Outre le profond respect qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, Hansi Flick et Jupp Heynckes possèdent pas mal de traits de caractère communs. Les deux hommes ne sont pas du genre à s'enflammer, mais appréhendent leur succès avec professionnalisme, en pensant déjà au match suivant. Bien avant qu'il remporte le triplé titre-Coupe-Ligue des Champions avec le Bayern, nous avions demandé à Flick si, en cas de triomphe, il serait d'accord de nous accorder un entretien, aux côtés de Heynckes. Le coach actuel de Munich n'a pas hésité un instant. Pas plus que Heynckes. Si le coronavirus nous a privés d'une rencontre physique, l'échange s'est bel et bien déroulé par écrans interposés.
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Outre le profond respect qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, Hansi Flick et Jupp Heynckes possèdent pas mal de traits de caractère communs. Les deux hommes ne sont pas du genre à s'enflammer, mais appréhendent leur succès avec professionnalisme, en pensant déjà au match suivant. Bien avant qu'il remporte le triplé titre-Coupe-Ligue des Champions avec le Bayern, nous avions demandé à Flick si, en cas de triomphe, il serait d'accord de nous accorder un entretien, aux côtés de Heynckes. Le coach actuel de Munich n'a pas hésité un instant. Pas plus que Heynckes. Si le coronavirus nous a privés d'une rencontre physique, l'échange s'est bel et bien déroulé par écrans interposés. Jupp, Hansi Flick est-il votre fils spirituel ou le meilleur élève de la classe? JUPP HEYNCKES: Ni l'un ni l'autre. Hansi a évolué au fil des années au poste d'entraîneur. Les internationaux du Bayern m'ont parlé de l'énorme travail qu'il abattait quand il était l'adjoint de Joachim Löw en équipe nationale. J'ai été frappé par le lien fort qui l'unit à ses joueurs. Chaque entraîneur doit trouver son style personnel, mais il est le seul à avoir connu un tel succès en moins d'un an. Moi, j'ai dû attendre 34 ans pour réussir le triplé, alors que Hansi y est parvenu en dix mois à peine. HANSI FLICK : Chaque entraîneur doit avoir une certaine identité. Je regarde autour de moi et je tente de trouver des idées. Jupp a été mon meilleur entraîneur. À l'époque où on trouvait qu'un footballeur devait bouffer le gazon, il a eu recours à une autre approche. Il a sa manière d'exposer clairement les choses à une équipe, à des joueurs. Il m'a vraiment beaucoup appris. D'ailleurs, nous continuons à nous téléphoner régulièrement, même s'il ne vous le dira pas. HEYNCKES : Quand je suis devenu entraîneur, à 34 ans, je me suis beaucoup inspiré d'Arrigo Sacchi, Ernst Happel ou Johan Cruijff. J'avais joué contre eux alors qu'ils étaient déjà entraîneurs. J'ai étudié à fond le système d'Happel, sa mentalité, son pressing, son style de jeu moderne. Hansi a accumulé toutes ces connaissances aussi. Sans cela, il n'aurait jamais élevé le niveau de son équipe à ce point. Vous avez tous deux été sacrés champions durant votre carrière active. Ensuite, Jupp a été champion du monde et d'Europe, Hansi champion du monde, au poste d'assistant de Joachim Löw. Le triplé est-il plus important qu'un titre mondial? HEYNCKES : La plus belle époque de ma carrière reste celle où j'ai joué au Borussia Mönchengladbach. C'était tout simplement différent. Un coach est responsable de tout, il doit abattre mille tâches, essentiellement au niveau des contacts humains. De ce point de vue, Hansi est un talent naturel, par son empathie et son sens de la communication. Le football ne tourne pas qu'autour du jeu: la mentalité est très importante. Et Hansi gère parfaitement ses troupes. Il a trouvé le bon équilibre entre les aspects humains et footballistiques, deux éléments qu'on ne peut pas dissocier. FLICK: La situation est évidemment très différente quand on est entraîneur principal. Trois jours après notre titre mondial, au Brésil, en 2014, j'ai été nommé directeur sportif de la fédération à l'EURO U19 en Hongrie. Je devais suivre l'évolution du tournoi, nouer des contacts. Un entraîneur