Sur les photos d'équipe jaunies d'il y a cent ans, Armand Swartenbroeks pose toujours avec le menton bien droit. Souvent un peu floues, elles révèlent aussi une tête carrée garnie de trois barres horizontales noires: sa coupe de cheveux militaire, ses sourcils sombres et sa petite moustache typique de la belle époque. À sa stature et à son regard, on devine que l'homme est sérieux, intransigeant, fort de caractère et sûr de lui.
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Sur les photos d'équipe jaunies d'il y a cent ans, Armand Swartenbroeks pose toujours avec le menton bien droit. Souvent un peu floues, elles révèlent aussi une tête carrée garnie de trois barres horizontales noires: sa coupe de cheveux militaire, ses sourcils sombres et sa petite moustache typique de la belle époque. À sa stature et à son regard, on devine que l'homme est sérieux, intransigeant, fort de caractère et sûr de lui. Cet air sérieux, ce visage imperturbable et ce sens du devoir étaient caractéristiques de sa personnalité. Et lui étaient très utiles, pas seulement dans la ligne arrière des Diables rouges, mais aussi dans les hôpitaux de campagne sur la ligne de front. Car au milieu de l'horreur de la Première Guerre mondiale, le docteur Swartenbroeks soignait les plaies et amputait certains de ses compagnons. Avec une boule dans la gorge, mais avec la main ferme. Le lendemain, il remontait parfois sur un terrain de football ou partait en tournée à l'étranger, avant de reprendre ses activités médicales, en maniant l'aiguille et le scalpel. Une vie quasi schizophrénique, partagée entre le drame et l'euphorie. Enfant, Armand doit rapidement acquérir son indépendance. Ses parents tiennent une épicerie sur l'Avenue de Jette, à Koekelberg, qui fonctionne à plein régime. À la fin du XIXe siècle, cette commune bruxelloise connaît une explosion démographique sans précédent. Comme ils disposent de peu de temps pour éduquer leur progéniture, les parents envoient leur fils à l'internat. Armand suit ses humanités loin de chez lui, à l'Athénée Royal de Namur. Il passe ses temps libres à jouer au football. Dans les équipes de l'école, Armand débute comme centre-avant, mais il se déporte rapidement sur les ailes. Souvent à gauche, sur son mauvais pied, ce qui lui permet de progresser à la vitesse de l'éclair. Swartenbroeks ne brille pas uniquement sur le plan sportif: ses résultats scolaires sont excellents, eux aussi. Ses parents marquent donc leur accord lorsqu'il choisit l'option la plus onéreuse en matière scolaire: la médecine. Il entame ses études à l'Université Libre de Bruxelles en 1910. Pendant son cursus, il joue avec une équipe corporative de Berchem-Sainte-Agathe. C'est là qu'il est remarqué par un dirigeant du Daring Club de Bruxelles, un club de première division établi à Koekelberg. Le Daring, avec ses lignes rouges et noires caractéristiques, est l'un des quatre grands clubs bruxellois qui dominent le football belge du début du XXe siècle. Contrairement au Racing, au Léopold Club et à l'Union, c'est le club populaire par excellence. Pas si évident, à une époque où le football est encore très élitiste (ce qui changera après la guerre). Swartenbroeks signe sa carte d'affiliation en 1911 et intègre rapidement l'équipe première après la blessure d'un titulaire. Il joue alors intérieur gauche: l'un des cinq postes d'attaquants dans le système le plus couramment utilisé à l'époque, le 2-3-5. Lorsque l'un des deux backs doit quitter le jeu, Swartenbroeks recule de deux lignes et se positionne à droite dans une défense à deux. Il est grand et fort, c'est donc un poste idéal pour lui. Il en impose tellement que ses adversaires hésitent à aller au duel. Ses tacles sont légendaires, rugueux, mais toujours corrects. Son jeu de tête est impressionnant, lui aussi. En outre, malgré une technique moyenne, il est capable d'adresser de longues passes très précises. Ce qui n'est pas une sinécure sur des pelouses souvent boueuses et inégales, où les joueurs se déplacent en pantalons longs et larges, chaussés de lourdes godasses à crampons primitives. Armand Swartenbroeks débute sa carrière internationale le 20 avril 1913. Les Pays-Bas, l'adversaire du jour, viennent de battre les solides Anglais quelques jours plus tôt. Cela n'empêche pas les Belges de s'imposer 2-4 à Zwolle. 