"C'est comme dans tout, il faut bien une première fois, et en général ça se passe bien. Moins tu es stressé, plus tu as des chances que ça se passe bien. " C'est Hugo Broos qui commente le dépucelage. Le dépucelage d'une future légende.

On est début août 2003, Anderlecht doit attaquer le nouveau championnat contre l'Antwerp. C'est le tout grand Anderlecht, lisez plutôt, souvenez-vous et salivez : Daniel Zitka, Glen De Boeck, BesnikHasi, Yves Vanderhaeghe, Pär Zetterberg, Walter Baseggio, Christian Wilhelmsson, Ivica Mornar, Nenad Jestrovic, Aruna Dindane. Ça fait rêver.

Je ne pense pas avoir gagné un seul duel en un contre un avec lui. " - Pär Zetterberg

Mais, souci pour coach Hugo : Glen De Boeck, Aleksandar Ilic et Michal Zewlakow sont out. Autant de solutions en défense centrale. Alors, il fait confiance à un gamin. Vincent Kompany. 17 ans. Fraîchement sorti de quatrième année d'humanités. Après tout, Broos vient déjà de le lancer deux fois dans des fosses aux lions et ça ne s'est pas mal passé : deux matches de tour préliminaire de Ligue des Champions contre le Rapid Bucarest de Mircea Rednic.

Aruna Dindane, Besnik Hasi et Vincent Kompany : souvenirs, souvenirs..., belgaimage
Aruna Dindane, Besnik Hasi et Vincent Kompany : souvenirs, souvenirs... © belgaimage

" On l'a vu débarquer dans le noyau pro à la reprise des entraînements ", se souvient Zetterberg, aujourd'hui dans le staff du Vince. " Directement, on s'est tous dit qu'il avait quelque chose en plus que les autres. Il manquait de métier mais il avait l'intelligence d'un joueur avec plein d'expérience. Dans les matches d'entraînement, il jouait parfois arrière central, parfois médian défensif. Mais c'était toujours la même rengaine : impossible de le passer en un contre un. Je ne pense pas avoir gagné un seul duel en un contre un avec lui. En plus, il avait la technique, une très bonne passe, une frappe. "

Vercauteren alerte Broos

Frankie Vercauteren, responsable des Espoirs, a été un déclencheur déterminant, quelques semaines plus tôt. " Il m'a dit que je devais absolument aller voir un de ses joueurs ", dit Hugo Broos. " Pour lui, Vincent Kompany était prêt pour passer chez les pros, ça ne faisait plus de doute. Je suis allé le voir, et ce qui m'a frappé, à côté de ses qualités de joueur, c'est sa constitution. C'était déjà un homme. Si j'avais eu soit De Boeck, soit Zewlakow, soit Ilic pour les matches contre Bucarest et le début du championnat, j'aurais peut-être hésité.

Mais à partir du moment où ils étaient tous les trois indisponibles, je ne me suis plus posé de questions. Et je n'étais même pas stressé ou préoccupé. Pour moi, c'était clair : Kompany était prêt. C'est toujours un risque de lancer en Coupe d'Europe un joueur qui n'a aucune expérience avec les pros, en plus il y avait un paquet de millions en jeu, mais là, j'avais vraiment un bon feeling."

Dans les matches coupe-gorge contre les Roumains, Anderlecht s'amuse à se faire peur. Les Mauves signent d'abord un bon 0-0 à Bucarest, Kompany joue les 90 minutes. Au retour, c'est 0-2 à la mi-temps. Nenad Jestrovic, Pär Zetterberg et Ki-Hyeon Seol font pencher la balance et arrachent la qualification ensuite (3-2). " Ces deux matches pleins ont directement beaucoup aidé Vincent Kompany ", témoigne Walter Baseggio, capitaine de substitution en l'absence de Glen De Boeck. " Trois heures de foot pour plein d'expérience. Il n'avait peur de personne, et ça aussi, ça nous frappait. Et pour son âge, il avait déjà un charisme fou, une présence étonnante. "

Il fallait que j'arrive à le convaincre que ce qu'il me disait n'était pas juste... " - Hugo Broos

Grand resto et livre de condoléances

Les patrons du club ont déjà compris qu'ils tenaient un diamant. Alors, ils mettent les petits plats dans les grands pour convaincre le clan Kompany de ne pas aller voir ailleurs. Parce que plusieurs grands clubs sont sur lui depuis quelques années. Parmi les petites attentions à destination de la famille, il y a par exemple l'invitation du père, Pierre Kompany, à Bucarest. Tous frais payés.

