Il n'y a que treize kilomètres entre Diegem et la Grand-Place de Bruxelles, mais un monde les sépare. Même si la capitale du pays continue à s'étendre. On le voit aux nouveaux projets de construction dans la commune, au caractère des rues et à certains commerces. Le phénomène n'échappe pas au club de Diegem Sport, qui accueille de plus en plus de jeunes joueurs issus de la capitale. La langue véhiculaire reste cependant le néerlandais, car 80% de ces jeunes joueurs, aux origines diverses, sont scolarisés dans des écoles néerlandophones.
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Il n'y a que treize kilomètres entre Diegem et la Grand-Place de Bruxelles, mais un monde les sépare. Même si la capitale du pays continue à s'étendre. On le voit aux nouveaux projets de construction dans la commune, au caractère des rues et à certains commerces. Le phénomène n'échappe pas au club de Diegem Sport, qui accueille de plus en plus de jeunes joueurs issus de la capitale. La langue véhiculaire reste cependant le néerlandais, car 80% de ces jeunes joueurs, aux origines diverses, sont scolarisés dans des écoles néerlandophones. Diegem, qui a fusionné avec Machelen - et pas avec Zaventem - en 1977, a vu sa population doubler, passant de 3.000 à 6.000 âmes, mais reste une commune flamande blottie entre le Ring de Bruxelles et la Région Bruxelles-Capitale, avec un centre compact autour de l'église et un grand parc. Ariël Jacobs, qui est né et a grandi dans la commune, serait-il d'accord de se balader dans les environs? "Oui, mais pas trop vite", sourit-il. "Sinon, nous aurions quitté Diegem sans nous en rendre compte." Parfois, la conversation est interrompue par le bruit d'un avion qui survole la commune à basse altitude. Jacobs y est habitué: "On n'y échappe pas, lorsqu'on habite ici. Ce sont surtout les gens qui viennent d'ailleurs qui s'en offusquent." Le village de son enfance a bien changé. Il subsiste quelques bons restaurants, mais le nombre de cafés est passé de 23 à trois établissements seulement. "Plutôt que pointer les inconvénients de cette proximité avec Bruxelles, je préfère en souligner les avantages. On pourrait se plaindre des nombreuses routes rapides, des parcs industriels et des avions qui volent bas, mais nous avons encore la chance d'habiter dans un cadre relativement champêtre. Et en vingt minutes, on peut se rendre à la Grand-Place." Jacobs a passé l'essentiel de sa vie active dans la capitale. Enfant, il se rendait tous les quinze jours au stade du Crossing Schaerbeek, situé à sept kilomètres. "C'était, avec Anderlecht et l'Union, la seule équipe de haut niveau des environs. Nous prenions place dans la tribune debout, près du poteau de corner. L'ambiance était souvent chaude et le stade bien rempli. La plupart des équipes n'aimaient pas se produire là-bas, surtout au coeur de l'hiver, car la pelouse était souvent grasse et à partir de novembre, il n'y avait plus un brin d'herbe. J'y ai vécu des soirées magiques, avec Josef Masopust et plus tard Salvador. J'y suis retourné il y a quelques semaines, c'est devenu un joli stade moderne." Il n'y a pas que le samedi soir que Jacobs se rendait à Bruxelles. À la demande de sa mère, qui avait elle-même suivi sa scolarité dans la langue de Voltaire, il s'est inscrit dans une école francophone, d'abord à Haren, une commune voisine, puis dans la capitale. "À l'époque, en plein conflit linguistique, on était censé suivre les cours dans sa langue maternelle. J'avais donc toujours peur d'une inspection, même si mon père m'avait expliqué ce que je devais répondre dans ce cas-là: que ma mère parlait le français à la maison, et que nous avions un commerce où les deux langues étaient utilisées. Un samedi matin, un inspecteur très strict a fait irruption dans la classe. Je n'étais pas à l'aise, mais les explications l'ont convaincu." Après ses humanités, Jacobs a encore suivi une formation de traducteur-interprète à Bruxelles. Il s'exprime couramment en néerlandais, en français, en anglais et en allemand. Lorsque la Communauté Européenne s'est élargie de six à neuf pays en 1973, il a décidé d'étudier l'une des nouvelles langues: le danois. Faut-il s'étonner que, bien plus tard, il soit devenu l'entraîneur du FC Copenhague? Sa vie professionnelle s'est également déroulée majoritairement à Bruxelles: d'abord dans les bureaux de l'OTAN, à Evere, puis comme employé de l'Union belge, à l'Avenue Houba de Strooper de Laeken, et enfin comme entraîneur de club au RWDM et à