L'hôtel des Diables Rouges à Kazan, vendredi peu après midi, quelques heures avant le quart de finale contre le Brésil. Il y a de la place pour un entretien, dans le lobby. Au vu de la foule massée à l'extérieur, on se rend compte à quel point le statut des Belges a évolué. De jeunes Russes se sont regroupés et scandent les noms de quelques joueurs belges qu'ils aperçoivent furtivement à travers la fenêtre. Lukaku ! Witsel ! Chadli ! A l'intérieur, Thierry Henry doit continuellement poser pour des photos, avec des Russes ou des clients du Ramada. Les Belges sont devenus des stars mondiales. Et ils n'ont pas encore battu le Brésil.

J'ai eu des doutes à l'époque du Portugal mais Roberto Martinez les a rapidement dissipés. " Bart Verhaeghe

Pour Bart Verhaeghe, vice-président de l'Union belge et qui officie ici en tant que chef de délégation, c'est la première Coupe du Monde. Ses impressions ? " L'organisation est parfaite, comme tout ce qui est mis sur pied par la FIFA et l'UEFA. Cependant, il y a parfois trop de monde autour des équipes. A ce niveau-là, j'aurais aimé davantage de sérénité. Ce n'est pas propice à la concentration et à la préparation en amont d'un match. "

" La plupart de nos garçons ont réalisé leur rêve "

Avez-vous beaucoup de temps pour discuter avec d'autres pays ?

BartVerhaeghe : Cela aussi pourrait être organisé d'une autre manière. Au niveau des clubs, on noue des contacts qui vont plus loin, si les interlocuteurs le souhaitent, que le match stricto sensu. Ici, ce n'est pas toujours le cas. Nous n'avons, par exemple, vu personne de la Tunisie. Avec le Panama, c'était exagéré dans l'autre sens. Les Japonais, nous les connaissions déjà, il y avait une certaine continuité.

En ce qui me concerne, il ne doit pas nécessairement y avoir un dîner officiel, mais deux heures avant le match, il pourrait y avoir une rencontre entre les deux délégations, où leurs représentants pourraient discuter pendant une heure. Cela me paraîtrait une bonne initiative. Tout à l'heure, nous allons à la rencontre des Brésiliens. Je suis curieux d'entendre ce que ces gens ont à dire. Mais il faut prendre l'initiative soi-même.

Combien de gens sont venus vous trouver pour demander quel était le secret de la réussite belge. Et que leur avez-vous répondu ?

Verhaeghe : Beaucoup. Je crois que notre pays est devenu un beau mélange de races et de cultures, comme c'est aussi le cas de la Suisse et de la France. Cela rend l'équipe spéciale. La plupart de ces garçons ont réalisé leur rêve. Pour eux, le football représente un moyen de se faire une place dans la vie. Il ont saisi leur chance et ont permis à leur famille et à eux-mêmes de s'élever dans la société. Le rêve américain au niveau belge. Ils se connaissent depuis longtemps et leur moment est arrivé, car ils ont à la fois l'expérience et la maturité. Cette chance-ci, nous devons la saisir. C'est avec cette mentalité qu'ils sont arrivés en Russie. Parallèlement, une vision et une structure ont également été mises en place, au fur et à mesure que nous réalisions ce que nous avions sous la main. Car, il faut être honnête : nous ne pouvons pas prétendre : Regardez, nous avions une vision et une structure, et voyez ce qu'elles ont apporté. Ce serait arrogant de prétendre cela. En fait, nous avons ajouté la vision et la structure au succès qui existait déjà. C'est comme cela qu'il faut procéder si l'on veut réaliser quelque chose en Belgique.

" Je voulais tirer le football belge vers le haut "

Comment vous y êtes-vous pris ?

Verhaeghe : Un événement positif dans notre pays sert souvent de catalyseur pour faire changer les choses. C'est alors que l'on peut élaborer un plan. Avec des candidats compétents pour le mettre à exécution. Comme Roberto Martínez, Thierry Henry, Graeme Jones, Richard Evans... Pas nécessairement des Belges, donc. Car je savais que, si nous avions continué avec une sorte de " Wilmots II" pour ainsi dire, nous serions retombés dans une politique et une mentalité de clocher, que nous ne souhaitions pas. Je voulais aussi tirer le football belge vers le haut, de manière scientifique, et ce n'était possible qu'avec ces gens-là. Je ne prétends pas que nous n'avons pas de gens valables en Belgique, au contraire, mais le projet eût été plus difficile à mettre en place. Ceci dit, si nous n'avions pas eu une aussi bonne génération de footballeurs, nous n'aurions pas eu le choix non plus entre autant de bons entraîneurs étrangers. Sur la short-list d'il y a deux ans, il n'y avait que des étrangers. Je peux comparer la situation à celle du Club Bruges. La première fois que nous avons cherché un entraîneur, nous avons dû téléphoner nous-mêmes. Aujourd'hui, si je décidais de changer d'entraîneur, je recevrais des appels de partout.