" Vincent ne savait pas que j'y allais, c'était une surprise du Sporting ", nous dit le père. " Il l'a appris le jour du match, quand j'étais déjà sur place. C'est clair que les dirigeants faisaient tout pour qu'on se plaise dans leur club. J'entends encore Michel Verschueren qui me disait régulièrement : Amigo, ça va aller pour Vincent. Et Constant Vanden Stock me soignait aussi, il me disait : J'aime bien Vincent, il est très jeune mais je crois beaucoup en lui. Il voulait clairement bloquer nos éventuelles envies de départ.

Vincent Kompany lors de son baptême européen face au Rapid Bucarest., belgaimage
Vincent Kompany lors de son baptême européen face au Rapid Bucarest. © belgaimage

À cette période-là, il m'a invité dans un grand restaurant de Bruxelles, La Villa Lorraine. La salle était magnifique mais il s'est installé à table en lui tournant le dos. Sans doute pour que, moi, je puisse profiter de la vue. Je n'ai jamais oublié ce repas. Au moment du décès de Constant, j'y ai fait une allusion dans le livre de condoléances."

Le clan calme ceux qui s'emballent après les deux matches européens. Vincent Kompany lance : " Je ne vais pas dire que je suis arrivé. Cette saison, je ne suis pas dans le noyau pour jouer mais pour apprendre. Je prendrai chaque chance. " Son père demande publiquement qu'on ne lui mette pas la pression : " De grâce, ne le brûlez pas. C'est encore un enfant, ne le privez pas de son enfance. S'il vous plaît ! "

Un élément, scolaire, joue dans le raisonnement de Pierre. Son fils a raté une année d'humanités à cause du foot. En acceptant toutes les convocations en équipes nationales de jeunes, il n'a plus eu assez de temps à consacrer à ses cours et il a fini par doubler. À ce moment-là, il a décidé de faire un break en sélection. Là, en 2003, il devient pro et doit encore faire deux ans à l'école.

Recadrage par capi Walter

Si Vincent Kompany a déjà une morphologie d'homme, il n'est pas encore adulte dans sa tête. Les pros d'Anderlecht s'en rendent vite compte. " J'ai dû le recadrer plusieurs fois ", rappelle Baseggio. " On disait qu'il était un peu nonchalant... Oui il l'était. On avait un petit jeu dans le vestiaire, au moment de l'heure du rassemblement pour l'entraînement : Vincent aura combien de minutes de retard aujourd'hui ? Une ? Deux ? Trois ? Je me souviens d'une anecdote en stage. On avait rendez-vous à 4 heures. Il s'est pointé en retard. Et là, il nous a dit : Je ne comprends pas. Je fais sonner mon réveil à 4 heures et je suis quand même en retard ! "

Hugo Broos a aussi quelques souvenirs sur la question de la ponctualité de son jeune génie. " Quand il arrivait en retard, il commençait à me raconter des histoires, du style : J'ai mis quatre réveils mais je me suis rendormi... Il essayait chaque fois de sauver les meubles. Il pouvait aussi se pointer sans la cravate alors que le dresscode était clairement costume - cravate. Parfois, ça provoquait des petites frictions, les anciens ne toléraient pas son côté distrait. Mais globalement, ça se passait bien au final parce que tout le monde voyait ce qu'il apportait sur le terrain.

