Dimitri de Condé n'a pas abandonné ses études une fois passé footballeur professionnel. Il a d'ailleurs découvert le monde du travail par la suite, avant que le virus du football ne le reprenne. Après avoir entraîné les jeunes du KRC Genk, il en est directeur sportif, depuis quatre ans.
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Dimitri de Condé n'a pas abandonné ses études une fois passé footballeur professionnel. Il a d'ailleurs découvert le monde du travail par la suite, avant que le virus du football ne le reprenne. Après avoir entraîné les jeunes du KRC Genk, il en est directeur sportif, depuis quatre ans. Le Limbourgeois est resté simple, il s'exprime clairement. Il n'aime pas les feux de la rampe mais refuse rarement une interview. Ne le cherchez pas sur les réseaux sociaux, par contre : " Je n'ai aucun compte. À mon poste, on ne peut pas se laisser distraire par les émotions des autres. " Tu as connu une existence normale, puisque tu as travaillé pour l'usine familiale de pneus. DIMITRI DE CONDÉ : Ça m'a ouvert les yeux. J'ai vu les gens travailler dur chez mon père. Pendant quatre ans, j'ai été représentant et j'ai dû négocier avec le secteur du transport, confronté à une guerre des prix. Mais je n'ai jamais oublié le football. 80% de mes discussions portent là-dessus. Je suis issu d'une famille de footeux. Mon oncle a joué en D1, ma grand-mère lessivait les maillots de Hawai Hasselt. J'ai joué en minimes à Hasselt et le week-end, je suivais les matches de Jean-Marie Dewallef et Roland Jansen. J'ai ensuite rejoint Lommel. J'ai poursuivi mes études de management d'entreprises quand j'ai intégré le noyau A mais j'ai dû les interrompre au Standard. Tu as encore une vie en dehors du football ? DE CONDÉ : Mes rares amis ne font pas partie de ce milieu. Nous parlons de musique, ma passion. Quand je jouais, j'assistais parfois à des concerts. J'y ai notamment croisé Franky Van der Elst. Maintenant, je passe ma vie au téléphone. Je n'éteins mon gsm que la nuit. J'estime qu'il est de mon devoir d'être disponible : je dois donner l'exemple. Je suis quasi sept jours sur sept au club. Je ne passe pas ma vie à voyager, donc. Mon scouting est très précis. J'ai entière confiance en la cellule dirigée par Dirk Schoofs. Nous parlons la même langue sportive. Le samedi, j'essaie d'assister à des matches de jeunes. Les gens doivent savoir qu'ils peuvent s'adresser à moi quand c'est nécessaire. La structure de Genk est très différente des binômes du Club, Verhaeghe-Mannaert, ou de Gand, De Witte-Louwagie. DE CONDÉ : Il y a sans doute plus de concertation chez nous. Le comité sportif se réunit deux fois par mois et il y a aussi une concertation sportivo-financière. En plus du conseil d'administration, je suis en contact quotidien avec le CEO Erik Gerits et l'entraîneur. J'ai eu le président, Peter Croonen, en ligne à deux reprises pendant mon trajet jusqu'ici. Tu n'aurais pas préféré poursuivre une carrière d'entraîneur ? DE CONDÉ : C'était possible. J'en ai discuté avec Gunter Jacob quand il était à Genk. Il avait entraîné Malines mais était dégoûté du travail. Maintenant, je le comprends. Ce chapitre est clos. De quoi un bon directeur sportif doit-il être capable ? DE CONDÉ : Il ne peut se laisser entraîner par les émotions. Il doit forcer le respect. Je suis beaucoup plus motivé que quand je jouais. On me disait gentil mais je trouvais mon opinion plus importante que celle de l'entraîneur et je ne supportais pas d'être sur le banc. J'entrais donc rapidement en conflit avec le coach. J'ai quitté Genk après six mois suite à une discussion avec René Vandereycken. Il faut que le club ait une philosophie, que les gens puissent dire : ça, c'est Genk. Les résultats ne peuvent pas toujours être bons mais la clarté est importante. L'Ajax