Si nous n'avions pas eu une aussi bonne génération de footballeurs, nous n'aurions pas eu le choix entre autant de bons entraîneurs étrangers. " Bart Verhaeghe

Vous n'avez pas opté pour le plus grand nom, dans cette short-list.

Verhaeghe : Non, et c'était voulu. Nous n'avons pas opté pour un entraîneur qui avait fait ses preuves, mais pour un jeune loup aux dents longues, qui savait ce qu'était le professionnalisme. Sa carrière en dépendait, la nôtre aussi. Et tout notre football devait être tiré vers le haut avec lui, aussi bien les Diables que les équipes nationales de jeunes. Ce devait donc être quelqu'un prêt à travailler de façon professionnelle, tous les jours et non quelqu'un qui interviendrait uniquement les jours de match. Il devait habiter en Belgique, boire et manger football, être passionné, être joignable à minuit... J'exige la même chose de mon coach en club. Chris Van Puyvelde et Roberto Martinez ont pu choisir les personnes les plus qualifiées, du kiné au docteur, en passant par cuisinier, à condition de respecter le budget imparti. Le résultat est un mix de tous ces choix. Nous ne sommes pas des adeptes des contrôles permanents. Chacun doit être responsabilisé, se comporter de manière professionnelle dans son domaine.

Bart Verhaeghe en compagnie de Thomas Meunier et de Chris Van Puyvelde., BELGAIMAGE
Bart Verhaeghe en compagnie de Thomas Meunier et de Chris Van Puyvelde. © BELGAIMAGE

" La technologie moderne nous aura été d'un précieux secours "

Avez-vous vu Roberto Martínez changer au cours des deux dernières années ?

Verhaeghe : Il s'adapte comme nul autre aux évolutions et changements. Dans le foot actuel, c'est l'équipe sur et autour du terrain qui gagne. Roberto a certainement évolué dans ce domaine, il a accordé sa confiance à d'autres personnes et a beaucoup reçu en retour. Nous avons évolué dans la digitalisation, le scouting, l'accompagnement des joueurs sur le plan physique. Certains de nos joueurs ont moins joué dans leur club, mais nous avons quand même réussi à ce qu'ils soient en forme pour les matches.

Marouane Fellaini, Nacer Chadli, ou Thomas Meunier ont été décisifs ici, chapeau à Richard. Yannick Carrasco a été suivi en Chine par Lieven. Finalement, beaucoup de choses ont concordé. Et, heureusement, la technologie moderne nous aura été d'un précieux secours. Pendant le repos du match contre le Japon, on pouvait clairement montrer : la brèche se situe ici, c'est ici qu'il faut s'infiltrer. Un élément visuel est tellement plus fort qu'un petit dessin sur le tableau.

Mais la belle aventure aurait pu se terminer après le Japon...

Verhaeghe : Contre le Japon, j'ai vu défiler le film de deux ans de travail, mais je suis resté convaincu que tout allait rentrer dans l'ordre. Et s'il n'en avait été ainsi, cela aurait encore renforcé mon envie de travailler davantage. Quoi que l'on fasse, il faut essayer d'éliminer au maximum la part de risques. Tout est minutieusement pesé et réfléchi. Avant de dépenser ses sous, il faut bien réfléchir. Lors de l'acquisition d'un système de données, nous étudions à fond les différentes options. Mais même après avoir jeté son dévolu sur tel ou tel modèle, il faut rester en éveil et être attentif à l'évolution. Car tout change très vite dans ce domaine-là aussi. Chacun de nos collaborateurs doit donc être attentif à ce qui bouge dans le champ qui le concerne.

Si nous avions continué avec une sorte de " Wilmots II ", pour ainsi dire, nous serions retombés dans une politique de village que nous ne souhaitions pas. " Bart Verhaeghe

" Roberto a la capacité de se mettre dans la peau d'un autre "

L'une des principales qualités de votre coach, n'est-elle pas de savoir parfaitement gérer cette grande équipe ?