Anderlecht. C'est dans la parc communal de Diegem que Jacobs a passé l'essentiel de sa jeunesse et aussi presque l'intégralité de sa carrière de footballeur. Au-dessus de la maison familiale, dans la rue Vander Aa, on peut toujours apercevoir l'ancien tableau "Sportlokaal Diegem Sport". À l'époque, il s'agissait d'un café. Jacobs n'avait qu'à traverser la rue pour se retrouver dans le parc, fréquenté par toute la jeunesse de Diegem. Il n'y avait guère d'alternative: pas de centre pour la jeunesse, pas de salle de sports, pas d'autre terrain de sport. "Le matin, on se rendait au parc avec un ballon, et on attendait que d'autres jeunes arrivent pour organiser un petit match. Souvent, on restait jusqu'au soir, lorsqu'il était temps de rentrer à la maison pour dîner." Logiquement, Jacobs a fini par s'affilier au club local, Diegem Sport. Dans ces années-là, le terrain était encore ouvert sur le parc. Aujourd'hui, c'est un vrai stade, grillagé. Mais pas de panique: Jacobs n'a pas oublié les clés du complexe. Jusqu'au début des années 80, Jacobs était, à son corps défendant, l'homme de Diegem Sport, celui qui est monté de troisième provinciale en troisième nationale avec son équipe. Non, ce n'était pas un footballeur de classe mondiale: "Ils m'alignaient comme extérieur gauche, c'est là que je commettais le moins d'erreurs pouvant prêter à conséquence. Je n'appréciais pas trop cette position, mais j'avais un gros problème: j'inscrivais toujours beaucoup de buts. Un attaquant qui marque est, logiquement, indéboulonnable. Dommage, car j'aurais préféré occuper un autre poste." Lorsqu'il est parti au FC Diest, en deuxième nationale, pour également jouer comme attaquant, il a montré ses limites. "Le fait est que plus tard, lorsque j'ai reculé dans l'entrejeu avec l'âge, je me suis rendu compte que ce poste me convenait mieux. Je pouvais diriger le jeu. Mais, pour autant, je n'étais pas taillé pour réaliser une carrière au plus haut niveau." Lorsqu'il a débuté comme entraîneur, on lui a régulièrement reproché de ne pas avoir été un footballeur de haut niveau. "Mais José Mourinho n'a pas joué au plus haut niveau, lui non plus. Je n'ai jamais voulu me battre contre les moulins à vent. Mon père m'a souvent dit qu'il n'était pas possible de combiner deux choses. Et chez nous, les études primaient." Ce qui le surprend le plus, lorsqu'il jette un regard rétrospectif sur son parcours dans le football, c'est qu'il a osé quitter sa zone de confort pour se lancer dans le football professionnel, où l'avenir est toujours incertain. "Subitement, j'ai atterri dans la jungle." C'était en tout cas vrai pour son premier club, le RWDM. "Ce n'était pas le club le plus simple pour se lancer, mais avec le recul, je m'estime satisfait d'avoir débuté là-bas, car j'ai directement été confronté à la réalité." Il soupire: "C'est alors qu'on se rend compte que le football est vraiment un monde à part. Passer du football à un métier plus traditionnel, c'est compliqué, car on a pris l'habitude de tout regarder avec des oeillères. On est plongé dans un entonnoir. À partir du moment où l'on est entré, cela devient très difficile d'en sortir. Parfois, lors d'un jour "sans" de son équipe, on a l'impression qu'on va mourir sur le banc, mais lorsqu'on est licencié ou que son contrat se termine, on n'aspire qu'à une chose: y retourner. C'est de l'esclavage, ou de la passion?" Qu'a-t-il appris en tant qu'entraîneur dans le football professionnel? "Que le plus important, ce n'est pas ce que l'on connaît, mais qui l'on connaît. Avoir un bon réseau est indispensable. J'ai toujours travaillé sans agent, mais à l'époque actuelle, c'est devenu impossible. Comment ai-je atterri un jour au FC Copenhague? Un jour, j'ai reçu un coup de fil d' Axel Smeets. Je l'avais encore coaché en équipe nationale espoirs, et il était devenu agent: "Ariël, je suis aux côtés du directeur technique de Copenhague. Je lui ai demandé de quel type de joueur il avait besoin, mais il recherche surtout un entraîneur. Cela te tenterait-il?" "En octobre, alors que j'étais dans ma première année à Copenhague, j'ai reçu un coup de fil de Jean-François De Sart, avec qui j'avais travaillé chez les Espoirs. Il était le directeur technique du Standard et me téléphonait de la part de Roland Duchâtelet, qui venait de limoger Ron Jans. Je ne pouvais pas faire ce coup-là à Copenhague, et j'ai expliqué au club danois que je restais. Ils n'ont pas apprécié qu'un autre club m'ait téléphoné directement, sans passer par