en fait la démonstration. Notre ADN requiert toute notre attention. Que doit être l'ADN de Genk ? DE CONDÉ : Il doit venir de notre académie. Un football soigné, des joueurs techniques qui mouillent leur maillot. Le public veut voir de l'engagement, des attaques. Pas par longs ballons, même si c'est une forme d'attaque. Ça me convient car j'ai toujours aimé les stylistes et les joueurs dotés de vista. Parce que tu étais comme ça ? DE CONDÉ : Absolument. Les anciens gardiens misent sur l'organisation alors que les ex-attaquants cherchent à insuffler de l'assurance à leurs avants. À quoi cet ADN doit-il aboutir ? DE CONDÉ : La question, c'est : voulons-nous être le club du Limbourg ou dépasser ses frontières ? Sans être arrogant, j'aimerais qu'il soit plus grand. Plus fanatique, aussi. Évidemment, nous sommes obligés de vendre des joueurs car notre président ne peut pas mettre de l'argent sur la table dans les moments difficiles. L'avantage, c'est que nous pouvons ainsi rester le club du peuple. Un moment donné, Genk donnait l'impression de faire du commerce de joueurs, d'être une machine. Nous sommes de bons vendeurs mais ces dernières années, nous avons tout mis en oeuvre pour conserver notre noyau et éviter que des joueurs ne partent trop vite. Comment attacher les joueurs au club ? Par un billet pour la Champions League ? DE CONDÉ : Ça dépend des joueurs. La situation familiale est décisive pour certains mais en général, c'est surtout l'âge. À 23 ans, on a encore tout l'avenir devant soi mais si on est encore en Belgique à 27 ans, un transfert à l'étranger devient plus difficile. C'est plus facile de comprendre les joueurs quand on a soi-même été footballeur ? DE CONDÉ : Peut-être. Je sens facilement ce qu'un joueur pense et souhaite obtenir. Ils apprécient le fait que je ne suis pas un homme d'affaires dur, en tout cas. Le feuilleton Alejandro Pozuelo t'a énervé et fâché, en tout cas. DE CONDÉ : C'est le cas le plus extrême. Il est arrivé subitement, alors que nous pensions tout contrôler. L'offre est officiellement arrivée le 31 janvier à 22 heures. Le timing ne pouvait pas être pire. Après les premières émotions, j'ai réalisé que le club était plus important que n'importe quel joueur tout en étant conscient qu'à son âge, personne ne refuserait pareille offre. J'ai donc vite compris que c'était terminé. À partir de ce moment, une seule chose comptait : trouver le meilleur accord possible pour les trois parties. Cette affaire t'a-t-elle rongé ? DE CONDÉ : J'ai craqué lors du match à domicile contre le Standard, après le deuxième but et la victoire. Le chapitre est clos, maintenant. Nous ne sommes pas le RC Pozuelo. Mais soyons clairs : cette offre fait de Pozuelo le joueur le mieux payé de MLS. Je sais à peu près ce que Victor Vazquez gagnait en Amérique. Pozuelo n'y serait jamais parti pour ça mais en tant que remplaçant de Sebastian Giovinco, il émargeait à une autre catégorie. Il n'y a pas trois équipes de MLS qui peuvent offrir pareil salaire. Le fait qu'elle n'ait pas choisi Zlatan Ibrahimovic mais le capitaine du numéro un du petit championnat de Belgique est un compliment. À cause de cette affaire, on n'a pas vu le meilleur Genk pendant un temps. Nous n'avons pas été assez forts mentalement mais nous allons en sortir renforcés. Cette affaire insuffle une motivation supplémentaire au noyau. C'est toi qui a déniché Pozuelo. Qu'as-tu décelé de plus que tes collègues ? DE CONDÉ : Joueur, je réfléchissais beaucoup et je n'étais jamais satisfait de mes matches. Je savais ce dont j'étais capable ou pas. Je décèle chez les autres ce que je n'avais pas. Quand j'entraînais les U17, j'avais Bryan Heynen. Sa touche de balle était tellement belle que j'ai immédiatement su qu'il pourrait réussir une belle carrière. Pozuelo