Un vendredi soir glacial à Beveren. Le banc du Standard est à l'image de l'équipe. Sans voix. Sans âme. Sans inspiration. Sans charisme. Un adjoint, celui qui est officiellement T1 rouche de la soirée sur la feuille de match, Rui Mota, se contente de quitter son siège une fois de temps en temps et de recadrer mollement un joueur ou une ligne. Un autre adjoint, Eric Deflandre, est à peine plus explicite. En deuxième mi-temps, les trois joueurs remplacés ignorent le staff amputé du chef quand ils reviennent vers le banc, pas une poignée de main, pas un regard. Clairement, ce n'est plus du tout la même chose quand Ricardo Sa Pinto est suspendu de zone neutre. Cherchez le guide suprême.
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Un vendredi soir glacial à Beveren. Le banc du Standard est à l'image de l'équipe. Sans voix. Sans âme. Sans inspiration. Sans charisme. Un adjoint, celui qui est officiellement T1 rouche de la soirée sur la feuille de match, Rui Mota, se contente de quitter son siège une fois de temps en temps et de recadrer mollement un joueur ou une ligne. Un autre adjoint, Eric Deflandre, est à peine plus explicite. En deuxième mi-temps, les trois joueurs remplacés ignorent le staff amputé du chef quand ils reviennent vers le banc, pas une poignée de main, pas un regard. Clairement, ce n'est plus du tout la même chose quand Ricardo Sa Pinto est suspendu de zone neutre. Cherchez le guide suprême. En début de saison, le Portugais nous expliquait ceci : " Point de vue personnalité, je me rapproche de Diego Simeone. Je vis les matches comme lui, je suis émotionnel comme lui. Quand je vois des coaches qui restent immobiles et ne disent rien... ça m'énerve. Tu dois être toujours derrière tes joueurs pour les convaincre qu'ils peuvent y arriver. Et le langage non verbal est aussi très important. Si tu ne montres pas d'émotions à tes hommes, ça ne va pas. Quand je m'agite devant mon banc, je ne fais pas du théâtre, il n'y a pas de calcul. C'est moi ! " Et donc, la commission des litiges n'a pas capté. Pas compris, pas suivi son raisonnement. Encore du Sa Pinto quand on l'avait longuement rencontré en début de championnat : " J'étais déjà comme ça quand je jouais. " Alors, on contacte un ancien équipier - ça remonte à leur période commune à Liège - pour en avoir le coeur net. Allô Milan Jovanovic ? Il est en Serbie mais parfaitement au courant des événements du clasico en Coupe, du gobelet de pils, de la chute spectaculaire du coach sur l'herbe, de la qualification du Standard, du passage à l'Union Belge, des remous qui ne s'arrêtent pas. Et, clairement, ça le fait un peu marrer. " Ah, Ricardo... Deux gars dans un seul ! En mise au vert, à la cantine, sur le parking du centre d'entraînement, en ville, rien à redire, c'était un calme, un sympa, un blagueur aussi. " Mais ? ... " Par contre, dès qu'il ouvrait la porte d'un vestiaire, dès qu'il se retrouvait sur le terrain, il se transformait complètement. Un vrai nerveux. Il gardait une bonne distance entre les jeunes et lui, et il montrait son autorité à la première occasion. Avec lui et Sergio Conceiçao, on était servis, question patrons et têtes dures. Mais ils ne vivaient pas de la même façon leur expérience au Standard. Conceiçao était bon sur le terrain, alors pour lui, tout roulait. Sa Pinto, lui, il ne jouait pas beaucoup parce qu'il était souvent blessé. On voyait que ça le gonflait et ça n'améliorait pas son caractère, ça ne diminuait évidemment pas ses sautes d'humeur. Il aurait pu être le meilleur joueur de l'équipe, il en était capable, mais ça n'allait pas. Il savait que ça sentait la fin, il aurait voulu sortir par la grande porte, mais il comprenait que ça ne marcherait pas et ça le désolait. Aujourd'hui, le coach hyper nerveux n'est qu'une continuation du joueur qui ne tenait pas en place. " En télé, la semaine passée, Laszlo Bölöni est allé plus loin que le terme nerveux. Une phrase lâchée par le Roumain risque de rester dans le grand livre d'histoire de La Tribune : " Vous connaissez la différence entre Sa Pinto et le bon dieu ? Le bon dieu ne veut pas être Sa Pinto. " Bölöni estime aussi que Ricardo Sa Pinto est " un bon entraîneur mais un conflictuel. " On reste sur le thème de La Tribune et on contacte Marcel Javaux. Sniper et éternel défenseur des arbitres. Vous connaissez la différence entre Sa Pinto et Javaux ? Javaux défend les arbitres... Et quand il évoque les dérapages à répétition du Portugais, ses gesticulations, ses attaques verbales, ça devient du lourd. " La comédie de Sa Pinto à Anderlecht, ça m'a écoeuré. Je n'avais jamais vu ça sur un terrain de foot. Que tout soit clair : les premiers responsables, c'est les couillons qu'on appelle des supporters et qui passent leur temps à lancer des gobelets de bière. Mais ce que Sa Pinto a fait comme cinéma... C'est le truc le plus fort que j'ai vu depuis que je m'intéresse au foot, et ça fait un bail que je suis dedans ! C'est une des soirées les plus sombres de l'histoire du football belge. Après ça, après des images qui sont passées dans l'Europe entière, va expliquer aux gosses qu'il faut être fair-play sur un terrain de foot. Si, demain, un coach se roule par terre pendant un match entre des U12, il ne faudra pas s'étonner. " Confirmé, ces images ont vite dépassé nos frontières. " La vidéo des incidents à Anderlecht