Verhaeghe : Roberto a le grand avantage de pouvoir se mettre dans la peau d'un autre et deviner sa manière de penser. Il peut alors faire des demandes réalistes. Il donne et fait confiance, et lorsque quelqu'un commet une erreur, il le protège. Grâce à cela, chacun va au feu pour lui et effectue ce petit pas supplémentaire. Il est très ouvert dans sa communication, y compris avec les joueurs.

Une meilleure idée ? Donnez-la, je prends ! Les joueurs lui en sont reconnaissants. Meunier, Fellaini, Chadli... Ils ont répondu présents et cela peut être important pour la suite de leur carrière. Marouane a rempilé, Chadli est à la croisée des chemins... Nous avons aussi eu un peu de chance, ce sont des joueurs qui ont eu des hauts et des bas dans leur carrière. L'inconfort agit souvent comme un grand stimulant dans les prestations.

Cela vaut-il également pour le coach, à propos duquel la presse anglaise est restée longtemps sceptique ?

Verhaeghe : Je ne m'en suis pas rendu compte là-bas, en tout cas. Roberto est quelqu'un qui se focalise sur l'équipe et son bon fonctionnement plus que sur sa personne. S'il apparaît souriant après une victoire, c'est la conséquence de la victoire. Les résultats doivent parler.

C'est un Catalan, un peu têtu. Y compris dans les discussions. Il expose ses arguments, et lorsqu'on est têtu en étant rationnel, je n'ai aucun problème. Il est aussi capable de reconnaître ses erreurs, de dire après coup : vous aviez raison. C'est un gentleman. Travailler avec lui, tout comme avec les autres membres de la Commission technique que sont Chris Van Puyvelde et Mehdi Bayat, est un plaisir.

" Aujourd'hui, les Diables ont la maturité requise "

Au cours des deux dernières années, n'avez-vous jamais douté de lui ?

Verhaeghe : De lui, jamais, mais j'ai eu des doutes après le match amical face au Portugal. Je trouvais que ce n'était pas bon, et nous avons eu une longue discussion. Il m'a rassuré, en me présentant ses arguments. L'équipe s'était entraînée durement, il avait un peu expérimenté. Le Portugal était déjà un peu plus loin dans sa préparation. Après ces explications, j'ai mieux compris ce 0-0 somme toute décevant.

N'avez-vous pas douté, non plus, après les matches amicaux contre le Mexique et le Japon ?

Verhaeghe : Non, parce qu'à Bruges nous suivons le championnat mexicain de très près et je savais que c'était une très forte équipe. A la Coupe du Monde, le Mexique a eu des occasions contre le Brésil, mais n'avait pas la maturité pour les concrétiser. C'est pourquoi, aujourd'hui - et je le dis avant le match contre le Brésil qui doit se disputer dans quelques heures - je crois en nos chances de qualification. Car nous avons cette maturité. Nous concrétisons les occasions que nous nous créons. Le Mexique a tiré de 30 ou 40 mètres, nous utiliserons mieux l'espace.

À une certaine période, le nom de Michel Preud'homme a été continuellement cité en rapport avec la succession de Martínez. Et votre nom y était associé. Cela vous a-t-il ennuyé ?

Verhaeghe : C'est le football qui veut cela. Les données étaient claires. Le contrat de Roberto courait sur deux ans, et nous avions convenu que nous effectuerions une évaluation après le tournoi, mais je savais qu'il fallait aussi penser à la fédération et à ses intérêts. Lui-même n'était pas réfractaire à une prolongation, sur base des mêmes chiffres. Partant de là, il fallait attendre le bon moment et nous avons trouvé que la période juste avant le stage, avant que la sélection ne soit dévoilée, était propice à la reconduction. Et la nouvelle a alors été rendue publique. La situation était dès lors claire pour tout le monde, chacun sachant à quoi s'en tenir. Après le tournoi, certains joueurs mettront peut-être un terme à leur carrière internationale, mais le prochain rendez-vous est déjà fixé en 2020 et nous agissons en fonction de cela. Si Roberto était prêt à aller jusque-là et à s'impliquer encore davantage, c'était extra... Car, à nos yeux, il peut encore davantage promouvoir le football belge à l'étranger.