s'est très bien adapté à notre championnat physique, malgré quelques hauts et bas. Genk t'a-t-il surpris cette saison ? DE CONDÉ : Oui. Quand nous avons pris la tête du classement, je me suis dit : Pourvu que nous la conservions une semaine. Cette saison m'a vraiment surpris. Ce succès s'explique par plusieurs facteurs. L'entraîneur est parvenu à faire fonctionner les joueurs de manière optimale. Philippe Clement sent bien le vestiaire tout en sachant ce que veulent les supporters de Genk. Philippe connaît également les paramètres nécessaires en championnat. Il les travaille d'arrache-pied à l'entraînement. Il a convaincu les joueurs de se rendre systématiquement au fitness à leur arrivée au club. En étant là avant leur arrivée et en restant au club après leur départ, il leur envoie un signal fort. Ils ne peuvent pas se cacher. Genk a particulièrement bien réussi ses transferts. DE CONDÉ : Nous savons déjà ce qui manque au noyau mais il faut aussi un peu de chance. Notre chef du scouting et moi suivons un footballeur que nous trouvons exceptionnel mais nous dépendons du marché. Ruslan Malinovskyi a été un dossier difficile. Il nous a pris six mois. Le Shakhtar Donetsk n'a accepté de le louer qu'en deuxième instance, mais sans option d'achat. Puis il s'est déchiré les ligaments croisés. J'ai continué à appeler Ruslan. C'est tout juste si je ne l'ai pas harcelé. Ally Samatta est un bel exemple aussi. Pendant deux ans, il a été jugé négativement car il présentait des statistiques insuffisantes pour un avant. Il est maintenant en tête du classement des buteurs et tout le monde le trouve bon. Nous n'hésitons pas non plus à investir dans les jeunes. Nous avons mis le prix pour Sander Berge. C'était une somme importante pour un garçon de 18 ans qui n'avait joué que quatre mois en Norvège mais actuellement, on demande des montants conséquents pour des jeunes d'Ukraine ou de Finlande. En Pologne, on arrive vite à sept millions. Pourtant, Genk a trouvé Lucumi en Colombie, alors que le marché y est difficile. DE CONDÉ : J'ai un atout : je n'abandonne pas facilement. Quand je veux un joueur, je vais loin. Je mets tout en oeuvre pour l'obtenir. Les joueurs sont flattés qu'on insiste pour s'assurer leurs services. Je suis en contact avec certains depuis deux ans et j'espère les transférer cet été. Mais dès que l'Italie s'intéresse à eux, je peux les oublier. Nous sommes en train de parler de talents étrangers. Genk ne veut-il pas être différent des autres clubs ? DE CONDÉ : Si. Nous ne devons pas perdre de vue l'essentiel. Notre école des jeunes est notre principal vivier. Encore faut-il que les jeunes soient prêts à jouer en équipe Première. Ce ne sont pas tous des Kevin De Bruyne ou des Thibaut Courtois qui étaient prêts à 18 ans. Certains doivent encore évoluer, comme Leandro Trossard avant eux. En plus, nos résultats des dernières années ont relevé la barre. Il y a une fameuse différence entre lutter pour le titre et viser la quatrième place. Un moment donné, nous alignions sept ou huit joueurs du cru mais les résultats étaient mauvais. Il faut trouver un équilibre entre résultats et éclosion des jeunes. Tu te passes fréquemment des managers. C'est difficile ? DE CONDÉ : J'ai travaillé sept ans dans l'entreprise de mon père. J'y ai été confronté à la crise économique et j'ai dû me battre pour chaque centime. Je ne trouve donc pas les salaires actuels des joueurs normaux. Je suis fier d'avoir été transparent dès que j'ai été nommé directeur sportif. Je me suis occupé du scouting, des joueurs, alors que beaucoup de clubs, sans citer de noms, se sont reposés sur les agents. Un manager a peut-être deux de nos footballeurs dans son portefeuille. C'est tout. Je ne veux pas en arriver à ce qu'un manager défende les intérêts de six