C'est un peu comme sauter dans une rivière dont on ne voit pas le fond. Au pied des tribunes hostiles de Saint-Petersbourg, dont les clameurs galvanisent des Russes qui chantent leur hymne comme des Italiens, le Diable prépare ses premières foulées du tournoi alors que Kevin De Bruyne et Axel Witsel sont devant leur télévision, et Eden Hazard assis sur le banc. Un désagréable parfum d'inconnu qui accompagne un apéritif que la Belgique connaît presque trop bien, mais n'a jamais vraiment su savourer. Le match d'ouverture d'un grand tournoi est une histoire de patience, de gestion des émotions et des attentes, et de leur impact sur le jeu. Et en trois tentatives, la génération dorée n'a jamais trouvé l'ouverture dans les 45 premières minutes de ses grands rendez-vous.

En face, les gradins russes entonnent un hymne aux airs de messe. Comme s'il fallait à la fois ressusciter les exploits de l'été 2018, et conjurer le sort qui veut que ce Diable vient toujours à bout de la Sbornaya. De son côté, Roberto Martinez fait tout pour maintenir autant d'habitudes que possible. Le sélectionneur installe au centre de la défense Dedryck Boyata, son bouclier favori pour protéger ses filets du géant Artem Dzyuba, et fait confiance à un Dries Mertens historiquement inspiré par les soirs de grande première.

Quelques instants avant le coup d'envoi, la Belgique pose le genou au sol et le stade répond avec des sifflets. Seule contre tous, la sélection confie forcément son destin à celui que l'hostilité transcende. Romelu Lukaku entre en mission.

LA CAGE RUSSE

Les premiers mouvements sont russes et sans surprise. Un long ballon immédiat vers Dzyuba, devancé par un Jan Vertonghen très affûté (quatre duels aériens gagnés, seul Leander Dendoncker fera mieux). Chaque fois que la Russie sort sa longue vue, la Belgique referme les espaces autour du géant de Moscou, parce que tout le jeu local se construit du bout de son front.

Une fois en possession du ballon, les Belges font tourner, plus pour faire chuter l'ambiance que pour faire décoller le marquoir. Jusqu'aux pieds de Youri Tielemans, la circulation est sans histoire, parce que la Russie choisit de laisser le Diable franchir le rond central, pour l'attendre quelques mètres plus bas avec deux lignes de quatre soigneusement ordonnées. Dévorés par les déplacements entre les lignes des milieux offensifs belges à l'automne 2019, pour le dernier duel entre deux équipes qui se connaissent par coeur, les Russes bouclent les intervalles à double tour, et transforment leur organisation habituelle en une cage à huit barreaux où ils enferment Yannick Carrasco, Dries Mertens et Romelu Lukaku.

Il ne faut que dix minutes à Mertens pour s'épuiser d'attendre entre les lignes, et s'évader un étage plus bas. De là, le Napolitain envoie un centre raté, mais pourtant plus réussi que l'intervention d'Andrey Semenov. Remis en jeu par l'approximation de son garde du corps, Lukaku croise une frappe au fond des filets, puis l'objectif d'une caméra pour saluer Christian Eriksen. C'est la Belgique cynique. Celle qui n'a pas encore joué, mais est déjà devant (1-0).

LA CHASSE AU REBOND

La frustration locale est d'autant plus grande que le plan russe semble être le bon. Les Diables se cherchent au sol, mais y trouvent trop peu de football. Le match atteint la demi-heure avec un seul dribble réussi par les Brésiliens d'Europe, sorti des pieds d'un Carrasco collé à la ligne de touche pour respirer. Sans ses coups de génie, la Belgique déroule un plan si bien chorégraphié que même ses adversaires en connaissent les moindres pas.

Si les Russes se manifestent dans les airs, via Mario Fernandes puis Dzyuba, la Belgique prend toujours le dessus à l'énergie, sautant sur les ballons qui traînent et dévorant chaque approximation russe. Au quart d'heure, Lukaku emmène une transition du rond central à la surface, puis sert un Dendoncker maladroit à la reprise. Dans la foulée, Thorgan Hazard bondit sur un ballon qui traîne et manque de doubler la mise d'un tir sauvé par Anton Shunin.

Les chemins habituels sont bloqués, notamment parce que la Russie laisse Tielemans regarder dans la lunette mais obstrue toutes ses cibles. Et puisque Kevin De Bruyne et Eden Hazard ne sont pas là pour inventer des autoroutes, la Belgique s'engage sur la route du rebond. Un sentier magnifié par le Bayern de Pep Guardiola, qui incitait ses hommes à centrer, pas spécialement pour tenter une reprise directe mais surtout pour profiter de la désorganisation qui suit forcément un duel. C'était l'époque de la meilleure version d'Arturo Vidal, devenu un chasseur de rebonds d'exception aux abords du but adverse.