22 compatriotes ont effectué le déplacement pour encourager les Diables rouges. Ce surnom, utilisé depuis quelques années, est devenu quasiment officiel à partir de ce moment. Swartenbroeks et ses coéquipiers se comportent effectivement comme de véritables diables. Le jeune Bruxellois du Daring, vingt ans à peine, croule sous les louanges. Swartenbroeks effectue ses débuts au moment où il accomplit son service militaire. Il est démobilisé à la veille de la Saint-Sylvestre 1913. Quelques mois plus tard, un rapport de l'inspecteur-général Léopold Melis signale que l'armée belge, malgré la prospérité du pays, manque de "capacités médicales". Ce n'est pas un problème en temps de paix, mais ce pourrait le devenir en temps de guerre. Or, celle-ci est imminente. Elle éclate effectivement quelques mois plus tard. Le 28 juillet 1914, l'Autriche-Hongrie envahit la Serbie. Un jour plus tard, Swartenbroeks est appelé sous les drapeaux. L'armée allemande entre en Belgique le 4 août et avance rapidement. L'armée belge se retire dans le Westhoek et se retranche derrière l'Yser. C'est un véritable enfer. Après deux mois, 9.000 morts et 15.000 blessés sont à déplorer dans le camp belge. Les hôpitaux sont saturés, des hôpitaux de campagne sont érigés et de nombreux blessés sont transportés à Calais, juste de l'autre côté de la frontière française. C'est là qu'officie Swartenbroeks. Il n'a pas encore terminé ses études, mais il est jeté dans la fosse aux lions. Passer des laboratoires universitaires, propres et nets, aux dispensaires qui voient débarquer des soldats aux membres déchiquetés, constitue un choc. Il doit opérer avec des moyens dérisoires, le manque de matériel médical saute aux yeux. À l'automne 1914, les combats au corps-à-corps diminuent, et c'est une guerre de tranchées qui commence. Elle durera quatre ans. Heureusement, même durant cette pénible période, on trouve de temps en temps le moyen de se détendre. Les soldats sont démunis de tout, mais il ne faut pas grand-chose pour jouer au football. Le sport devient extrêmement populaire. Dans la Belgique occupée, alors que la population ne pense qu'à survivre, les soldats s'adonnent ouvertement à leur seul passe-temps. Des matches s'organisent entre différents régiments, et attirent de nombreux spectateurs - certains soldats se risquent même à abandonner leur poste. Le Roi Albert assiste à l'un de ces matches, constate que les soldats jouent avec leurs lourdes chaussures militaires et leur offre sur-le-champ des milliers des paires de crampons. Comme beaucoup de joueurs de D1, parfois même internationaux comme Swartenbroeks, sont mobilisés, l'idée de mettre sur pied une équipe nationale alternative susceptible de représenter la Belgique voit le jour. Ce sont les légendaires Front Wanderers. Ils véhiculent la propagande pour la fière Belgique, lourdement touchée, et propagent un message de paix et de solidarité. Swartenbroeks, empli de vertus humanistes, s'y sent comme un poisson dans l'eau, car les Front Wanderers collectent des fonds pour venir en aide aux réfugiés de guerre. Vu la proximité, ce sont surtout des sélections françaises qui officient comme adversaires. Petit à petit, les Front Wanderers gagnent en notoriété. Au printemps 1917, ils sont invités pour une tournée en Italie, où ils sont accueillis comme des princes. Ils disputent des rencontres à Modène et à Milan, et sont ensuite conviés à un banquet et emmenés à l'opéra. Mais, à chaque fois, il faut revenir à la dure réalité de la guerre. Le 31 juillet 1917, les Britanniques se lancent dans la troisième bataille pour Ypres, également connue sous le nom de Bataille de Passendale. En quinze semaines, un demi-million de soldats tomberont au combat. Sans pour autant gagner un millimètre de terrain. L'un d'eux est Alexis Swartenbroeks, le frère d'Armand. Le 11 novembre 1917, Swartenbroeks embarque à Calais avec les Front Wanderers pour une tournée en Grande-Bretagne. Ils l'entament à Chelsea, qui aligne une équipe décimée par l'absence de nombreux joueurs appelés sur le front, mais dans laquelle évoluent néanmoins quelques professionnels, un phénomène encore inconnu en Belgique. Ils s'inclinent 4-1, mais Swartenbroecks et l'autre back, Oscar Verbeeck, sont loués pour leur combativité et leur fair-play. Ils ne commettent aucune faute durant toute la rencontre. Les Front Wanderers joueront encore à Glasgow, à Liverpool, à Manchester et à Birmingham. Ils battront également à l'une ou l'autre reprise les professionnels locaux, un véritable exploit. Mais surtout: ils ramèneront des milliers de ballons, de chaussures et de maillots, et apporteront une jolie contribution aux besoins des réfugiés. Leurs succès sont également relatés dans notre pays. Le journal L'Écho Sportif se montre élogieux et ces compliments donnent du courage aux soldats engagés sur le front. En septembre 1918, Swartenbroeks quitte son lieu de travail à Calais. Il est transféré dans un hôpital du Havre. Entre-temps, il a également terminé ses études. Même si la fin de la guerre est proche, il poursuit sa pénible tâche. Fin août 1918, le Front Wanderer