"Ce qu'on va faire à l'EURO? Crois-moi, tout dépendra d'office de l'état de forme de Luka Modric. Une Croatie avec un Modric à moitié, c'est comme une Belgique avec un Eden Hazard qui n'est pas dedans. Ou un Kevin De Bruyne qui traîne la jambe. Quand je pense à Hazard, j'ai toujours en tête des images de ce qu'il faisait dans ses meilleurs moments en Angleterre. Chelsea, c'était Hazard. J'avais parfois l'impression qu'il jouait tout seul. Je suis sûr que s'il avait été en forme toute cette saison, le Real aurait été champion d'Espagne et serait allé plus loin en Ligue des Champions. Modric en équipe nationale, c'est le même impact. Il vient encore de faire une grosse saison. Mais on a quand même quelques craintes ici. Il en est à une cinquantaine de matches. Et le gars, il va avoir 36 ans. Est-ce qu'il sera encore tout à fait frais? Quand tu craques, tu peux craquer complètement."
...

"Ce qu'on va faire à l'EURO? Crois-moi, tout dépendra d'office de l'état de forme de Luka Modric. Une Croatie avec un Modric à moitié, c'est comme une Belgique avec un Eden Hazard qui n'est pas dedans. Ou un Kevin De Bruyne qui traîne la jambe. Quand je pense à Hazard, j'ai toujours en tête des images de ce qu'il faisait dans ses meilleurs moments en Angleterre. Chelsea, c'était Hazard. J'avais parfois l'impression qu'il jouait tout seul. Je suis sûr que s'il avait été en forme toute cette saison, le Real aurait été champion d'Espagne et serait allé plus loin en Ligue des Champions. Modric en équipe nationale, c'est le même impact. Il vient encore de faire une grosse saison. Mais on a quand même quelques craintes ici. Il en est à une cinquantaine de matches. Et le gars, il va avoir 36 ans. Est-ce qu'il sera encore tout à fait frais? Quand tu craques, tu peux craquer complètement." À l'autre bout du fil, une vieille canaille croate de nos pelouses: Branko Strupar. Plus de cent buts avec Genk dans les années 90. Un titre de pichichi. Un Soulier d'Or. Et 17 matches avec les Diables rouges après sa naturalisation. Il bosse toujours dans le foot. À son rythme. Au ton de sa voix, on comprend qu'il est très cool. "Je file un coup de main à un ami d'enfance qui a une école de foot à Vienne. Ce n'est pas trop loin de Zagreb, à peine 400 bornes. Je fais des aller-retour, je montre des gestes d'attaquant aux gamins." Les Croates vont attaquer le championnat d'Europe avec Modric, mais sans trois des acteurs majeurs du parcours à la Coupe du monde. Le gardien Danijel Subasic, le médian Ivan Rakitic et l'attaquant Mario Mandzukic ont quitté la sélection, s'estimant atteints par la limite d'âge. Et par les limites de leur motivation. "Pour eux, quitter l'équipe nationale sur une finale de Coupe du monde, c'était ce qu'il y avait de plus beau", lâche Yuri Selak, agent établi en Belgique et connaissant sur le bout des doigts les moeurs du football croate. "Ils savaient que ce n'était pas possible d'aller plus haut. Leur départ me fait penser à la décision de Christophe Galtier, qui a décidé de quitter Lille sur un titre. Ou à la décision de Marouane Fellaini de quitter l'équipe belge après la troisième place au Mondial." D'un coup, ce sont près de 240 caps qui ont déserté le noyau. Sur cet exploit improbable en terres russes. Avec ce triptyque de victoires en phase de poules contre le Nigeria, l'Argentine et l'Islande. Puis trois qualifications au bout du suspense: aux tirs au but face au Danemark et à la Russie, après prolongations contre l'Angleterre. Seuls les Français ont été trop forts, en finale. "Toutes les étoiles se sont alignées en Russie", continue Youri Selak. "Déjà, il y avait le fait que trois piliers étaient dans la meilleure phase de leur carrière, à l'âge mûr sans être trop âgés: Domagoj Vida derrière, Luka Modric au milieu, Mario Mandzukic devant. Et puis l'équipe a eu pas mal de réussite à des moments