Vincent Kompany a de qui tenir : son papa, Pierre, a joué au TP Mazembe., belgaimage
Vincent Kompany a de qui tenir : son papa, Pierre, a joué au TP Mazembe. © belgaimage

J'avais des gars qui raisonnaient comme on le fait dans le foot anglais : la performance passe avant tout, un retard ou une erreur d'habillement, ce n'est qu'un bête détail. En Angleterre, tu peux aussi avoir des joueurs qui boivent comme des trous, leurs coéquipiers s'en tapent si le type est bon le week-end. Par contre, on ne réagit pas comme ça dans le football allemand, je crois que Vincent Kompany s'en est rendu compte quand il était à Hambourg. Là-bas, c'est Gründlichkeit partout et tout le temps. Discipline, respect. "

La même saison, un autre jeune surdoué d'Anderlecht a aussi l'un ou l'autre souci avec les consignes : Anthony Vanden Borre. " Je trouvais qu'il avait encore plus de talent que Kompany ", poursuit Broos. " Mais il était un peu jouette... Pour résumer, je dirais que Kompany n'a jamais vraiment exagéré alors que Vanden Borre est parfois allé trop loin. "

" Ils avaient les mêmes mimiques, la même nonchalance, la même tendance à ne pas toujours vouloir écouter les anciens, la même façon de râler pour rien ", dit Baseggio. " Mais dans chaque domaine, c'était encore plus prononcé chez Vanden Borre. Lui, il était vraiment trop souvent dans la facilité. "

Le passé caché de son père

En tout cas, Vincent Kompany est le dernier à se préoccuper de ce qui est écrit sur lui dans la presse. S'il est épinglé pour un retard à l'entraînement, ça lui passe complètement au-dessus de la tête. " Tu dois comprendre ", nous explique son père. " À ce moment-là déjà, il a une vie de dingue. Les entraînements, les soins, les matches, la vie de famille et l'école. Tu crois qu'il avait du temps pour lire les journaux ? "

Des médias qui épinglent aussi une certaine nonchalance sur la pelouse. Son jeu est parfois tout en prise de risques. " Mon fils n'a jamais été un défenseur comme un autre ", lance Pierre Kompany. " Il a toujours eu une exceptionnelle faculté à dribbler. Je dois t'avouer que pour un Congolais, c'est charmant à voir... Il peut faire des exploits personnels d'une façon très élégante. Et il a toujours eu l'art de ne pas être statique. Je voyais ça avec l'oeil d'un ancien footballeur. J'ai quand même fait des matches devant 50.000 personnes avec le TP Mazembe. Mais je ne l'ai jamais dit aux gens d'Anderlecht quand Vincent était en début de carrière. J'estimais que c'était hors propos. "

Mon fils n'a jamais été un défenseur comme un autre. Pour un Congolais, c'est charmant à voir... " - Pierre Kompany

" Chez les jeunes, il était conscient qu'il avait assez de qualités pour rattraper une erreur ", dit Baseggio. " Quand il est arrivé chez les pros, il le croyait toujours, alors il a continué à mettre des risques dans son jeu. Mais à ce niveau-là, tu ne rattrapes plus tout. Il a fallu lui faire comprendre ça. Il était parfois beaucoup trop nonchalant, et nous, les anciens, on lui disait notre façon de penser. J'ai connu le même phénomène quand je suis devenu professionnel. Je continuais à m'infiltrer sans me soucier d'une couverture, et ça pouvait coûter cher. Chez les pros, ça va quatre, cinq ou six fois plus vite que chez les jeunes, tu n'as plus de filet de sécurité. Kompany était parfois têtu, il ne voulait pas toujours nous écouter quand on lui expliquait les risques. "

Tihinen, l'homme clé

Hugo Broos se souvient qu'il a eu pas mal de boulot pour faire comprendre la rigueur défensive à Vincent Kompany. " Il avait beaucoup de confiance en lui, parfois trop. Ça le poussait à prendre des risques. Il est arrivé qu'on prenne des buts à cause de ça. Il n'a jamais complètement changé à ce niveau-là, je l'ai encore vu faire des trucs dangereux quand il était à City. En fait, il est tellement bien dans sa tête, tellement sûr de son talent, qu'il n'a peur de rien. Mais cette prise de risques est peut-être une partie de l'explication de son semi-échec à Hambourg. Là-bas, on exige de la discipline et la retenue aussi bien sur le terrain qu'en dehors. "