" On a un groupe exceptionnel "

Est-ce le rôle d'un sélectionneur national ?

Verhaeghe : Il est le visage, le chef d'équipe. Le Premier ministre endosse également le rôle d'ambassadeur de son pays. Roberto est capable de le faire, car il maîtrise différents styles de football et peut, de ce fait, très bien nous guider.

Les joueurs peuvent aussi devenir des ambassadeurs.

Verhaeghe : Oui. Si nous réfléchissons de manière stratégique, nous sommes en train de créer 23 ambassadeurs qui peuvent porter notre football à un niveau jamais atteint.

Pensez-vous à Vincent Kompany, qui a bluffé tout le monde lors de sa conférence de presse ?

Verhaeghe : Non seulement à Vincent mais également à d'autres qui, à l'avenir, pourraient bel et bien se profiler comme tels. La presse et le grand public ne les connaissent pas encore sous cet aspect, parce qu'ils ne se sont pas encore sortis de leur cocon. Il y a beaucoup de choses qui doivent s'extérioriser chez un être humain. Ce groupe-ci est exceptionnel, croyez-moi.

Avez-vous confiance dans les qualités de leurs successeurs ?

Verhaeghe : Oui ! Lorsque je vois comment certains travaillent ici, des garçons qui savaient qu'ils ne joueraient pas beaucoup, alors qu'ils ont les qualités techniques pour faire partie de l'équipe. Ils l'ont démontré cotre l'Angleterre, mais aussi tous les jours à l'entraînement. Au niveau de la mentalité, ils sont très bien aussi, je décèle même déjà des leaders parmi eux. A leur manière, différente de celle des anciens. Je ne me fais aucun souci. Peut-être y aura-t-il un petit creux ou une période de vaches maigres à un moment donné, mais on peut compenser cela avec les systèmes, l'encadrement, le travail.

Nous ne devons pas nous comparer aux grandes nations mais plutôt au Portugal et aux Pays-Bas, qui ont été champions d'Europe. " Bart Verhaeghe

" Il y a des pays que j'aimerais toujours devancer "

C'est valable aussi pour nos clubs ?

Verhaeghe : Je rêve en tout cas de voir des entraîneurs belges s'expatrier, organiser des clinics, du scouting, des analyses de matches, pour attirer des jeunes dans le football, afin que chaque club puisse faire appel à de jeunes esprits bien éveillés. Alors, nous serons plus forts que les Pays-Bas, car même s'ils ont une bonne infrastructure de base - nous devons en discuter avec les autorités - ils n'ont pas le reste. En fait, nous devrions inclure tous ces aspects dans la licence.

Pouvez-vous compenser de cette manière la limitation liée aux 11 millions d'habitants ?

Verhaeghe : Nous ne devons pas nous comparer au Brésil, à l'Argentine ou à la France, de grandes nations. Mais au Portugal et aux Pays-Bas, qui ont été champions d'Europe. Il nous manque cette petite ligne au palmarès. Nous devons aussi rivaliser avec la Suisse, la Suède. Au ranking FIFA, nous sommes actuellement placés au-dessus de notre valeur réelle. Les Italiens, les Français et les Espagnols devraient être logiquement devant nous. Mais il y a certains pays que j'aimerais toujours devancer : les Pays-Bas, la Pologne, la Suisse, le Portugal... Mais évoluer de manière constante, c'est compliqué. Alors, nous devons transmettre aux clubs ce que nous avons appris ici. Nous commencerons déjà à la fin de l'année. Nous devons parler de tous les aspects. Nous devons éradiquer le conservatisme dans le football, propre aux gens qui ont peur de la nouveauté.

Bart Verhaeghe : " Je remarque qu'auprès de la jeune génération, il y a déjà des leaders. ", BELGAIMAGE
Bart Verhaeghe : " Je remarque qu'auprès de la jeune génération, il y a déjà des leaders. " © BELGAIMAGE

" Mon rôle est de pérenniser le football belge "

Bart Verhaeghe trouve-t-il important que les Belges laissent une bonne impression de leur football, dans l'optique de la commercialisation de notre image au niveau mondial ?

Bart Verhaeghe: Je trouve que le résultat est le plus important, mais si l'impression est bonne, c'est d'autant mieux. Nous avons produit du jeu qui a séduit le monde entier. En tant que fédération, nous devons préparer l'EURO 2020 et voir plus loin. Durant la Ligue des Nations, nous allons tester des jeunes, afin de renforcer le groupe. C'est à cela que cette nouvelle compétition sert. Mon rôle à moi est de pérenniser le football belge.