Bien plus dynamiques que les Russes, les Belges creusent l'écart sur ce chemin semé d'imprévus. Une diagonale de Toby Alderweireld, toujours d'un esthétisme rare dans l'exercice, active la connexion Thorgan-Carrasco, et débouche sur un centre sec du premier qui surprend Shunin. Emmenée par un appel précieux de Mertens, désormais plus apte à faire des différences avec la tête qu'avec les jambes, la défense déserte les alentours du point de penalty, conquis par un Thomas Meunier tout juste monté au jeu. C'est 2-0, puis presque trois quand Carrasco enfile les skis juste avant le retour aux vestiaires pour un slalom conclu au-dessus de la barre.

GESTION DU RYTHME

Le retour sur la pelouse se passe dans les pieds russes, mais hors de la surface belge. Bien protégée par une défense impériale, et suppléée par un retour précieux de Dendoncker quand le trio arrière est hors de position, la Belgique ne sort plus que par les jambes inépuisables de Carrasco lors du quatrième quart d'heure, avant de revenir sur la pelouse progressivement, avec plus de métier que d'énergie. Les passes latérales se multiplient autant que les temps morts, dans un match qui se déroule désormais entre une équipe qui ne veut pas et l'autre qui ne peut pas accélérer.

Plutôt que de changer le rythme avec les volts de Jérémy Doku, Roberto Martinez préfère en donner à Eden Hazard. Le capitaine profite d'un tempo lent pour affûter ses accélérations, dans une fin de match qui commence déjà à ressembler à la préparation des suivants. Eden gagne des minutes, contre ses blessures et contre un chrono qui défile à chaque fois que les Russes sont forcés de le mettre au tapis.

Le dernier geste est forcément pour Romelu Lukaku. Affamé comme à la première minute, le buteur national est au bout d'une percée axiale de Thomas Meunier pour un sprint royal et une addition réglée du pied droit (3-0). Sur ses 19 dernières apparitions diaboliques, le 9 noir-jaune-rouge a désormais marqué 22 fois. Sans oublier de devenir le nouveau meneur de jeu d'un Roberto Martinez dont le football s'inspire de plus en plus de celui d'Antonio Conte. Parce que le sélectionneur est avant tout un grand tailleur, qu'il sait dessiner un costume tactique sur mesure pour ceux qui lui font gagner des matches, et qu'en attendant les véritables retours d'Eden Hazard et Kevin De Bruyne, personne en Belgique n'écrit des scénarios plus aboutis que Romelu Lukaku.