eux." Lorsqu'il analyse sa carrière dans le football professionnel, ce n'est pas le titre remporté avec Anderlecht ou la Coupe de Belgique remportée avec La Louvière qui lui procure le plus de satisfaction. "Ce qui me vient en tête, ce ne sont pas les trophées, mais les progrès accomplis avec un certain nombre de personnes, en particulier à La Louvière. Lorsque je suis arrivé, le club était sur le point de descendre en D2. Cela aurait signifié la mort du club. Mais certains ont effectué de beaux progrès et nous avons vécu de belles années, jusqu'au jour où Filippo Gaone m'a invité au restaurant. C'était lors de ma troisième saison et il m'a confié: Normalement, nous devrions discuter d'une prolongation de contrat, mais il se pourrait que je jette l'éponge dans six mois. Tu peux rester aussi longtemps que tu le veux, mais ne viens pas dire après que je ne t'ai pas prévenu." "Lorsque j'étais à Mouscron, Herman Van Holsbeeck, que j'avais connu à Molenbeek, m'a demandé si j'accepterais de venir à Anderlecht." Pour beaucoup de gens, Anderlecht est un accomplissement, une apothéose. Mais Jacobs sait que travailler dans ce club ne présente pas que des avantages: "La pression est intense, il faut le savoir et signer en connaissance de cause, ou alors ne pas y aller. J'en ai fait part aux joueurs: Vous savez comment cela se passe dans ce club, alors ne gaspillez pas d'énergie en essayant de lutter contre cela." Jacobs est fier du chemin parcouru avec certaines personnes à Anderlecht. "Aujourd'hui, la communication est très importante pour un entraîneur, mais si je veux être critique envers moi-même, je dois reconnaître que je n'avais pas assez de contacts avec les joueurs. Avec Matías Suárez, par exemple, c'était compliqué. Je ne pouvais pas l'aborder avant un entraînement pour lui demander comment il se sentait, si son épouse et ses enfants allaient bien, etc. Simplement, parce qu'il ne parlait que l'espagnol. C'était un problème." Un entraîneur doit avoir un bon contact avec ses joueurs, à l'image de José Mourinho qui, après la conquête du titre avec l'Inter, est sorti de sa voiture pour apostropher Marco Materazzi, qui était international italien mais pas titulaire dans son club. C'est une image qui, aux yeux de Jacobs, symbolise le lien idéal entre entraîneur et joueur. "On peut avoir de l'empathie pour eux, mais pas de la sympathie." Lui aussi avait pourtant ses joueurs préférés, "même s'il faut éviter de le montrer." Lucas Biglia était l'un d'eux: "Un joueur comme je les aime, dont tout le monde dit qu'il n'est pas un leader. Mais c'était un vrai professionnel, qui montrait l'exemple aux autres joueurs par sa façon d'être, sa façon de s'entraîner: il donnait toujours le meilleur de lui-même, sans se vanter, alors qu'il était pourtant international argentin." Dieumerci Mbokani faisait également partie de ses préférés. "Il n'avait de problème avec personne, mais il fallait avoir le code pour le comprendre. Lorsque vous étiez bien avec lui, il vous donnait beaucoup en retour." Les anecdotes fusent. Comme ce matin, en stage hivernal, lorsque Dieu ne s'est pas présenté pour le petit déjeuner. "Il était au lit et a affirmé: Je suis incapable de bouger, je n'en peux plus. Je lui ai répondu: Dieu, en bas, dans la salle de petit déjeuner, il y a 25 autres joueurs qui n'en peuvent plus." Ou la fois où, deux jours avant le match décisif pour le titre à Bruges, Mbokani a quitté l'entraînement du vendredi, sans rien dire à personne. Son agent n'est pas parvenu à le joindre, lui non plus. "Le lendemain, il est arrivé à l'entraînement comme si de rien n'était. Je lui ai demandé: Dieu, qu'est-ce qui ne va pas?" Il a répondu: Si ce joueur m'avait donné le ballon, nous aurions gagné ce petit match d'entraînement. C'est tellement banal. Le dimanche, je l'ai aligné comme s'il ne s'était rien passé, et nous avons remporté le titre. Mais je peux m'imaginer que s'il avait agi de la même manière à Monaco ou à Wolfsburg, ils n'auraient pas apprécié." Et puis, il y a Mbark Boussoufa: "Un vrai passionné, qui voulait terminer chaque entraînement par un petit match, et qui était très en colère lorsqu'on l'obligeait à quitter le terrain cinq minutes plus tôt." Un jour, il y a eu un petit accroc avec Bous: "Lors d'un dimanche sans voiture, le bus est parti à 11h30 pour rejoindre l'hôtel à Diegem. Problème: Boussoufa et Olivier Deschacht, deux piliers de l'équipe, n'étaient pas encore là. À 11h35, le chauffeur m'a regardé, et je lui ai dit: Démarre. Une