La France a connu plusieurs générations, nous devons suivre son exemple. Car on ne vit et ne meurt pas avec un seul entraîneur ou joueur. Le Club Bruges ne vit pas et ne meurt pas avec Michel Preud'homme. Et c'est le cas pour les Diables Rouges également. Bien sûr, on préfère avoir Eden Hazard ou Marouane Fellaini avec soi, mais le plus important c'est l'équipe. Il faut réaliser des performances et c'est ce que nous sommes en train de faire.

Et aujourd'hui, le sélectionneur national est important pour propager cette histoire. De façon structurelle, comme l'Allemagne et la France savent si bien le faire. Les Pays-Bas aussi. Nous devons prendre cette place. Et je ne vois pas pourquoi nous n'en serions pas capables.

Croyez-moi, je ne suis pas du tout pessimiste en ce qui concerne l'avenir. Il y a beaucoup de talent. Simplement, c'est difficile pour ces joueurs de s'exprimer dès l'âge de 18 ans dans leur club. Le football est devenu plus physique, plus dur, il faut déjà être un solide gaillard pour avoir voix au chapitre. Le passage de 18 à 21 ans est difficile.

Et regardez la génération actuelle. L'histoire de tous ces joueurs a déjà été racontée, et tant mieux. Où Nacer Chadli a-t-il joué ? Aux Pays-Bas, à l'AGOVV. Dries Mertens, Mousa Dembélé, Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen... Ils n'ont pas toujours fréquenté les clubs les plus glamours, mais RKC, Willem II... J'espère que tous ces jeunes talents y réfléchiront et se diront que ce n'est pas une honte d'aller jouer aux Pays-Bas, même dans des clubs qui luttent contre la relégation.

Charly Musonda a beaucoup de talent, mais je ne voudrais pas l'avoir au Club Bruges. Ils doivent tous mettre leur ego de côté et aller jouer là où ils reçoivent du temps de jeu. C'est ce message-là que nous devons transmettre : devenez un homme ! Devenez un Brandon Mechele. Battez-vous, allez jouer à Saint-Trond ! "

