Un lundi matin ensoleillé dans le Brabant flamand, où Mickaël Tirpan reçoit dans un établissement qu'il connaît bien, café en main. Né à Anderlecht, d'un père turco-albanais et d'une mère flamande, l'arrière droit de Lokeren, parfait bilingue, passé par Mouscron et Eupen, se dit " fier de ses origines ", mais se définit comme un " pur Bruxellois ".
...

Un lundi matin ensoleillé dans le Brabant flamand, où Mickaël Tirpan reçoit dans un établissement qu'il connaît bien, café en main. Né à Anderlecht, d'un père turco-albanais et d'une mère flamande, l'arrière droit de Lokeren, parfait bilingue, passé par Mouscron et Eupen, se dit " fier de ses origines ", mais se définit comme un " pur Bruxellois ". Pour le moment, celui qui a arrêté le foot pour devenir maçon, à dix-neuf ans, cherche surtout à bâtir son futur sur des bases solides. " Je suis fort occupé avec ça ", glisse le défenseur de vingt-cinq printemps, qui attend le verdict définitif concernant la descente de son club. Si elle est actée, il l'avoue, cash, il faudra aller " voir ailleurs ". " Les gens qui me connaissent savent que je suis droit. Je suis quelqu'un de franc, qui a besoin de dire ce qu'il pense, haut et fort. " En attendant, Tirpan se tient prêt, libre jusqu'au 7 juin, comme s'il était au chômage technique. " J'ai pris un coach personnel, avec qui je m'entraîne régulièrement. J'ai aussi la chance d'avoir à disposition les installations d'un petit club que préside mon père, le KV Zuun. " Mentalement, comment tu vis cette période d'inactivité ? Mickaël Tirpan : Les premiers jours, c'est... ( il souffle) inexplicable. Je suis quelqu'un qui vit de la compétition, je suis fou de ça. Quand tu te réveilles le matin et que tu sais qu'il n'y a plus le match du week-end, c'est difficile. Il y a un vrai manque. Mis à part l'entraînement, tu occupes comment tes journées ? Tirpan : Je suis vraiment un footeux, de A à Z. Le foot, c'est ma vie, donc je vais voir d'autres matches, en famille. Sinon, j'aide ma femme qui est indépendante. Elle vend des vêtements en ligne. On va une fois par semaine à Paris pour faire des achats. Mon père aussi est indépendant. À la base, il est dans le bâtiment, mais il a bien évolué. Maintenant, il vend et loue des appartements. Je m'intéresse un peu à tout et je réfléchis aussi à mon avenir. Tu penses déjà à ta reconversion ? Tirpan : J'ai beau aimer le foot, je ne me vois pas continuer là-dedans après ma carrière. C'est quand même un monde à part. Je n'ai pas ce besoin de continuer comme entraîneur ou dans un autre rôle. Dans un futur proche, je vais plutôt investir dans un bâtiment avec mon père, du côté de Leeuw-Saint-Pierre, où mes parents habitent. Ce détachement vient aussi du fait que tu avais tout arrêté, à dix-neuf ans ? Tirpan : Peut-être. À l'époque, je ne voyais pas mon avenir dans le foot. Ce n'est pas que je suis impatient, mais financièrement, ce n'était pas vraiment ça. Et puis, il faut dire que je n'ai jamais été le plus grand talent de mes équipes. C'est assez logique, au Brussels je jouais avec Michy Batshuayi, ça te situe... Mais ces expériences m'ont rendu plus fort et grâce à tout ce que j'ai vécu, je suis un battant. Je ne regrette en aucun cas les choix que j'ai pu faire jusqu'ici. Quand tu décides d'arrêter le foot, tu deviens maçon.Tirpan : Je jouais à Dender, en D3. J'étais jeune, mais j'en avais déjà ras-le-bol. J'avais l'impression que ça n'avançait plus. J'ai décidé de me concentrer sur le boulot. Je connaissais le métier. J'avais arrêté l'école à quinze ans parce que je n'arrivais pas à me concentrer très longtemps. J'étais trop hyperactif, alors j'ai commencé à bosser pour mon père, comme maçon. Ça a duré jusqu'à mes débuts à Dender, avant que ça devienne incompatible avec la Première. Ton quotidien ressemblait à quoi ? Tirpan : Ça a duré six, sept mois. À