Tout le monde parlait d'électricité dans l'air, mais il y a surtout de la fumée. Dans la T3 de Sclessin, le tifo déployé au deuxième étage de la tribune se soulève pour permettre aux fumigènes d'envahir l'air des bords de Meuse. En face, le PHK dévoile fièrement un maillot old school du Standard, comme pour rappeler aux joueurs qu'ils doivent être dignes des années de sueur qui ont trempé la pelouse liégeoise.
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Tout le monde parlait d'électricité dans l'air, mais il y a surtout de la fumée. Dans la T3 de Sclessin, le tifo déployé au deuxième étage de la tribune se soulève pour permettre aux fumigènes d'envahir l'air des bords de Meuse. En face, le PHK dévoile fièrement un maillot old school du Standard, comme pour rappeler aux joueurs qu'ils doivent être dignes des années de sueur qui ont trempé la pelouse liégeoise. Dans le ciel embrumé de la Principauté, les "Emmenez-moi au Pays Noir" et les "Puta Charleroi" tutoient un nuage noir encore densifié par le parcage visiteur, où les fans carolos et leur ironie légendaire ont craqué des fumis derrière une banderole estampillée "Paix et Amour". L'ambiance "paix" est plutôt à la fumée du calumet, tandis que les feux de l'amour sont des feux de Bengale. Tout au-dessus de la T4, un dessin représente Felice Mazzù la langue à l'air, hommage à sa célébration folle du but de Cristian Benavente contre Anderlecht. Cité avec insistance du côté de Liège cet été, il tire la langue à tout Sclessin. Arbitre désigné d'un choc wallon que la presse a qualifié de trop grand pour lui, Wim Smet s'assure qu'aucun projectile n'atterrit sur la pelouse. Le premier coup de sifflet retentit au milieu d'une brume doucement évaporée. "COMME TOUS LES AUTRES MATCHES" Le duel n'a pourtant pas attendu l'autorisation de l'arbitre pour démarrer. Mehdi Bayat a prévenu ses joueurs, et situé le coup d'envoi en début de semaine, dès que l'euphorie très modérée de la qualification historique des Diables Rouges pour la Coupe du monde russe a quitté les journaux pour rendre ses droits à la Pro League. Côté zébré, la consigne est claire, et répétée comme un mantra par tous les acteurs. "À la fin, il y aura trois points, comme dans tous les autres matches", explique Stergos Marinos, roi de la formule convenue, envoyé à dessein en conférence de presse par les Carolos vendredi, en compagnie d'un Cristophe Diandy pas beaucoup plus adepte du sensationnalisme. Pas de trace de Nicolas Penneteau, acteur principal malgré lui des matches arrêtés du Mambour. Les demandes d'interview individuelle pour le gardien français sont d'ailleurs poliment mais systématiquement déclinées."S'ils espèrent du sensationnalisme, ils vont être déçus", sourit-on au sein du club en voyant les caméras de la RTBF débarquer dans le Pays Noir pour immortaliser les mots de Felice Mazzù et de ses hommes. Le coach sert du "ça reste un match comme un autre" à toutes les sauces, et conclut en offrant tout de même un titre - sportif - à la presse, en affirmant qu'il accepte le statut de favori déposé sur les épaules de ses Zèbres. Le mot d'ordre, dans les rangs du Sporting, est de laisser les joueurs dans leur bulle. Mehdi Bayat joue les paravents médiatiques, en se multipliant dans les journaux. Pendant ce temps, Javier Martos et les autres anciens du vestiaire expliquent aux recrues de l'été ce qui les attend à Sclessin : "On a bien parlé aux gars cette semaine", raconte le capitaine après la rencontre. "On leur a dit que c'était un des matches les plus spéciaux de la saison, pas seulement pour nous, mais aussi pour nos supporters. Ici, il y a toujours cette pression du stade. Pour moi, c'est une bonne pression, et j'ai l'impression que ça n'a paralysé personne dans l'équipe." Finalement, le moment le plus flou de la journée des Zèbres aura sans doute été le départ de Charleroi en car, accompagné par les Ultras et leurs indispensables fumigènes. La fumée a suivi le noyau dans le car, et la porte s'est refermée sur une équipe enfumée. Le chauffeur a dû ouvrir sa fenêtre pour envoyer le nuage noir dans le ciel carolo, et permettre aux joueurs de rouvrir yeux et poumons. POCO ET POLO De l'autre côté de la Wallonie, les températures de la semaine liégeoise ont oscillé entre le bouillant et l'orageux. La presse n'est évidemment pas passée à côté des banderoles aux messages virulents accrochées autour de Sclessin. Si Olivier Renard a été ciblé ("le meilleur transfert que tu puisses faire, c'est