L'hôtel des Diables Rouges à Kazan, vendredi peu après midi, quelques heures avant le quart de finale contre le Brésil. Il y a de la place pour un entretien, dans le lobby. Au vu de la foule massée à l'extérieur, on se rend compte à quel point le statut des Belges a évolué. De jeunes Russes se sont regroupés et scandent les noms de quelques joueurs belges qu'ils aperçoivent furtivement à travers la fenêtre. Lukaku ! Witsel ! Chadli ! A l'intérieur, Thierry Henry doit continuellement poser pour des photos, avec des Russes ou des clients du Ramada. Les Belges sont devenus des stars mondiales. Et ils n'ont pas encore battu le Brésil. Pour Bart Verhaeghe, vice-président de l'Union belge et qui officie ici en tant que chef de délégation, c'est la première Coupe du Monde. Ses impressions ? " L'organisation est parfaite, comme tout ce qui est mis sur pied par la FIFA et l'UEFA. Cependant, il y a parfois trop de monde autour des équipes. A ce niveau-là, j'aurais aimé davantage de sérénité. Ce n'est pas propice à la concentration et à la préparation en amont d'un match. " Avez-vous beaucoup de temps pour discuter avec d'autres pays ? BartVerhaeghe : Cela aussi pourrait être organisé d'une autre manière. Au niveau des clubs, on noue des contacts qui vont plus loin, si les interlocuteurs le souhaitent, que le match stricto sensu. Ici, ce n'est pas toujours le cas. Nous n'avons, par exemple, vu personne de la Tunisie. Avec le Panama, c'était exagéré dans l'autre sens. Les Japonais, nous les connaissions déjà, il y avait une certaine continuité. En ce qui me concerne, il ne doit pas nécessairement y avoir un dîner officiel, mais deux heures avant le match, il pourrait y avoir une rencontre entre les deux délégations, où leurs représentants pourraient discuter pendant une heure. Cela me paraîtrait une bonne initiative. Tout à l'heure, nous allons à la rencontre des Brésiliens. Je suis curieux d'entendre ce que ces gens ont à dire. Mais il faut prendre l'initiative soi-même. Combien de gens sont venus vous trouver pour demander quel était le secret de la réussite belge. Et que leur avez-vous répondu ? Verhaeghe : Beaucoup. Je crois que notre pays est devenu un beau mélange de races et de cultures, comme c'est aussi le cas de la Suisse et de la France. Cela rend l'équipe spéciale. La plupart de ces garçons ont réalisé leur rêve. Pour eux, le football représente un moyen de se faire une place dans la vie. Il ont saisi leur chance et ont permis à leur famille et à eux-mêmes de s'élever dans la société. Le rêve américain au niveau belge. Ils se connaissent depuis longtemps et leur moment est arrivé, car ils ont à la fois l'expérience et la maturité. Cette chance-ci, nous devons la saisir. C'est avec cette mentalité qu'ils sont arrivés en Russie. Parallèlement, une vision et une structure ont également été mises en place, au fur et à mesure que nous réalisions ce que nous avions sous la main. Car, il faut être honnête : nous ne pouvons pas prétendre : Regardez, nous avions une vision et une structure, et voyez ce qu'elles ont apporté. Ce serait arrogant de prétendre cela. En fait, nous avons ajouté la vision et la structure au succès qui existait déjà. C'est comme cela qu'il faut procéder si l'on veut réaliser quelque chose en Belgique. Comment vous y êtes-vous pris ? Verhaeghe : Un événement positif dans notre pays sert souvent de catalyseur pour faire changer les choses. C'est alors que l'on peut élaborer un plan. Avec des candidats compétents pour le mettre à exécution. Comme Roberto Martínez, Thierry Henry, Graeme Jones, Richard Evans... Pas nécessairement des Belges, donc. Car je savais que, si nous avions continué avec une sorte de " Wilmots II" pour ainsi dire, nous serions retombés dans une politique et une mentalité de clocher, que nous ne souhaitions pas. Je voulais aussi tirer le football belge vers le haut, de manière scientifique, et ce n'était possible qu'avec ces gens-là. Je ne prétends pas que nous n'avons pas de gens valables en Belgique, au contraire, mais le projet eût été plus difficile à mettre en place. Ceci dit, si nous n'avions pas eu une aussi bonne génération de footballeurs, nous n'aurions pas eu le choix non plus entre autant de bons entraîneurs étrangers. Sur la short-list d'il y a deux ans, il n'y avait que des étrangers. Je peux comparer la situation à celle du Club Bruges. La première fois que nous avons cherché un entraîneur, nous avons dû téléphoner nous-mêmes. Aujourd'hui, si je décidais de changer d'entraîneur, je recevrais des appels de partout. Vous n'avez pas opté pour le plus grand nom, dans cette short-list. Verhaeghe : Non, et c'était voulu. Nous n'avons pas opté pour un entraîneur qui avait fait ses preuves, mais pour un jeune loup aux dents longues, qui savait ce qu'était le professionnalisme. Sa carrière en dépendait, la nôtre aussi. Et tout notre football devait être tiré vers le haut avec lui, aussi bien