circule au Portugal ", nous dit Hugo Forte, du journal sportif A Bola. " On sait aussi comment ça s'est passé à l'interview avec un reporter télé après le match contre Anvers. Honnêtement, les Portugais ne sont pas trop étonnés. Sa Pinto était bouillant quand il jouait, on a compris entre-temps qu'il était toujours le même en tant qu'entraîneur. Il a bossé dans le championnat portugais, il y a notamment eu une période très chaude au Sporting Lisbonne. Ça avait bien commencé pour lui là-bas, puis ça s'est subitement gâté, le club est entré en éruption... et Sa Pinto aussi. " Un Portugais avait dit à Rodrigo Beenkens, l'été dernier : " Sa Pinto, c'est un roman. Avec lui, le problème n'est pas de savoir s'il va disjoncter, mais quand il va disjoncter. " Tout se tient. Disjoncter... Cible 1 : les arbitres. Cible 2 : les journalistes. En août, il se fâchait face caméra après la défaite contre Zulte Waregem : " Tu parles de grinta, je ne parle pas de grinta. " Son interview par Stéphane Pauwels après le fameux match à Anderlecht est une pièce à archiver. " Tu es calme ? Je peux répondre ? (...) Moi nerveux ? Nerveux de quoi ? J'ai gagné le match et je suis content (...) Je n'accepte pas que tu changes la situation contre moi. " Et puis il y a donc eu l'interview après le nul contre l'Antwerp et le fameux " On a fait ce qu'il fallait, combien de fois il faut que je te le répète ? ". Cap sur l'Université Libre de Bruxelles pour un avis académique sur le personnage. Un avis très nuancé et pas mal de circonstances atténuantes pour Ricardo Sa Pinto et tous ses confrères. Jean-Michel De Waele est - dans le désordre - professeur à l'ULB, spécialiste en sociologie du sport, passionné de foot, invité ponctuel sur des plateaux télé quand il est question de ballon rond. " Les entraîneurs de foot sont soumis à une pression de plus en plus forte, ça saute aux yeux ", commence-t-il. " Ils ont des contrats très précaires, ils n'ont généralement pas grand-chose à dire sur les arrivées et les départs, et en plus de tout ça, on leur demande d'être des gourous, des sauveurs, presque des magiciens. Et puis, à partir du moment où le jeu n'est pas excitant, à partir du moment où on s'ennuie en regardant les matches, qu'est-ce qu'on fait pour passer son temps ? On analyse la tactique des entraîneurs, on la dissèque, on la critique. Et on est à l'affût de la moindre petite déclaration qui pourrait faire polémique. Tout ça, ça s'abat sur les coaches, ça complique encore leur boulot. " Selon ce raisonnement, ces difficultés, couplées à la particularité du Standard, ça risque de faire boum à tout moment. " Le Standard, c'est un club où on ne s'ennuie jamais, il y a toujours des drames, des psychodrames. Et puis, Ricardo Sa Pinto correspond à l'image du Standard, l'image du Calimero. Tout le monde est contre nous, on dérange, etc. Ça fait partie de l'ADN du club. On peut y ajouter qu'il a débarqué là-bas après des années difficiles et des conflits internes, ce qui n'a rien arrangé. " L'analyse du professeur débouche sur un conseil : " La direction doit l'aider, l'encadrer. Elle pourrait lui arranger des séances chez un psy, organiser des rencontres avec un spécialiste des médias. Il n'arrive pas à gérer son trop-plein d'émotions, il faut faire quelque chose. Maintenant, je vois deux éléments qui risquent de ne pas aider Sa Pinto dans le futur, qui vont peut-être l'empêcher de changer son comportement. Il a reçu une sanction ridicule à la fédération, et c'est malheureusement normal dans cette entreprise marquée par un climat poto - poto, où les juges sont partie, où tu ne vas pas emmerder demain un club qui pourrait alors t'emmerder après-demain. Autre élément : l'absence de réaction de ses employeurs. À aucun moment, ils n'ont condamné son show à Anderlecht. Alors, pourquoi changerait-il ? Il n'a pas l'air de s'amender, c'est peut-être le plus inquiétant, mais ça s'explique puisque ses patrons semblent tout à fait d'accord avec lui. Le fait que la direction ne le condamne pas, ça peut aussi justifier qu'il ait encore pété les plombs quelques jours plus tard, dans son interview après le match contre l'Antwerp. Je n'imagine pas la direction d'Anderlecht faire appel dans la même situation. Cet appel a été contre-productif, pas seulement parce qu'il n'a rien changé au niveau des matches de suspension, mais surtout parce qu'il a abîmé encore un peu plus l'image de Sa Pinto dans le public. " Faut-il brûler Richard ? " Allez, le garçon est manifestement un peu dérangé ", tranche Marcel Javaux. " Le gars, il ne prend pas que de la vitamine C. On a longtemps eu un Michel Preud'homme qui était extraordinaire dans ses débordements. On a un Peter Maes qui peut être imbuvable. Mais se rouler sur le terrain pour un verre de bière ! Ce soir-là, je me suis demandé pourquoi je m'intéressais encore au foot, je me suis demandé ce que je foutais encore là-dedans. Vraiment ! Et je ne comprends toujours pas que la direction ait pu essayer de défendre l'indéfendable. Quand tu es un grand club, quand ton coach ne prend que trois matches pour un truc ridicule qui a été vu et commenté dans l'Europe entière, tu ne bouges pas. Sa Pinto a fait du cinéma, mais il a été encore plus choquant après, quand il a failli bouffer le nez de l'arbitre. Je me dis qu'il y a encore un travail à faire sur la culture de la maison. "