l'époque, on avait des chantiers à Tubize ou à Ath. J'apprenais : je faisais de la toiture, de la maçonnerie... L'entreprise de mon père fait un peu de tout. On voyait un peu au jour le jour ce qu'on allait faire. Il y avait Roberto, un ami de mon père qui est décédé, qui m'a vu grandir et qui s'est retrouvé avec moi sur le chantier. Ça faisait bizarre. J'étais encore un gamin pour lui. Mon meilleur ami était aussi avec moi. Ce sont des top souvenirs. C'est tout à fait une autre manière de vivre. À midi, on se demandait ce qu'on allait manger et on se retrouvait souvent à la friture... ( il sourit) Vous avez dû faire l'une ou l'autre connerie...Tirpan : Ah ça, j'en ai fait... Mais si mon père lit ça, il ne va peut-être pas être content. ( Rires) Un jour, il n'était pas là et j'ai dit à Roberto qu'on prenait notre pause pour manger. On est revenus trois heures après. On était partis au resto et on n'a pas vu le temps passer... On était en train de manger des pâtes, tranquillement, comme deux patrons ( il rit). Quand on est revenus sur le chantier, Roberto a pété un câble. Je n'oublierai jamais sa tête quand il nous a vus. Bon, tu te permets un peu plus de choses quand ton père est le patron... À côté de ton travail, tu continuais à jouer au foot avec des potes ? Tirpan : Même pas. Je ne voulais plus en entendre parler. Je me faisais croire que je n'aimais plus le foot. C'est un très bon ami, Amir Hossari ( joueur au Liban, ndlr), qui m'a poussé à m'y remettre. Il habitait à deux minutes de chez moi et il me cassait la tête, tout le temps, pour que j'aille m'entraîner avec lui, à Boussu-Dour. Puis, mon père s'y est mis aussi... J'ai fini par appeler Amir et on est partis s'entraîner avec les U21. Après trois ou quatre entraînements, je me retrouve avec la Première. Trois semaines plus tard, je suis titulaire en deuxième division, contre Saint-Trond. Le club m'a fait signer le contrat minimum pour pouvoir jouer en D2. Je n'étais pas pro, je touchais dans les 800 euros, mais il fallait mordre sur sa chique. Seraing rachète ensuite le matricule de Boussu-Dour, te prend dans son noyau et ta saison te permet de signer à Mouscron, où le duo d'agents Pini Zahavi et Fali Ramadani reprennent l'Excel. Tu es un peu " l'homme des reprises "...Tirpan : Je suis arrivé à Mouscron via l'ancienne direction. Trois semaines après, le club est racheté. Le nouveau directeur sportif, Yuri Selak, me dit d'entrée que je dois partir. Je venais juste de réaliser mon rêve en signant en D1... J'ai été très clair : je ne voulais pas partir, même si Selak voulait me prêter au Patro Eisden. J'ai vécu six mois de galère, à m'entraîner tout seul. Finalement, le renvoi de Cedomir Janevski début 2016 et l'arrivée de Glen de Boeck ont changé la donne.Tirpan : Oui, mais Yuri Selak était encore là. Il a dit à Glen De Boeck quels joueurs devaient aller dans le noyau B. J'en faisais encore partie. J'y suis resté un petit mois et un mardi, j'ai reçu un appel de Laurent Demol ( le T2, ndlr). Il m'a dit de venir m'entraîner le lendemain. Le samedi, j'étais titulaire contre Louvain. Si on perdait, on descendait en D2. On gagne (3-1) et je ne suis presque plus jamais sorti de l'équipe. Pourquoi avoir choisi de rester, après une telle saison ? Tirpan : Parce que les dirigeants ont vite changé d'avis. Après tout ce que j'avais vécu, je me disais que plus rien ne pouvait me tuer ( sic). L'entraîneur était aussi derrière moi. Glen De Boeck nous a donné de la confiance, c'est pour cela qu'on s'est maintenus. C'était un grand changement, par rapport à Janevski, qui ne connaissait même pas mon prénom... C'est-à-dire ? Tirpan : Je n'oublierai jamais notre premier match de championnat. C'était à Charleroi. La veille, il me dit que je ne vais pas jouer parce que, soi-disant, j'avais pris trop de cartons à Seraing. J'avais pris deux cartons