les Diables que les équipes nationales de jeunes. Ce devait donc être quelqu'un prêt à travailler de façon professionnelle, tous les jours et non quelqu'un qui interviendrait uniquement les jours de match. Il devait habiter en Belgique, boire et manger football, être passionné, être joignable à minuit... J'exige la même chose de mon coach en club. Chris Van Puyvelde et Roberto Martinez ont pu choisir les personnes les plus qualifiées, du kiné au docteur, en passant par cuisinier, à condition de respecter le budget imparti. Le résultat est un mix de tous ces choix. Nous ne sommes pas des adeptes des contrôles permanents. Chacun doit être responsabilisé, se comporter de manière professionnelle dans son domaine. Avez-vous vu Roberto Martínez changer au cours des deux dernières années ? Verhaeghe : Il s'adapte comme nul autre aux évolutions et changements. Dans le foot actuel, c'est l'équipe sur et autour du terrain qui gagne. Roberto a certainement évolué dans ce domaine, il a accordé sa confiance à d'autres personnes et a beaucoup reçu en retour. Nous avons évolué dans la digitalisation, le scouting, l'accompagnement des joueurs sur le plan physique. Certains de nos joueurs ont moins joué dans leur club, mais nous avons quand même réussi à ce qu'ils soient en forme pour les matches. Marouane Fellaini, Nacer Chadli, ou Thomas Meunier ont été décisifs ici, chapeau à Richard. Yannick Carrasco a été suivi en Chine par Lieven. Finalement, beaucoup de choses ont concordé. Et, heureusement, la technologie moderne nous aura été d'un précieux secours. Pendant le repos du match contre le Japon, on pouvait clairement montrer : la brèche se situe ici, c'est ici qu'il faut s'infiltrer. Un élément visuel est tellement plus fort qu'un petit dessin sur le tableau. Mais la belle aventure aurait pu se terminer après le Japon... Verhaeghe : Contre le Japon, j'ai vu défiler le film de deux ans de travail, mais je suis resté convaincu que tout allait rentrer dans l'ordre. Et s'il n'en avait été ainsi, cela aurait encore renforcé mon envie de travailler davantage. Quoi que l'on fasse, il faut essayer d'éliminer au maximum la part de risques. Tout est minutieusement pesé et réfléchi. Avant de dépenser ses sous, il faut bien réfléchir. Lors de l'acquisition d'un système de données, nous étudions à fond les différentes options. Mais même après avoir jeté son dévolu sur tel ou tel modèle, il faut rester en éveil et être attentif à l'évolution. Car tout change très vite dans ce domaine-là aussi. Chacun de nos collaborateurs doit donc être attentif à ce qui bouge dans le champ qui le concerne. L'une des principales qualités de votre coach, n'est-elle pas de savoir parfaitement gérer cette grande équipe ? Verhaeghe : Roberto a le grand avantage de pouvoir se mettre dans la peau d'un autre et deviner sa manière de penser. Il peut alors faire des demandes réalistes. Il donne et fait confiance, et lorsque quelqu'un commet une erreur, il le protège. Grâce à cela, chacun va au feu pour lui et effectue ce petit pas supplémentaire. Il est très ouvert dans sa communication, y compris avec les joueurs. Une meilleure idée ? Donnez-la, je prends ! Les joueurs lui en sont reconnaissants. Meunier, Fellaini, Chadli... Ils ont répondu présents et cela peut être important pour la suite de leur carrière. Marouane a rempilé, Chadli est à la croisée des chemins... Nous avons aussi eu un peu de chance, ce sont des joueurs qui ont eu des hauts et des bas dans leur carrière. L'inconfort agit souvent comme un grand stimulant dans les prestations. Cela vaut-il également pour le coach, à propos duquel la presse anglaise est restée longtemps sceptique ? Verhaeghe : Je ne m'en suis pas rendu compte là-bas, en tout cas. Roberto est quelqu'un qui se focalise sur l'équipe et son bon fonctionnement plus que sur sa personne. S'il apparaît souriant après une victoire, c'est la conséquence de la victoire. Les résultats doivent parler. C'est un Catalan, un peu têtu. Y compris dans les discussions. Il expose ses arguments, et lorsqu'on est têtu en étant rationnel, je n'ai aucun problème. Il est aussi capable de reconnaître ses erreurs, de dire après coup : vous aviez raison. C'est un gentleman. Travailler avec lui, tout comme avec les autres membres de la Commission technique que sont Chris Van Puyvelde et Mehdi Bayat, est un plaisir. Au cours des deux dernières années, n'avez-vous jamais douté de lui ? Verhaeghe : De lui, jamais, mais j'ai eu des doutes après le match amical face au Portugal. Je trouvais que ce n'était pas bon, et nous avons eu une longue discussion. Il m'a rassuré, en me présentant ses arguments. L'équipe s'était entraînée durement, il avait un peu expérimenté. Le Portugal était déjà un peu plus loin dans sa préparation. Après ces explications, j'ai mieux compris ce 0-0 somme toute décevant. N'avez-vous pas douté, non plus, après les matches amicaux contre le Mexique et le