base, ce n'est pas le nôtre." En vrai, le running gag appartient vite à tout le monde, mais c'est en effet dans les bureaux de l'enseigne de paris sportifs française Winamax que voit le jour la première référence au seum belge. C'est ainsi que le 11 juillet 2018, soit le lendemain du match, à 11h24, le compte Twitter de Winamax Sport écrit ceci en réaction à des propos d' Eden Hazard, relayés dans la presse belge le matin même, selon lesquels le capitaine des Diables aurait "préféré perdre avec cette Belgique que gagner avec cette France": "L'analyse de sang du joueur révèle d'importantes traces de seum." Photos de seringues et des Champs-Élysées bondés à l'appui. Difficile aujourd'hui d'ouvrir les portes de Winamax sans se voir offrir une fin de non-recevoir au moment de s'exprimer sur la création d'un buzz majuscule. La société de paris, devenue machine à vannes sur les réseaux sociaux, est aussi verbeuse sur Twitter que muette quand on l'interroge. On dit ses community managers soumis à "une fréquence de vannes intense" et à "une pression réelle". Dans les faits, les différents comptes officiels tournent en effet à une fréquence de blagues qui varie d'une dizaine par jour en période creuse à une cinquantaine par shift à l'occasion des grands tournois. "Toutes leurs blagues ne sont pas drôles", admet d'ailleurs un community manager hexagonal d'une autre enseigne qui préfère garder l'anonymat. "Les miennes non plus. Il y a même parfois un côté "forceur". Des fois, j'ai honte de faire une vanne, de forcer autant, mais il y a une chose certaine, c'est qu'avec les Belges, comme avec les Parisiens ou les Marseillais sur lesquels on tape pas mal aussi, ça reste toujours bon enfant." À So Foot, la redondance de la blague poussera malgré tout la direction à demander aux principaux intéressés de lever le pied. "C'est vrai qu'à un moment, on a fini par faire passer un message à notre CM pour lui dire d'arrêter les blagues sur le seum", confirme Pierre Maturana. "C'était devenu une facilité, une vanne qu'on fait dans l'urgence, faute de mieux. Or à un moment, quand ça ne fait plus rire, je crois qu'il faut arrêter. L'idéal, c'est même de s'arrêter avant. Il faut quand même se rendre compte que même avec le 1-7 du Brésil ( contre l'Allemagne en 2014, ndlr), on n'en a pas fait autant." Si le running gag n'a pas toujours fait sourire ses auteurs, il a d'abord été alimenté par les réactions en cascade et pas toujours très distinguées des supporters belges eux-mêmes sur les réseaux sociaux. "Avant, pour nous, les Belges, c'était des marrants qui rigolaient de tout le monde, y compris d'eux-mêmes", s'étonne l'un de ces gestionnaires de communauté en ligne. "On pensait donc logiquement que cette histoire allait finir par se tasser. C'est finalement l'inverse qui s'est passé. Et je crois que c'est parce que la vanne du Belge qui a le seum a suscité autant de réactions qu'elle a été tellement reprise dans les jours, les semaines puis les mois qui ont suivi. Et nous, on a tiré le truc exagérément en longueur, parce qu'on voyait les Belges piqués dans leur ego. Tout devenait prétexte à revenir là-dessus. Un mois plus tard, en août 2018, on a vu qu'une Belge était devenue championne du monde de décorticage de crevettes. En France, tous les sites ont repris l'info pour faire une vanne sur leurs réseaux. C'était presque une évidence." Bien lancé, l'après-match houleux sur les réseaux sociaux n'en est pourtant qu'à ses balbutiements. La suite donnera parfois lieu à d'improbables conséquences. Comme ces menaces de mort par étranglement arrivées à plusieurs reprises et des mois plus tard au siège d'une rédaction sportive parisienne. Au coeur du réacteur, le magazine So Foot et sa ligne éditoriale souvent sarcastique n'est pas directement visé par des intimidations aussi précises, mais s'étonne encore de la virulence des réactions venues de Belgique dès qu'on touche aux Diables. "Avant le Mondial 2018, j'avais déjà ressenti ça une première fois", resitue Pierre Maturana. "C'était après le match amical de 2015 au Stade de France, que vous gagnez 3-4 ( le 7 juin 2015, ndlr). Ce soir-là, dans les commentaires du compte-rendu du match, on avait trouvé