jaunes sur la saison ( trois en réalité, dont un rouge, ndlr)... Le 23 septembre 2017, tu portes les couleurs d'Eupen quand tu marques contre Mouscron. Il y avait un esprit de revanche ? Tirpan : Un esprit de revanche, oui, dans le sens où dès que je touche le ballon, les supporters insultent ma mère alors qu'elle est dans les tribunes. Si tu veux m'insulter, insulte-moi, pas de souci, mais pas les personnes qui m'entourent. Avant le match, je me suis dit que si jamais je devais marquer, je ne célébrerais pas. C'est quand même le club qui m'a lancé. Mais, la vérité, c'est que ça m'a quand même touché d'être insulté de cette façon-là. Les supporters me reprochent d'être parti, mais ils ne savent pas ce qui se passe pendant la semaine. Un esprit de revanche aussi envers la direction ? Tirpan : Aussi, même si elle avait changé en partie. J'ai demandé des tickets au club pour que mes parents viennent au match et ils ont refusé. On m'a répondu, par mail : " Pour la famille Tirpan, on n'a pas de tickets disponibles ". J'ai trouvé ça très petit. À Eupen, tu vis une nouvelle saison galère, avant de valider le maintien de manière miraculeuse contre Mouscron. Sur le coup, tu parles du " meilleur moment " de ta vie...Tirpan : Oui, parce que tu ne t'y attends pas. Surtout quand t'entends que c'est 2-0 pour Malines. Mais on avait une motivation de fou. En face, ils avaient des blessés, ils étaient déjà sauvés et on savait qu'ils sortaient de trois heures de route... C'est humain, ils avaient moins envie. On a réalisé le match parfait. C'est le meilleur scénario possible. En termes d'émotions, c'est mon meilleur moment de football ( voir cadre). En quatre saisons en D1, tu as toujours lutté pour le maintien. Cette fois, ton club est relégué sportivement. Tu n'as pas l'impression de faire les mauvais choix, voire d'avoir la poisse ? Tirpan : Non, pas vraiment. Sur ces quatre saisons, à chaque fois, on pensait qu'on allait descendre et on n'est jamais descendus, mis à part avec Lokeren et ce n'est pas encore acté. Je ne pense pas être un chat noir. Tous ceux qui m'ont côtoyé savent que je me bats pour l'équipe que je représente. Je ne me suis pas non plus retrouvé dans des situations faciles... À Mouscron, tu gagnais 2.500 euros brut par mois, ce qui était relativement faible. C'est ton envie de capitaliser qui te fait changer régulièrement de club ? Tirpan : Je tiens ça de mon père, qui m'a appris à chercher le meilleur pour ma famille. Sur une carrière, tu as dix ans pour prendre le maximum d'argent. C'est la réalité du football. À trente-cinq ans, c'est fini et tu redeviens une personne banale. Personnellement, je n'ai pas non plus été dans des clubs très stables. En vérité, je n'attends que ça, la stabilité. Pour ma femme, ce n'est pas chouette de déménager chaque année. Ce n'est pas pour rien qu'à Lokeren, j'ai accepté un contrat de quatre ans. Après, il s'est passé ce qu'il s'est passé et aujourd'hui, je ne sais pas de quoi sera fait mon avenir. Sauf que la D1B ne m'intéresse pas. J'ai tellement donné pour en arriver là que je ne veux plus lâcher la D1A. Si Lokeren est en D1B, je vais malheureusement devoir aller voir ailleurs. Après ta carrière, tu continueras à aller voir des matches ? Tirpan : Bien sûr. J'aime trop le football. Ma femme et mon beau-père sont aussi des fanatiques. Quand ils ne viennent pas me voir, ils sont à l'Antwerp. C'est une grande partie de nos vies. Le week-end, avec ma femme, on va voir Thes Sport ou Tirlemont et le jour suivant, on est à l'Antwerp. Le lendemain, on peut même être à Zuun. On peut aller voir des matches de P3 comme des matches de D1. Nos week-ends sont remplis de foot. Je préfère ça que de passer mon dimanche dans mon fauteuil. J'ai la chance d'avoir une femme qui adore le football. Certains couples vont faire les magasins, nous, on va au football.