de club fait la différence par son travail quotidien. Remporter le triplé est évidemment très spécial. On est suivi au jour le jour par les joueurs, les journalistes. Mais on n'est pas seul. On est entouré de gens qui nous permettent de nous concentrer sur l'essentiel. Travailler en équipe est pour moi ce qu'il y a de plus beau. La saison passée n'a certainement pas été facile, avec le virus, mais nous avons toujours franchi les obstacles. En concertation. Un autre trait vous unit: le calme avec lequel vous réagissez au succès. Vous vous concentrez immédiatement sur le match suivant. HEYNCKES: Je trouve normal de gérer les succès avec calme et professionnalisme et de penser directement au match suivant. Hansi le fait aussi. Je le remarque à la manière dont il se tient le long de la ligne. Son langage corporel est très clair. FLICK : Comme tu le sais, Jupp, au Bayern, il faut gagner tout en développant un football de qualité. HEYNCKES: Comme au Real Madrid. Tous les joueurs sont en forme depuis qu'Hansi a repris le Bayern. Il est important d'être bien entouré, par des gens qui sont tous des spécialistes dans leur domaine. L'équipe doit être complémentaire, mais le staff qui l'encadre doit aussi évoluer en harmonie. Vous avez tous les deux parlé du triplé pendant le stage d'hiver au Qatar. FLICK: En effet, c'est là que nous avons tracé la piste nous y conduisant. Comme Jupp, j'ai dispensé trois séances par jour, là-bas. Nous avons repris toutes les séances de Jupp. ( Rires) HEYNCKES: Oui, vous avez démarré les entraînements tôt le matin. FLICK: Oui. Pendant ce stage, j'ai senti que quelque chose était en train de mûrir. L'équipe était libérée et gagnait en assurance. Nous nous sommes entraînés dur, mais personne n'a bronché. Nous avons travaillé la condition aussi intensément que la technique. Ce dernier aspect est-il encore important avec des footballeurs de ce niveau? FLICK : La travailler insuffle de la confiance. Tirer au but, multiplier les contacts avec le ballon, les duels homme contre homme, de la tête... HEYNCKES: Les grands joueurs de tennis tapent des centaines de balles. Services, coups droits, volées, tout y passe, sans arrêt. Il en va de même en football. Je pense au jeu de combinaisons, à la précision. On voit que le Bayern exerce tous ces aspects. Les deux équipes ont affiché une mentalité exceptionnelle. Manuel Neuer, Thomas Müller, Jerôme Boateng, David Alaba et Javi Martinez faisaient déjà partie de l'équipe qui a remporté le triplé en 2013. Ne risquent-ils pas de perdre leur motivation, à force? FLICK : Je n'en remarque aucun signe, en tout cas. Les sportifs de haut niveau poursuivent sur leur lancée. Je n'ai pas l'impression que mes joueurs soient rassasiés. Ils continuent à se livrer à 100%, en match comme à l'entraînement. HEYNCKES : Le Bayern l'exige. Je suis bien placé pour le comparer à des clubs étrangers dont la direction n'est pas toujours aussi compétente. On a besoin d'une génération de grands joueurs. Hansi, je sais comment fonctionne le Bayern. Et je sais aussi que tu peux être entêté quand quelque chose ne te convient pas. FLICK : Moi? ( Sourire)HEYNCKES : Oh, je me suis déjà disputé avec mon ami Uli Hoeness. Ça fait partie du jeu. Il faut oser dire ce qu'on pense. Vous êtes tous deux empathiques. Comment l'affichez-vous dans votre travail quotidien? FLICK : Je ne dois rien faire de spécial. J'ai 55 ans. Il fallait que j'obtienne rapidement du succès. La période qui a précédé ma nomination au poste d'entraîneur principal du Bayern a été très importante. Elle m'a valu du respect. Mon expérience et ma vision de la vie m'aident. Je traite les autres comme je voudrais qu'ils me traitent. J'ai connu des entraîneurs qui me prenaient de haut. Une fois, Jupp m'a dit que je ne devais pas m'entraîner, mais me faire soigner, car j'avais des bobos. Moi, je préférais m'entraîner. Mais il m'a dit qu'il était satisfait de moi et que je pourrais reprendre l'entraînement le lendemain. J'ai senti qu'il me respectait et voulait me protéger. C'est un bon