de nos joueurs. Il y a quelques années, la situation de Genk était différente. Le changement a-t-il été difficile à imposer ? DE CONDÉ : Très. À mes débuts, tout le monde s'est demandé comment j'allais m'en sortir, sans liens avec des managers. Alors que maintenant, on ne parle que de l'opération Mains propres. Dès le premier jour, j'ai quand même ouvert ma porte aux managers, comme à tout le monde. Les agents savent ce que nous voulons. Certains m'ont confié que nous sommes un des rares clubs où ils ne doivent pas dire ce qui doit se passer. C'est un beau compliment. Connaît-on Genk en Tanzanie ou en Colombie ou est-ce plutôt le pays de Hazard, De Bruyne et Courtois ? DE CONDÉ : On connaît Genk. À cause de notre liste impressionnante de jeunes que nous avons vendus à de grands championnats et qui y jouent : de Kabasele à Koulibaly en passant par Milinkovic-Savic, Ndidi ou Bailey. C'est ce qui fait notre force. Vendre est une chose, réussir dans une grande compétition est encore une autre paire de manches. Genk ne redoute-il pas un exode ? DE CONDÉ : Si j'avais peur, j'aurais intérêt à arrêter. Cela veut-il dire que ça ne va pas se produire ? C'est autre chose. Mais je n'ai pas peur. Je fais confiance aux personnes qui m'entourent. Même si tout le monde reste, nous n'aurons plus jamais autant d'avance sur nos poursuivants. Nous devons être conscients que nous sommes un outsider. Nous allons tout faire pour éviter un exode mais nous avons nos limites. Nous devons nous tenir prêts, avec des remplaçants adéquats tout en étant clairs quant à notre identité et à ce que nous voulons être. Avant la saison, personne à Genk n'aurait cru possible pareille saison. Nous sommes déjà qualifiés pour l'Europe et toute la pression repose sur les autres clubs, qui ont des budgets d'un tout autre ordre de grandeur. Eux, ils sont obligés de réussir. Nous subissons une certaine pression de l'extérieur mais en interne, nous n'avons pas ce sentiment. Y a-t-il un plan B suite au départ de Pozuelo ? Qui est susceptible d'être le nouveau leader ? DE CONDÉ : Je ne répondrai pas. Ce choix est l'apanage de l'entraîneur et de son staff. Selon mes principes, le directeur sportif est responsable de la composition du noyau avec lequel doit travailler l'entraîneur. L'année passée, j'ai rendu visite à Alejandro Monchi, à l'AS Rome, afin d'en apprendre davantage, parce que selon moi, il est le meilleur, compte tenu de ce qu'il a réalisé au FC Séville. Il est encore plus strict dans la répartition des tâches. Chacun doit pouvoir bien travailler dans son domaine. Philippe Clement est-il prêt à franchir un palier supplémentaire ? DE CONDÉ : Ça devra être à l'étranger, puisque nous sommes actuellement le numéro un en Belgique. ( Rires) Donc, quand le Club Bruges hésite à prolonger le contrat d'Ivan Leko, tu ne te tracasses pas ? DE CONDÉ : Je continue à penser que Philippe est l'entraîneur idéal pour Genk et je pars donc du principe qu'il sera encore notre coach la saison prochaine. Mais je ne serais pas surpris que des équipes de Bundesliga s'intéressent à lui : il est jeune, très motivé et il obtient des résultats. Quelle importance revêt un titre éventuel, assorti d'une qualification pour la Champions League dans tes projets pour l'entraîneur et les joueurs ? DE CONDÉ : Nous rêvons du titre mais est-il un must pour Genk ? Non. Nous ne pouvons pas placer la barre aussi haut que quelques autres clubs belges. Ce serait un suicide. Genk connaîtra toujours des hauts et des bas. Nous devons rester les pieds sur terre. Je suis d'un naturel réaliste. Et Philippe est le plus bel exemple de cette mentalité. Nous savons qui nous sommes. Un club issu d'une fusion, qui a travaillé d'arrache-pied pendant trente ans et qui continuera à le faire les trente prochaines années.