Dès son premier match pro, Broos lui colle un guide qui va l'accompagner pendant toute la saison : Hannu Tihinen. Le Finlandais a dix ans de plus que Kompany et il est son compère en défense centrale. " C'était le guide idéal pour lui ", se souvient Pär Zetterberg. " Il a achevé de le former, il le coachait en continu, il l'a aidé à faire moins d'erreurs de marquage. Son placement parfois défaillant, c'était son principal handicap quand il est devenu pro. "

Broos : " Si tu lui demandes quels joueurs ont été les plus importants pour lui en début de carrière, c'est sûr qu'il va te parler de Tihinen. Le gars pouvait être un peu spécial. Comme beaucoup de Finlandais, il n'était pas spécialement chaleureux. Mais qu'est-ce qu'il était cool ! Une bombe aurait pu exploser à deux mètres de lui, il n'aurait pas bougé. C'était parfait d'avoir un gars comme ça pour expliquer les choses à Kompany. "

" La contestation était dans son caractère "

Le coach a hérité d'un gamin qui, chez les jeunes, n'avait pas peur de se heurter à ses entraîneurs, à leur dire sa façon de penser, quand quelque chose ne lui plaisait pas. À Anderlecht, c'est connu, le petit Kompany a une personnalité bien affirmée. " J'avais un noyau avec des gars qui savaient de quoi ils parlaient, et aussi plein de qualités footballistiques.

D'ailleurs, cette saison-là, on a été champions les doigts dans le nez. Malgré ça, Kompany a continué à dire sa façon de penser, comme si rien ni personne ne lui faisait peur. Il est venu me trouver plus d'une fois quand il n'était pas d'accord avec mes décisions. Ça s'est toujours bien passé. Simplement, il fallait que j'arrive à le convaincre que ce qu'il me disait n'était pas juste... Dès que tu arrivais à lui prouver qu'il avait tort, il acceptait tes paroles. Mais il fallait les bons arguments..."

" La contestation était dans son caractère ", pense Walter Baseggio. " Même s'il faisait une mauvaise passe, il arrivait à te lâcher que ce n'était pas sa faute. Il a évolué avec les années, il a compris que ce n'était pas la meilleure méthode pour se faire accepter parfaitement dans un groupe. Au début, il voulait avoir raison dans ses discussions avec n'importe quel joueur, même les plus expérimentés. Mais non, ce n'est pas la bonne manière. Tu dois pouvoir t'écraser devant des gars qui ont fait une grosse carrière. Moi, je m'écrasais quand je recevais des remarques de types comme Enzo Scifo, Pär Zetterberg, Olivier Doll, Bertrand Crasson. Dès que tu acceptes que leur parole vaut plus que la tienne, dès que tu te fais à l'idée que leur expérience vaut plus que ce que tu penses, tu le vis plus facilement. "