Dominique Baes reçoit une balle dans le bas-ventre. Son équipier Hector Goetinck, coursier à moto derrière les lignes, le conduit à l'hôpital et décrit dans ses mémoires le triste regard de Baes, qui tient dans la main une photo de sa fiancée (il avait obtenu un congé et s'apprêtait à l'épouser). La jeune fille avait rejoint l'Angleterre à partir des Pays-Bas. Deux jours plus tard, les Front Wanderers, en larmes, se rassemblent autour de la tombe de leur copain. Après la guerre, les Wanderers forment l'ossature des Diables rouges. Les backs Swartenbroeks et Verbeeck ferment la baraque derrière, le capitaine Emile Hanse règne en maître dans l'entrejeu et, devant, Mathieu Bragard et Louis Van Hege, qui a joué pour le Milan FC (le futur AC Milan) avant la guerre, d'où son surnom Luigi, se chargent d'alimenter le marquoir. Les Jeux Olympiques 1920 à Anvers constituent le premier grand défi de l'équipe nationale. La Belgique est exemptée du premier tour, puis inflige à l'Espagne la première défaite de son histoire en quart de finale. L'Espagne ne jouait cependant pas encore de matches internationaux à l'époque. Les Belges prennent ensuite la mesure des Pays-Bas en demi-finale. Le public belge se montre extrêmement enthousiaste. La guerre et l'héroïsme de Brave Little Belgium ont déclenché une vague de patriotisme dans le pays. Pour la finale au Kiel, le stade est pris d'assaut par 40.000 spectateurs, soit 10.000 de plus que la capacité maximale. Les gens pénètrent dans le stade de toutes les manières possibles et imaginables, et s'agglutinent jusque sur la piste d'athlétisme. La finale contre la Tchécoslovaquie, considérée comme favorite à l'entame du tournoi, s'avère tumultueuse. Les Belges mènent 2-0, sur un penalty et un but entaché d'un hors-jeu selon les Tchèques. Lorsque ces derniers voient l'un de leurs joueurs expulsé juste avant le repos, leur sang ne fait qu'un tour. Ils refusent de poursuivre le match. C'est ainsi que la Belgique remporte la finale olympique la plus courte de l'histoire. Une fête populaire enflamme le Kiel. Comme la Coupe du monde n'existe pas encore à l'époque, la Belgique est considérée comme championne du monde. C'est l'apogée de la carrière de Swartenbroeks, 28 ans et déjà international depuis une dizaine d'années. C'est aussi le plus beau moment de l'histoire de l'équipe nationale, qui connaîtra une période moins glorieuse par la suite. Armand voit ses collègues Wanderers mettre un terme à leur carrière les uns après les autres. Ils ne sont pas encore professionnels: en 1927, le docteur Swartenbroeks va travailler à la clinique Sainte-Élisabeth à Uccle, au service de pédiatrie. Cette même année, il est fêté pour sa cinquantième sélection à l'occasion de Belgique-Pays Bas. Son équipier du Daring, Arnold Badjou, est à ce moment-là le deuxième Diable le plus capé avec 33 sélections. En ce temps-là, avec l'interruption due à la guerre, atteindre le cap des cinquante sélections était un véritable exploit. Swartenbroeks est également fait membre d'honneur de la fédération néerlandaise, pour avoir volontairement tiré à côté des poteaux un penalty injustement accordé. Armand Swartenbroeks met un terme à sa carrière internationale en 1928, mais continue à jouer pour le Daring jusqu'à 38 ans. Même s'il trouve à peine le temps de s'entraîner, il parvient encore à se hisser parmi les meilleurs joueurs, un exemple d'abnégation. Il est même nommé Chevalier de l'Ordre de Léopold. Il entre également en politique, au PLP, le parti libéral de son ami d'enfance et coéquipier du Daring Oscar Bossaert. Il devient échevin de Koekelberg en 1939. Bossaert enfile quant à lui l'écharpe mayorale. Lorsqu'une nouvelle guerre mondiale éclate un an plus tard, Swartenbroeks s'engage dans la résistance. Il aide ses compatriotes et met, autant que possible, des bâtons dans les roues des Nazis. Après la guerre, il est d'ailleurs décoré pour son action de résistant. En 1956, son ami Bossaert décède de façon inattendue. Swartenbroeks lui succède comme bourgmestre. L'idéologie du PLP lui convient comme libre penseur, mais en tant que médecin socialement engagé - certains le surnomment le docteur rouge - il est souvent amené à faire des choix en contradiction avec le libéralisme parfois hautain de la famille Bossaert. En 1970, Swartenbroeks atteint l'âge de 78 ans et après quinze ans de service, il cède l'écharpe mayorale à Paul Bossaert, le fils de son ami Oscar. Il restera fidèle à ses valeurs jusqu'à la fin de sa vie, même s'il constate que certaines de celles-ci, comme le strict amateurisme dans le sport, sont complètement dépassées. Armand Swartenbroeks décèdera le 3 octobre 1980. Un vaillant Belge n'est plus de ce monde. Peter Mangelschots