exemple, de ceux qu'on n'oublie pas. Je veux transmettre ce respect. Il fait partie de la vie, peu importe que je sois entraîneur, père, grand-père ou mari. HEYNCKES: Je ne peux que souligner l'importance de ce que tu dis, Hansi. Authenticité, confiance, respect sont des éléments cruciaux. Si on a un double langage, les joueurs le remarquent immédiatement. Il faut les diriger avec honnêteté et ouverture, c'est la base de tout. Il faut être crédible. Quels éléments de l'équipe 2013 retrouve-t-on dans le Bayern actuel? FLICK: Je ne sais pas trop. Je ne vis pas dans le passé. HEYNCKES : Chaque équipe a ses caractéristiques. Lionel Messi ne copie pas Diego Maradona. Chacun doit suivre sa voie. On peut apprendre au contact de chacun, en toutes circonstances. Trouve-t-on encore des aspects de l'équipe 2009, que Louis van Gaal avait reprise, après vous? HEYNCKES : Van Gaal est un des meilleurs entraîneurs de l'histoire du football. Je n'ai pas regardé que l'Ajax. Le PSV et Feyenoord ont montré de belles choses aussi. Je voulais jouer comme ça: offensivement, avec un bon jeu de position et un passing soigné mais aussi avec une défense stable. La veille d'un match de Ligue des Champions, l'Ajax s'est entraîné tellement dur au stade Bernabéu de Madrid que les joueurs pensaient qu'ils seraient vannés pour la rencontre. Ils ont gagné 2-0, à l'issue d'un show fantastique. Tout ce qu'on a vu sur le terrain avait été préparé à l'entraînement. Que peut encore atteindre un entraîneur qui a tout gagné en l'espace de dix mois? FLICK: Je ne me pose pas la questions. Nous avons remporté cinq titres en 2020 et je sais ce qui se passe au Bayern quand on perd deux matches de suite. Il vaut donc mieux tout gagner. Mais je pense au développement de l'équipe et du club. Le succès est un processus sans fin. Le succès du jour, avec les méthodes actuelles, ne constitue pas une garantie de succès futurs. Ce triplé a-t-il changé votre vie? FLICK : Les gens réagissent très positivement, ils font honneur à ma prestation comme à celle de toute l'équipe. Le seul inconvénient, c'est que les paparazzi me pourchassent en vacances. Ce n'est pas agréable, surtout quand je suis avec mes petits-enfants. Ma vie privée n'est plus la même. Je suis bien obligé d'accepter le revers de la médaille. HEYNCKES: J'apprécie ma réserve actuelle, mais en football, nous travaillons tous pour avoir du succès. Et un triplé est magique. Il ne change quand même pas notre vie de manière drastique. La tienne non plus, Hansi? FLICK: Non, pas du tout. HEYNCKES : Nous sommes très professionnels, très réalistes. Tôt ou tard, les succès s'effacent. Ils laissent place à l'homme. Comment il est, ce qu'il a dit, l'impression qu'il a laissée. Tout va si vite... Des gens fantastiques ont signé des prestations formidables, mais on les oublie très vite dès qu'ils ne sont plus là. Hansi, vous sentez-vous mis sous pression? FLICK : Non. J'aspire au succès, mais je ne cesse de répéter que la manière dont l'équipe se développe est tout aussi importante. Club et entraîneur doivent veiller à cette combinaison et composer le noyau en conséquence. C'est une tâche extrêmement complexe, mais j'aime ça. HEYNCKES : Le Bayern a repris le chemin de la victoire depuis qu'Hansi l'a repris en main, en novembre 2019. Le cadre qui a été mis en place permet de travailler pendant des années. Tout est programmé pour récolter le succès. FLICK: Je ne sais pas ce que tu ressentais, Jupp, mais en tant qu'entraîneur, je suis toujours plus critique envers mon groupe. HEYNCKES: Oui, je comprends. FLICK: Il n'empêche qu'il a été fantastique. Hansi, vous avez évidemment entamé votre carrière d'entraîneur beaucoup plus tard que Jupp. FLICK: J'arrêterai également plus tôt que Jupp. HEYNCKES: À voir l'âge du nouveau président des États-Unis, je me demande si je ne pourrais pas reprendre le collier. ( Rires) Quoi qu'il en soit, toutes les planètes sont alignées à Munich. Hansi, tu disposes vraiment d'une flopée de grands joueurs. Entraîner une équipe pareille est un plaisir.