"C'est comme dans tout, il faut bien une première fois, et en général ça se passe bien. Moins tu es stressé, plus tu as des chances que ça se passe bien. " C'est Hugo Broos qui commente le dépucelage. Le dépucelage d'une future légende. On est début août 2003, Anderlecht doit attaquer le nouveau championnat contre l'Antwerp. C'est le tout grand Anderlecht, lisez plutôt, souvenez-vous et salivez : Daniel Zitka, Glen De Boeck, BesnikHasi, Yves Vanderhaeghe, Pär Zetterberg, Walter Baseggio, Christian Wilhelmsson, Ivica Mornar, Nenad Jestrovic, Aruna Dindane. Ça fait rêver. Mais, souci pour coach Hugo : Glen De Boeck, Aleksandar Ilic et Michal Zewlakow sont out. Autant de solutions en défense centrale. Alors, il fait confiance à un gamin. Vincent Kompany. 17 ans. Fraîchement sorti de quatrième année d'humanités. Après tout, Broos vient déjà de le lancer deux fois dans des fosses aux lions et ça ne s'est pas mal passé : deux matches de tour préliminaire de Ligue des Champions contre le Rapid Bucarest de Mircea Rednic. " On l'a vu débarquer dans le noyau pro à la reprise des entraînements ", se souvient Zetterberg, aujourd'hui dans le staff du Vince. " Directement, on s'est tous dit qu'il avait quelque chose en plus que les autres. Il manquait de métier mais il avait l'intelligence d'un joueur avec plein d'expérience. Dans les matches d'entraînement, il jouait parfois arrière central, parfois médian défensif. Mais c'était toujours la même rengaine : impossible de le passer en un contre un. Je ne pense pas avoir gagné un seul duel en un contre un avec lui. En plus, il avait la technique, une très bonne passe, une frappe. " Frankie Vercauteren, responsable des Espoirs, a été un déclencheur déterminant, quelques semaines plus tôt. " Il m'a dit que je devais absolument aller voir un de ses joueurs ", dit Hugo Broos. " Pour lui, Vincent Kompany était prêt pour passer chez les pros, ça ne faisait plus de doute. Je suis allé le voir, et ce qui m'a frappé, à côté de ses qualités de joueur, c'est sa constitution. C'était déjà un homme. Si j'avais eu soit De Boeck, soit Zewlakow, soit Ilic pour les matches contre Bucarest et le début du championnat, j'aurais peut-être hésité. Mais à partir du moment où ils étaient tous les trois indisponibles, je ne me suis plus posé de questions. Et je n'étais même pas stressé ou préoccupé. Pour moi, c'était clair : Kompany était prêt. C'est toujours un risque de lancer en Coupe d'Europe un joueur qui n'a aucune expérience avec les pros, en plus il y avait un paquet de millions en jeu, mais là, j'avais vraiment un bon feeling." Dans les matches coupe-gorge contre les Roumains, Anderlecht s'amuse à se faire peur. Les Mauves signent d'abord un bon 0-0 à Bucarest, Kompany joue les 90 minutes. Au retour, c'est 0-2 à la mi-temps. Nenad Jestrovic, Pär Zetterberg et Ki-Hyeon Seol font pencher la balance et arrachent la qualification ensuite (3-2). " Ces deux matches pleins ont directement beaucoup aidé Vincent Kompany ", témoigne Walter Baseggio, capitaine de substitution en l'absence de Glen De Boeck. " Trois heures de foot pour plein d'expérience. Il n'avait peur de personne, et ça aussi, ça nous frappait. Et pour son âge, il avait déjà un charisme fou, une présence étonnante. " Les patrons du club ont déjà compris qu'ils tenaient un diamant. Alors, ils mettent les petits plats dans les grands pour convaincre le clan Kompany de ne pas aller voir ailleurs. Parce que plusieurs grands clubs sont sur lui depuis quelques années. Parmi les petites attentions à destination de la famille, il y a par exemple l'invitation du père, Pierre Kompany, à Bucarest. Tous frais payés. " Vincent ne savait pas que j'y allais, c'était une surprise du Sporting ", nous dit le père. " Il l'a appris le jour du match, quand j'étais déjà sur place. C'est clair que les dirigeants faisaient tout pour qu'on se plaise dans leur club. J'entends encore Michel Verschueren qui me disait régulièrement : Amigo, ça va aller pour Vincent. Et Constant Vanden Stock me soignait aussi, il me disait : J'aime bien Vincent, il est très jeune mais je crois beaucoup en lui. Il voulait clairement bloquer nos éventuelles envies de départ. À cette période-là, il m'a invité dans un grand restaurant de Bruxelles, La Villa Lorraine. La salle était magnifique mais il