seconde plus tard, deux voitures sont entrées sur le parking. Le chauffeur m'a de nouveau regardé, j'ai senti les yeux des autres joueurs dans mon dos. Je savais que, dans un moment de forte pression, il fallait bannir toute émotion et réfléchir de façon rationnelle. J'ai donc répété: Michael, démarre. ( Il rigole) J'ai dit au team manager: Qu'ils veillent à être présents au briefing à l'hôtel à 12h30. Ils étaient furieux, mais je les ai quand même titularisés tous les deux." Milan Jovanovic était une vraie vedette: "On attend d'un tel garçon qu'il fasse la différence sur une action d'éclat, durant le match. À un moment donné, Milan n'apportait plus rien, et s'entraînait aussi de façon très nonchalante, au point d'irriter les autres. Nous avons décidé de le laisser sur le banc à Gand. Nous nous attendions à ce qu'il réagisse très mal, mais à notre grand étonnement, il a répondu: OK. Jusqu'au moment où, le dimanche midi pendant l'échauffement, j'ai entendu qu'il ne voulait pas s'asseoir sur le banc. Plein de choses me sont passées par la tête, mais j'ai gardé mon calme. Et qu'ai-je vu, au coup d'envoi? Milan était assis sur le banc! Je l'ai fait monter à 0-3. Il a réalisé une belle action, à la base du 0-4, et je l'ai félicité après le match." En 2013, Ariël Jacobs a mis un terme à sa carrière d'entraîneur. Il était alors le coach de Valenciennes, mais n'était pas pleinement concentré sur son job. Alors qu'il l'avait toujours été jusque-là. "Ma femme m'a permis de me consacrer pleinement au football. Elle a toujours continué à travailler, elle tenait un magasin de vêtements à Diegem. Elle a arrêté plus tôt que prévu pour veiller sur mes parents, alors que je me trouvais à Copenhague." Sa mère était malade depuis longtemps, et son père commençait à souffrir également. "Mon épouse m'a alors soulagé de beaucoup de mes tâches. Déjà, j'étais très hésitant à l'idée de partir à l'étranger, en raison de l'état de santé de mes parents, mais mon père m'a encouragé à le faire." Il y a eu un moment-clé: c'était un vendredi soir de 2014, alors que Jacobs quittait Valenciennes pour rentrer à la maison. "Mon épouse m'a téléphoné pour m'annoncer que mon père n'était pas bien. En dix secondes, j'ai pris ma décision: j'allais arrêter ma carrière d'entraîneur pour m'occuper de lui. J'ai directement téléphoné au président, qui m'a demandé de réfléchir un peu, car la nuit porte conseil. Mais le lendemain, je n'avais pas changé d'avis. Lorsqu'on est responsable d'autres personnes, mais qu'on ne parvient pas à se focaliser sur son métier, ça me dérange. Je ne sais pas si j'aurais agi de la même manière si la situation s'était présentée dix ans plus tôt." Car le métier d'entraîneur est très exigeant. "On est très accaparé. Il procure beaucoup de satisfactions, c'est un métier passionnant, mais si l'on veut l'exercer correctement, il faut oublier tout le reste. On est pris jour et nuit. Un jour, ma femme m'a dit: Soit tu travailles plus lentement que les autres entraîneurs, soit tu travailles mal, mais tu ne vas pas me dire que tous les entraîneurs vivent de la même manière?" "Le football est une obsession, mais n'a jamais constitué un supplice. L'impact n'était cependant pas négligeable, mais je n'ai jamais entendu personne se plaindre à la maison. Pourtant, ma femme et moi n'avons jamais pu partir ensemble en vacances, car avec son magasin, elle ne pouvait partir qu'après les soldes, lorsque les entraînements avaient déjà repris. Et je n'ai assisté qu'à une seule des six fêtes de communion de mes trois enfants." Jacobs a retiré le maximum, comme joueur et comme entraîneur. A-t-il arrêté trop tôt? Il hésite. "Mon père n'a jamais su que c'était à cause de lui que j'avais arrêté. J'ai encore pu prendre soin de lui pendant deux ans, discuter avec lui. Je n'ai jamais considéré mon père comme un papa, mais plutôt comme un ami, un conseiller. Ces deux années n'avaient pas de prix... Il est finalement décédé quatre mois avant ma mère, qui souffrait de la maladie d'Alzheimer depuis trente ans. Sa mort m'a fortement touché. J'ai été surpris de l'impact que son décès, qui date d'il y a cinq ans, a produit sur moi. J'étais complètement bouleversé. Il est mort dans mes bras, à 89 ans. Après cela, je n'ai plus rien fait pendant deux ans. J'avais besoin de digérer." Aujourd'hui, Jacobs travaille toujours dans le football, chez Double Pass. Son agenda continue de se remplir cinq jours par semaine. "Mais désormais, je peux partir en vacances avec mon épouse."