Japon ? Verhaeghe : Non, parce qu'à Bruges nous suivons le championnat mexicain de très près et je savais que c'était une très forte équipe. A la Coupe du Monde, le Mexique a eu des occasions contre le Brésil, mais n'avait pas la maturité pour les concrétiser. C'est pourquoi, aujourd'hui - et je le dis avant le match contre le Brésil qui doit se disputer dans quelques heures - je crois en nos chances de qualification. Car nous avons cette maturité. Nous concrétisons les occasions que nous nous créons. Le Mexique a tiré de 30 ou 40 mètres, nous utiliserons mieux l'espace. À une certaine période, le nom de Michel Preud'homme a été continuellement cité en rapport avec la succession de Martínez. Et votre nom y était associé. Cela vous a-t-il ennuyé ? Verhaeghe : C'est le football qui veut cela. Les données étaient claires. Le contrat de Roberto courait sur deux ans, et nous avions convenu que nous effectuerions une évaluation après le tournoi, mais je savais qu'il fallait aussi penser à la fédération et à ses intérêts. Lui-même n'était pas réfractaire à une prolongation, sur base des mêmes chiffres. Partant de là, il fallait attendre le bon moment et nous avons trouvé que la période juste avant le stage, avant que la sélection ne soit dévoilée, était propice à la reconduction. Et la nouvelle a alors été rendue publique. La situation était dès lors claire pour tout le monde, chacun sachant à quoi s'en tenir. Après le tournoi, certains joueurs mettront peut-être un terme à leur carrière internationale, mais le prochain rendez-vous est déjà fixé en 2020 et nous agissons en fonction de cela. Si Roberto était prêt à aller jusque-là et à s'impliquer encore davantage, c'était extra... Car, à nos yeux, il peut encore davantage promouvoir le football belge à l'étranger. Est-ce le rôle d'un sélectionneur national ? Verhaeghe : Il est le visage, le chef d'équipe. Le Premier ministre endosse également le rôle d'ambassadeur de son pays. Roberto est capable de le faire, car il maîtrise différents styles de football et peut, de ce fait, très bien nous guider. Les joueurs peuvent aussi devenir des ambassadeurs. Verhaeghe : Oui. Si nous réfléchissons de manière stratégique, nous sommes en train de créer 23 ambassadeurs qui peuvent porter notre football à un niveau jamais atteint.Pensez-vous à Vincent Kompany, qui a bluffé tout le monde lors de sa conférence de presse ? Verhaeghe : Non seulement à Vincent mais également à d'autres qui, à l'avenir, pourraient bel et bien se profiler comme tels. La presse et le grand public ne les connaissent pas encore sous cet aspect, parce qu'ils ne se sont pas encore sortis de leur cocon. Il y a beaucoup de choses qui doivent s'extérioriser chez un être humain. Ce groupe-ci est exceptionnel, croyez-moi. Avez-vous confiance dans les qualités de leurs successeurs ? Verhaeghe : Oui ! Lorsque je vois comment certains travaillent ici, des garçons qui savaient qu'ils ne joueraient pas beaucoup, alors qu'ils ont les qualités techniques pour faire partie de l'équipe. Ils l'ont démontré cotre l'Angleterre, mais aussi tous les jours à l'entraînement. Au niveau de la mentalité, ils sont très bien aussi, je décèle même déjà des leaders parmi eux. A leur manière, différente de celle des anciens. Je ne me fais aucun souci. Peut-être y aura-t-il un petit creux ou une période de vaches maigres à un moment donné, mais on peut compenser cela avec les systèmes, l'encadrement, le travail. C'est valable aussi pour nos clubs ? Verhaeghe : Je rêve en tout cas de voir des entraîneurs belges s'expatrier, organiser des clinics, du scouting, des analyses de matches, pour attirer des jeunes dans le football, afin que chaque club puisse faire appel à de jeunes esprits bien éveillés. Alors, nous serons plus forts que les Pays-Bas, car même s'ils ont une bonne infrastructure de base - nous devons en discuter avec les autorités - ils n'ont pas le reste. En fait, nous devrions inclure tous ces aspects dans la licence. Pouvez-vous compenser de cette manière la limitation liée aux 11 millions d'habitants ? Verhaeghe : Nous ne devons pas nous comparer au Brésil, à l'Argentine ou à la France, de grandes nations. Mais au Portugal et aux Pays-Bas, qui ont été champions d'Europe. Il nous manque cette petite ligne au palmarès. Nous devons aussi rivaliser avec la Suisse, la Suède. Au ranking FIFA, nous sommes actuellement placés au-dessus de notre valeur réelle. Les Italiens, les Français et les Espagnols devraient être logiquement devant nous. Mais il y a certains pays que j'aimerais toujours devancer : les Pays-Bas, la Pologne, la Suisse, le Portugal... Mais évoluer de manière constante, c'est compliqué. Alors, nous devons transmettre aux clubs ce que nous avons appris ici. Nous commencerons déjà à la fin de l'année. Nous devons parler de tous les aspects. Nous devons éradiquer le conservatisme dans le football, propre aux gens qui ont peur de la nouveauté.