s'est installé à table en lui tournant le dos. Sans doute pour que, moi, je puisse profiter de la vue. Je n'ai jamais oublié ce repas. Au moment du décès de Constant, j'y ai fait une allusion dans le livre de condoléances." Le clan calme ceux qui s'emballent après les deux matches européens. Vincent Kompany lance : " Je ne vais pas dire que je suis arrivé. Cette saison, je ne suis pas dans le noyau pour jouer mais pour apprendre. Je prendrai chaque chance. " Son père demande publiquement qu'on ne lui mette pas la pression : " De grâce, ne le brûlez pas. C'est encore un enfant, ne le privez pas de son enfance. S'il vous plaît ! " Un élément, scolaire, joue dans le raisonnement de Pierre. Son fils a raté une année d'humanités à cause du foot. En acceptant toutes les convocations en équipes nationales de jeunes, il n'a plus eu assez de temps à consacrer à ses cours et il a fini par doubler. À ce moment-là, il a décidé de faire un break en sélection. Là, en 2003, il devient pro et doit encore faire deux ans à l'école. Si Vincent Kompany a déjà une morphologie d'homme, il n'est pas encore adulte dans sa tête. Les pros d'Anderlecht s'en rendent vite compte. " J'ai dû le recadrer plusieurs fois ", rappelle Baseggio. " On disait qu'il était un peu nonchalant... Oui il l'était. On avait un petit jeu dans le vestiaire, au moment de l'heure du rassemblement pour l'entraînement : Vincent aura combien de minutes de retard aujourd'hui ? Une ? Deux ? Trois ? Je me souviens d'une anecdote en stage. On avait rendez-vous à 4 heures. Il s'est pointé en retard. Et là, il nous a dit : Je ne comprends pas. Je fais sonner mon réveil à 4 heures et je suis quand même en retard ! " Hugo Broos a aussi quelques souvenirs sur la question de la ponctualité de son jeune génie. " Quand il arrivait en retard, il commençait à me raconter des histoires, du style : J'ai mis quatre réveils mais je me suis rendormi... Il essayait chaque fois de sauver les meubles. Il pouvait aussi se pointer sans la cravate alors que le dresscode était clairement costume - cravate. Parfois, ça provoquait des petites frictions, les anciens ne toléraient pas son côté distrait. Mais globalement, ça se passait bien au final parce que tout le monde voyait ce qu'il apportait sur le terrain. J'avais des gars qui raisonnaient comme on le fait dans le foot anglais : la performance passe avant tout, un retard ou une erreur d'habillement, ce n'est qu'un bête détail. En Angleterre, tu peux aussi avoir des joueurs qui boivent comme des trous, leurs coéquipiers s'en tapent si le type est bon le week-end. Par contre, on ne réagit pas comme ça dans le football allemand, je crois que Vincent Kompany s'en est rendu compte quand il était à Hambourg. Là-bas, c'est Gründlichkeit partout et tout le temps. Discipline, respect. " La même saison, un autre jeune surdoué d'Anderlecht a aussi l'un ou l'autre souci avec les consignes : Anthony Vanden Borre. " Je trouvais qu'il avait encore plus de talent que Kompany ", poursuit Broos. " Mais il était un peu jouette... Pour résumer, je dirais que Kompany n'a jamais vraiment exagéré alors que Vanden Borre est parfois allé trop loin. " " Ils avaient les mêmes mimiques, la même nonchalance, la même tendance à ne pas toujours vouloir écouter les anciens, la même façon de râler pour rien ", dit Baseggio. " Mais dans chaque domaine, c'était encore plus prononcé chez Vanden Borre. Lui, il était vraiment trop souvent dans la facilité. " En tout cas, Vincent Kompany est le dernier à se préoccuper de ce qui est écrit sur lui dans la presse. S'il est épinglé pour un retard à l'entraînement, ça lui passe complètement au-dessus de la tête. " Tu dois comprendre ", nous explique son père. " À ce moment-là déjà, il a une vie de dingue. Les entraînements, les soins, les matches, la vie de famille et l'école. Tu crois qu'il avait du temps pour lire les journaux ? " Des médias qui épinglent aussi une certaine nonchalance sur la pelouse. Son jeu est parfois tout en prise de risques. " Mon fils n'a jamais été un défenseur comme un autre ", lance Pierre Kompany. " Il a toujours eu une exceptionnelle faculté à dribbler. Je dois t'avouer que pour un Congolais, c'est charmant à voir... Il peut faire des exploits personnels d'une façon très élégante. Et il a toujours eu l'art de ne pas être