les interactions hyper trashes. Pas bienveillant du tout et avec un gros degré d'agressivité. À partir de là, j'ai trouvé gonflée la levée de boucliers post-Mondial face aux provocations françaises. Alors que trois ans plus tôt, les mêmes nous insultaient..." Un sentiment partagé de près ou de loin par Jérôme Cazadieu, directeur de la rédaction du journal L'Équipe. "En 2015, pour la première fois, on a vu votre côté mauvais gagnant. Ça a beaucoup surpris en France parce que jusque-là, le Belge avait une image sympa, presque bonhomme. Et là, d'un coup, c'était le Français qui était moqué par le Belge arrogant. Je crois que cette histoire de seum part de là, d'un présupposé inconscient ou conscient de supériorité français, qui se serait peut-être le temps d'un instant inversé." "C'est vrai, quand j'étais petit, la Belgique, c'était Scifo, Wilmots et Bodart", relance encore Pierre Maturana. "C'était de bons joueurs, des gars sympas. J'adore Courtois et je trouve ça très bien d'avoir des gars comme lui qui parlent à chaud, sans langue de bois, mais c'est bien de ses propos que tout part. Des années Thomas Meunier au PSG aussi. Meunier, il a apporté un truc très frais. C'était le bon client par excellence. Il parlait cash, il parlait bien. Mais à un moment, il y a eu une overdose du Belge." Toute rivalité à ses intérêts. Longtemps restée à sens unique, l'antagonisme sportif franco-belge est désormais partagé des deux côtés de la frontière. En 2021, les Belges ne sont plus seuls à se réjouir d'une défaite française. Outre-Quiévrain aussi, on sait apprécier quand le voisin belge se prend les pieds dans le tapis. Lors du dernier EURO, les réactions suscitées par l'élimination belge en quart de finale contre l'Italie n'ont certes pas eu le même retentissement que l'improbable camouflet vécu une semaine plus tôt par les Bleus en huitièmes contre la Suisse chez nous, mais elles ont confirmé que les inimitiés de 2018 étaient encore loin d'être réglées. "Moi, je trouve ça cool d'avoir une rivalité", avoue Pierre Maturana. "Et soyons honnêtes, c'est hyper vendeur aussi. Tu peux être sûr que chez nous, sur Sofoot.com, mais aussi dans le tirage de L'Équipe de jeudi, il va y avoir un effet Belgique." La rançon de la gloire d'une nation qui compte près de sept fois moins d'habitants, mais qui occupe le premier strapontin mondial depuis trois ans. "Vos clubs en Coupe d'Europe sont déjà plus forts que les nôtres, en tout cas en termes de palmarès", étaye Jérôme Cazadieu. "Imaginez maintenant que la Belgique ait été championne du monde, ça aurait vraiment foutu un coup à l'ego des supporters français. Cette histoire de seum, honnêtement, c'est aussi la reconnaissance d'une vrai rivalité qui commence à naître depuis quelques années. Pour moi, tout ce qu'il y a à retenir de cette blague sans fin, c'est qu'elle marque l'homologation par le plus grand nombre d'une rivalité France-Belgique bien réelle. Comme quand on a perdu la demi-finale de 1982 contre l'Allemagne sur un attentat de Harald Schumacher. Peut-être que dans le fond, on avait été meilleurs en 1982. Et peut-être qu'en 2018, c'était l'inverse. Ce qui reste, c'est la rivalité pour l'histoire. De toute façon, on sait bien qu'en foot, un jour on est le cocu, le lendemain on cocufie." De là à imaginer la Belgique prendre sa revanche ce jeudi en demi-finale de la Ligue des Nations, il y a une marge. "Le vrai juge de paix, ce serait une nouvelle opposition en championnat d'Europe ou en Coupe du monde", veut croire Pierre Maturana. "Là, ça prendrait tout son sens, mais le match de ce jeudi sera déjà très fort, parce que ce sont encore les même groupes, les mêmes joueurs. Vous savez, on dit qu'on est chauvins, mais en 2018, on a eu très peur. On s'est rendu compte de la force de votre équipe. On savait que si on ne gagnait pas cette demi-finale, la Belgique allait peut-être devenir championne du monde. Vous auriez eu une étoile, comme nous. Alors que vous êtes, c'est vrai, historiquement nos petits voisins belges. Donc pour moi, personnellement, cette historie de seum, c'est avant tout l'histoire d'un soulagement." Et une blague belge comme une autre. Mais une blague belge de plus quand même.