charnières." "Le parcours en Russie, c'était un peu de chance, mais surtout beaucoup de qualité et de caractère", embraie un autre Croate qu'on a bien connu chez nous, avec Mouscron: Tonci Martic, lui aussi agent, actif dans son pays pour le bureau de Didier Frenay. "On a écrasé l'Argentine, mais pour le même prix, on se faisait éliminer par le Danemark ou la Russie. Le match contre l'Angleterre s'est joué au caractère, on a montré qu'on n'en manquait pas. C'est un cliché, mais dans cette région d'Europe, la fierté de défendre le drapeau est plus forte que dans beaucoup d'autres endroits. C'est une culture, c'est dans les gènes. Il y a des pays qui ont plus de joueurs de très haut niveau, mais pas cette identification aux couleurs, au logo, au peuple. En ex-Yougoslavie, jouer pour l'équipe nationale, c'est d'office un rêve." Du temps de la grande Yougoslavie, les rendez-vous de la sélection étaient régulièrement sources de conflits. Les tensions succédaient aux incidents diplomatiques, aux comptes d'apothicaires: combien de Serbes, combien de Croates, combien de musulmans, combien d'orthodoxes, etc. "Depuis l'indépendance, tous les Croates tirent dans la même direction", explique Yuri Selak. "Cette indépendance a directement mis fin à toutes les polémiques stériles. Les Yougos vivaient comme les Belges qui, pendant longtemps, ont fait le compte des Flamands et des Wallons repris en équipe nationale. En Croatie, ça n'existe plus." Et puis, à la tête de tout ce beau monde, il y a un sélectionneur qui n'arrête pas de faire l'unanimité. Drôle de parcours pour ce Zlatko Dalic. Une carrière de joueur modeste, sans la moindre sélection nationale. Puis un début de vie tout aussi modeste dans le monde des coaches. Quand un jeune entraîneur s'aventure dans des championnats comme l'Arabie Saoudite ou les Émirats Arabes Unis pour gagner sa vie, ce n'est pas ce qu'il y a de plus prometteur. Il gagne quelques trophées dans le sable. Et il n'est le favori de personne quand la Fédé doit remplacer Ante Cacic, tout en fin de qualifications pour le Mondial en Russie. Ça va mal, la Croatie risque de ne pas y aller. Dalic débarque, plus ou moins imposé par la président de la Fédé, Davor Suker. Il qualifie l'équipe au damier via les barrages. Et il enchaîne donc avec ce parcours extraordinaire en phase finale. "Il est rentré par la petite porte et quelques mois plus tard, il était un héros national pour la vie", résume Branko Strupar. "Avant ça, le peuple croate s'amusait à répéter qu'on avait fini sur le podium d'une Coupe du monde, en 1998. Maintenant, c'est encore autre chose, on a carrément joué une finale." Yuri Selak connaît le coach fédéral personnellement. "C'est un gentleman. L'équipe nationale a longtemps travaillé avec des sélectionneurs qui avaient un ego surdimensionné, des gars avec un caractère semblable à celui de Tomislav Ivic par exemple. Des gars qui cherchaient surtout à se mettre en avant. Avec Zlatko Dalic, c'est complètement différent. Pour lui, le plus important, ce sont les joueurs. Il sait qu'il a eu un parcours atypique et il ne se la pète pas. Quand tu es repris, tu as envie de te battre pour lui. Il a réussi à mettre les cadres de son côté, c'est aussi grâce à ça que ça a si bien fonctionné. Ces cadres étaient surmotivés à l'idée de montrer qu'ils pouvaient faire aussi bien que la génération dorée de 1998 avec Robert Prosinecki, Igor Stimac, Zvonimir Boban, Davor Suker, Mario Stanic. Pour eux, c'était une carotte. Ils voulaient prouver qu'ils avaient aussi le niveau pour entrer dans l'histoire. Cette obsession-là les a accompagnés pendant toute la Coupe du monde en Russie." "C'est quand même surréaliste qu'un petit pays de quatre millions d'habitants finisse troisième de la Coupe du monde, puis en joue la finale en l'espace de vingt ans", fait remarquer Tonci Martic. "Ici, personne