statique. Je voyais ça avec l'oeil d'un ancien footballeur. J'ai quand même fait des matches devant 50.000 personnes avec le TP Mazembe. Mais je ne l'ai jamais dit aux gens d'Anderlecht quand Vincent était en début de carrière. J'estimais que c'était hors propos. " " Chez les jeunes, il était conscient qu'il avait assez de qualités pour rattraper une erreur ", dit Baseggio. " Quand il est arrivé chez les pros, il le croyait toujours, alors il a continué à mettre des risques dans son jeu. Mais à ce niveau-là, tu ne rattrapes plus tout. Il a fallu lui faire comprendre ça. Il était parfois beaucoup trop nonchalant, et nous, les anciens, on lui disait notre façon de penser. J'ai connu le même phénomène quand je suis devenu professionnel. Je continuais à m'infiltrer sans me soucier d'une couverture, et ça pouvait coûter cher. Chez les pros, ça va quatre, cinq ou six fois plus vite que chez les jeunes, tu n'as plus de filet de sécurité. Kompany était parfois têtu, il ne voulait pas toujours nous écouter quand on lui expliquait les risques. " Hugo Broos se souvient qu'il a eu pas mal de boulot pour faire comprendre la rigueur défensive à Vincent Kompany. " Il avait beaucoup de confiance en lui, parfois trop. Ça le poussait à prendre des risques. Il est arrivé qu'on prenne des buts à cause de ça. Il n'a jamais complètement changé à ce niveau-là, je l'ai encore vu faire des trucs dangereux quand il était à City. En fait, il est tellement bien dans sa tête, tellement sûr de son talent, qu'il n'a peur de rien. Mais cette prise de risques est peut-être une partie de l'explication de son semi-échec à Hambourg. Là-bas, on exige de la discipline et la retenue aussi bien sur le terrain qu'en dehors. " Dès son premier match pro, Broos lui colle un guide qui va l'accompagner pendant toute la saison : Hannu Tihinen. Le Finlandais a dix ans de plus que Kompany et il est son compère en défense centrale. " C'était le guide idéal pour lui ", se souvient Pär Zetterberg. " Il a achevé de le former, il le coachait en continu, il l'a aidé à faire moins d'erreurs de marquage. Son placement parfois défaillant, c'était son principal handicap quand il est devenu pro. " Broos : " Si tu lui demandes quels joueurs ont été les plus importants pour lui en début de carrière, c'est sûr qu'il va te parler de Tihinen. Le gars pouvait être un peu spécial. Comme beaucoup de Finlandais, il n'était pas spécialement chaleureux. Mais qu'est-ce qu'il était cool ! Une bombe aurait pu exploser à deux mètres de lui, il n'aurait pas bougé. C'était parfait d'avoir un gars comme ça pour expliquer les choses à Kompany. " Le coach a hérité d'un gamin qui, chez les jeunes, n'avait pas peur de se heurter à ses entraîneurs, à leur dire sa façon de penser, quand quelque chose ne lui plaisait pas. À Anderlecht, c'est connu, le petit Kompany a une personnalité bien affirmée. " J'avais un noyau avec des gars qui savaient de quoi ils parlaient, et aussi plein de qualités footballistiques. D'ailleurs, cette saison-là, on a été champions les doigts dans le nez. Malgré ça, Kompany a continué à dire sa façon de penser, comme si rien ni personne ne lui faisait peur. Il est venu me trouver plus d'une fois quand il n'était pas d'accord avec mes décisions. Ça s'est toujours bien passé. Simplement, il fallait que j'arrive à le convaincre que ce qu'il me disait n'était pas juste... Dès que tu arrivais à lui prouver qu'il avait tort, il acceptait tes paroles. Mais il fallait les bons arguments..." " La contestation était dans son caractère ", pense Walter Baseggio. " Même s'il faisait une mauvaise passe, il arrivait à te lâcher que ce n'était pas sa faute. Il a évolué avec les années, il a compris que ce n'était pas la meilleure méthode pour se faire accepter parfaitement dans un groupe. Au début, il voulait avoir raison dans ses discussions avec n'importe quel joueur, même les plus expérimentés. Mais non, ce n'est pas la bonne manière. Tu dois pouvoir t'écraser devant des gars qui ont fait une grosse carrière. Moi, je m'écrasais quand je recevais des remarques de types comme Enzo Scifo, Pär Zetterberg, Olivier Doll, Bertrand Crasson. Dès que tu acceptes que leur parole vaut plus que la tienne, dès que tu te fais à l'idée que leur expérience vaut plus que ce que tu penses, tu le vis plus facilement. "