Par Guillaume Gautier

C'est un peu comme sauter dans une rivière dont on ne voit pas le fond. Au pied des tribunes hostiles de Saint-Petersbourg, dont les clameurs galvanisent des Russes qui chantent leur hymne comme des Italiens, le Diable prépare ses premières foulées du tournoi alors que Kevin De Bruyne et Axel Witsel sont devant leur télévision, et Eden Hazard assis sur le banc. Un désagréable parfum d'inconnu qui accompagne un apéritif que la Belgique connaît presque trop bien, mais n'a jamais vraiment su savourer. Le match d'ouverture d'un grand tournoi est une histoire de patience, de gestion des émotions et des attentes, et de leur impact sur le jeu. Et en trois tentatives, la génération dorée n'a jamais trouvé l'ouverture dans les 45 premières minutes de ses grands rendez-vous.En face, les gradins russes entonnent un hymne aux airs de messe. Comme s'il fallait à la fois ressusciter les exploits de l'été 2018, et conjurer le sort qui veut que ce Diable vient toujours à bout de la Sbornaya. De son côté, Roberto Martinez fait tout pour maintenir autant d'habitudes que possible. Le sélectionneur installe au centre de la défense Dedryck Boyata, son bouclier favori pour protéger ses filets du géant Artem Dzyuba, et fait confiance à un Dries Mertens historiquement inspiré par les soirs de grande première.Quelques instants avant le coup d'envoi, la Belgique pose le genou au sol et le stade répond avec des sifflets. Seule contre tous, la sélection confie forcément son destin à celui que l'hostilité transcende. Romelu Lukaku entre en mission.Les premiers mouvements sont russes et sans surprise. Un long ballon immédiat vers Dzyuba, devancé par un Jan Vertonghen très affûté (quatre duels aériens gagnés, seul Leander Dendoncker fera mieux). Chaque fois que la Russie sort sa longue vue, la Belgique referme les espaces autour du géant de Moscou, parce que tout le jeu local se construit du bout de son front.Une fois en possession du ballon, les Belges font tourner, plus pour faire chuter l'ambiance que pour faire décoller le marquoir. Jusqu'aux pieds de Youri Tielemans, la circulation est sans histoire, parce que la Russie choisit de laisser le Diable franchir le rond central, pour l'attendre quelques mètres plus bas avec deux lignes de quatre soigneusement ordonnées. Dévorés par les déplacements entre les lignes des milieux offensifs belges à l'automne 2019, pour le dernier duel entre deux équipes qui se connaissent par coeur, les Russes bouclent les intervalles à double tour, et transforment leur organisation habituelle en une cage à huit barreaux où ils enferment Yannick Carrasco, Dries Mertens et Romelu Lukaku.Il ne faut que dix minutes à Mertens pour s'épuiser d'attendre entre les lignes, et s'évader un étage plus bas. De là, le Napolitain envoie un centre raté, mais pourtant plus réussi que l'intervention d'Andrey Semenov. Remis en jeu par l'approximation de son garde du corps, Lukaku croise une frappe au fond des filets, puis l'objectif d'une caméra pour saluer Christian Eriksen. C'est la Belgique cynique. Celle qui n'a pas encore joué, mais est déjà devant (1-0).La frustration locale est d'autant plus grande que le plan russe semble être le bon. Les Diables se cherchent au sol, mais y trouvent trop peu de football. Le match atteint la demi-heure avec un seul dribble réussi par les Brésiliens d'Europe, sorti des pieds d'un Carrasco collé à la ligne de touche pour respirer. Sans ses coups de génie, la Belgique déroule un plan si bien chorégraphié que même ses adversaires en connaissent les moindres pas.Si les Russes se manifestent dans les airs, via Mario Fernandes puis Dzyuba, la Belgique prend toujours le dessus à l'énergie, sautant sur les ballons qui traînent et dévorant chaque approximation russe. Au quart d'heure, Lukaku emmène une transition du rond central à la surface, puis sert un Dendoncker maladroit à la reprise. Dans la foulée, Thorgan Hazard bondit sur un ballon qui traîne et manque de doubler la mise d'un tir sauvé par Anton Shunin.Les chemins habituels sont bloqués, notamment parce que la Russie laisse Tielemans regarder dans la lunette mais obstrue toutes ses cibles. Et puisque Kevin De Bruyne et Eden Hazard ne sont pas là pour inventer des autoroutes, la Belgique s'engage sur la route du rebond. Un sentier magnifié par le Bayern de Pep Guardiola, qui incitait ses hommes à centrer, pas spécialement pour tenter une reprise directe mais surtout pour profiter de la désorganisation qui suit forcément un duel. C'était l'époque de la meilleure version d'Arturo Vidal, devenu un chasseur de rebonds d'exception aux abords du but adverse.Bien plus dynamiques que les Russes, les Belges creusent l'écart sur ce chemin semé d'imprévus. Une diagonale de Toby Alderweireld, toujours d'un esthétisme rare dans l'exercice, active la connexion Thorgan-Carrasco, et débouche sur un centre sec du premier qui surprend Shunin. Emmenée par un appel précieux de Mertens, désormais plus apte à faire des différences avec la tête qu'avec les jambes, la défense déserte les alentours du point de penalty, conquis par un Thomas Meunier tout juste monté au jeu. C'est 2-0, puis presque trois quand Carrasco enfile les skis juste avant le retour aux vestiaires pour un slalom conclu au-dessus de la barre.Le retour sur la pelouse se passe dans les pieds russes, mais hors de la surface belge. Bien protégée par une défense impériale, et suppléée par un retour précieux de Dendoncker quand le trio arrière est hors de position, la Belgique ne sort plus que par les jambes inépuisables de Carrasco lors du quatrième quart d'heure, avant de revenir sur la pelouse progressivement, avec plus de métier que d'énergie. Les passes latérales se multiplient autant que les temps morts, dans un match qui se déroule désormais entre une équipe qui ne veut pas et l'autre qui ne peut pas accélérer.Plutôt que de changer le rythme avec les volts de Jérémy Doku, Roberto Martinez préfère en donner à Eden Hazard. Le capitaine profite d'un tempo lent pour affûter ses accélérations, dans une fin de match qui commence déjà à ressembler à la préparation des suivants. Eden gagne des minutes, contre ses blessures et contre un chrono qui défile à chaque fois que les Russes sont forcés de le mettre au tapis.Le dernier geste est forcément pour Romelu Lukaku. Affamé comme à la première minute, le buteur national est au bout d'une percée axiale de Thomas Meunier pour un sprint royal et une addition réglée du pied droit (3-0). Sur ses 19 dernières apparitions diaboliques, le 9 noir-jaune-rouge a désormais marqué 22 fois. Sans oublier de devenir le nouveau meneur de jeu d'un Roberto Martinez dont le football s'inspire de plus en plus de celui d'Antonio Conte. Parce que le sélectionneur est avant tout un grand tailleur, qu'il sait dessiner un costume tactique sur mesure pour ceux qui lui font gagner des matches, et qu'en attendant les véritables retours d'Eden Hazard et Kevin De Bruyne, personne en Belgique n'écrit des scénarios plus aboutis que Romelu Lukaku.Par Guillaume Gautier