ne pensait qu'il serait possible de répéter un jour l'exploit de 1998. "On n'a pas le réservoir des grands pays. En profondeur, on est évidemment largués par la France, l'Angleterre et les autres. Didier Deschamps aurait pu sélectionner une cinquantaine de joueurs en conservant une qualité d'ensemble exceptionnelle. En Croatie, il n'y a pas trois ou quatre gars d'un niveau supérieur pour chaque poste. Mais chaque fois, on trouve la perle rare. Je prends un exemple. Quand Vedran Corluka a arrêté, après le Mondial en Russie, on s'est dit que ça aurait des conséquences. On perdait un type avec énormément d'expérience, un passé à Manchester City, à Tottenham, plus de cent matches en équipe nationale. Il donnait de l'équilibre à toute l'équipe. Zlatko Dalic a alors sorti Nikola Vlasic de sa manche et il est tout de suite devenu incontournable. Son histoire est magnifique. C'est le frère de Blanka Vlasic, une légende du saut en hauteur. Leur père a été plusieurs fois champion de Yougoslavie en décathlon. Nikola Vlasic fait un carton en Russie, il a été élu joueur de l'année alors qu'il est au CSKA Moscou, pas le plus grand club là-bas. Quatre catégories ont participé au référendum: des supporters, des entraîneurs, des directeurs sportifs, des journalistes. Et chaque catégorie de votants l'a mis en première place. Il est maintenant considéré comme le deuxième meilleur étranger de l'histoire du championnat de Russie derrière Hulk. Et on parle d'un gars qui n'a que 23 ans." Yuri Selak évoque à son tour le réservoir national. Limité en nombre, mais terriblement qualitatif. "On trouve toujours en Croatie. Quand une légende quitte l'équipe nationale, on est presque certain de pouvoir en former une autre. Tout ça alors que le niveau des infrastructures n'est pas terrible. S'il y avait en Croatie les mêmes centres d'entraînement que dans les grands pays de foot, le résultat serait encore plus spectaculaire. Mais il y a là-bas des ingrédients qu'on ne retrouve pas nécessairement ailleurs. Déjà, les jeunes des Balkans maîtrisent les jeux de ballons. Que ce soit en basket, en handball ou en foot, tu vois directement qu'ils ont quelque chose, un don inné. Daniel Jeandupeux, qui a longtemps entraîné en Suisse et en France, a été le premier à dire que les ex-Yougos étaient les Brésiliens d'Europe. Il parlait des Croates, des Bosniens, des Serbes, des Monténégrins. On a un autre avantage: notre championnat ne vaut pas l'Italie, la France et d'autres, alors les bons jeunes reçoivent vite une chance en équipe A. Les clubs les lancent avec l'intention de les monnayer assez vite, parce que c'est leur seule façon de survivre. En Croatie, les droits télé ne représentent pas grand-chose, donc il faut compenser par des transferts sortants. Des bons jeunes sont lancés à seize ou 17 ans, ils peuvent partir à 18 ou 19, et s'ils ne percent pas à l'étranger, ce n'est pas considéré comme une catastrophe. Ils peuvent toujours rentrer en Croatie, se refaire, puis repartir. Ivica Olic a été un bon exemple. Il avait quitté le championnat croate à 19 ans pour aller au Hertha. Là-bas, ça ne s'est pas trop bien passé. Il est rentré au pays, il s'est refait une santé, il a repris confiance, puis il a explosé en Allemagne. Les Croates osent bouger, ce sont des fonceurs. Et ils ont une faculté d'adaptation bien plus grande que les Belges. Ils sont plutôt comme les Africains. Et puis ils voient le foot comme un moyen de grimper sur l'échelle sociale. Percer dans le foot, ça peut être une obligation si tu ne veux pas faire ta vie comme serveur dans un bistrot avec un tout petit salaire. C'est une échappatoire économique. Les parents le savent, il y en a beaucoup qui investissent une partie de leurs économies dans des équipements qu'ils installent dans leur jardin, ils n'hésitent pas non plus à payer des entraîneurs personnels."