te casser"), c'est parce que plusieurs supporters rouches influents sont de plus en plus sceptiques quant à la qualité de son travail. Le président Bruno Venanzi, lui, reste épargné. Jeudi, au bout d'une réunion entre la direction, le coach, les joueurs - représentés par Sébastien Pocognoli et Paul-José Mpoku - et la Famille des Rouches, il a même partagé un verre avec plusieurs sympathisants. Les résultats décevants depuis sa prise de fonction n'entament pas démesurément sa cote de popularité. Certains semblent le lâcher, mais on est très loin des rébellions d'envergure que le club a connues sous la présidence de Roland Duchâtelet, voire à certaines périodes de l'ère D'Onofrio. Comme à Charleroi, les joueurs qui prennent la parole sont choisis à dessein. Malgré des prestations inégales, à cause d'un physique déclinant qui avait amené Daniel Van Buyten à s'opposer à sa signature l'été dernier, Poco voit son nom floqué à l'arrière de nombreux maillots dans les tribunes, et fait bondir le stade quand il se jette corps et âme dans les pieds de Stergos Marinos, manquant d'abandonner sa cheville dans l'aventure. En deuxième mi-temps, c'est en posant son front sur celui de Kaveh Rezaei, à l'heure de jeu, qu'il éveille une nouvelle fois la clameur des tribunes. Depuis l'épisode du planter de drapeau, personne ne représente mieux que lui la fibre "anti-carolo" de Sclessin. Quant à Mpoku, son retard de condition est gommé dans le coeur du public par sa gourmandise balle au pied, qui augmente le volume des tribunes à coups de dribbles, de chevauchées et de frappes à distance. Si Marinos, rompu à l'exercice, ne s'est jamais laissé piéger, Marco Ilaimaharitra a fait connaissance avec la feinte de frappe estampillée Polo, finalement suivie d'un enroulé retiré de la lucarne par un Penneteau déjà chaud. Le Standard des premières minutes ne calcule pas. Les Rouches sont bouillants, électrisés par les encouragements hurlés 24 heures plus tôt par leur public. Samedi soir, une soixantaine de membres du PHK, des Ultras Inferno et du Hell Side ont débarqué à l'Académie pour leur traditionnel coup de pression d'avant "derby". Au bout d'une nouvelle séance usante et musclée, à des années-lumière du programme light de l'époque d'Aleksandar Jankovic, les supporters ont laissé les menaces de côté pour encourager les leurs, dans un discours cash et peu équivoque au sein duquel les chants anti-carolos occupaient évidemment une place de choix. QUESTION DE RYTHME Au bout des derniers résidus de fumée nuageuse, Carlinhos ensoleille déjà Sclessin avec une reprise qui fait trembler le montant carolo. Ardemment désiré par Ricardo Sá Pinto, qui rêvait de l'associer avec Bryan Ruiz (trop gourmand financièrement pour la direction), le Brésilien était l'une des menaces identifiées par Mazzù avant la rencontre. En préparant les vidéos pour la théorie, Felice et Mario Notaro avaient été frappés par la puissance phénoménale du Brésilien, grand animateur du début de rencontre. Malmenés, les Zèbres doivent attendre le quart d'heure pour mettre le pied sur le ballon. Ilaimaharitra se retourne vers Penneteau, et lui demande de calmer le jeu et d'éviter les longs coups de botte, qui jouent dans les cordes rouches. La circulation devient alors latérale, méthodique, et fait office d'extincteur de tribunes qui ne demandent qu'à s'embraser. "On a essayé de casser ce rythme qu'ils essayaient de mettre", explique Martos. "Dans le premier quart d'heure, c'était compliqué, parce que c'est difficile de maîtriser des joueurs que tu n'as jamais vus à l'oeuvre. Bien sûr, on avait vu plein de vidéos, on les connaissait, mais on ne savait pas comment ils se comporteraient dans un match de championnat belge. Après quinze minutes, tu as eu le temps d'évaluer leurs mouvements, leurs caractéristiques." Charleroi prend peu à peu le contrôle du rythme du match, mais ses tentatives de trouver les attaquants se heurtent systématiquement à l'impressionnant Christian Luyindama. "C'est la puissance d'Oguchi Onyewu et les cuisses de Momo Sarr dans le même corps", entend-on depuis le vestiaire du Standard. Alexander Scholz, qui n'est plus que l'ombre de lui-même depuis plusieurs mois, en a fait les frais. Cela faisait quelque temps que certains joueurs du noyau réclamaient la présence sur le terrain du défenseur congolais, loin d'être un esthète balle au pied (il a failli offrir le but de la victoire à David Pollet en fin de rencontre), mais bien plus rassurant défensivement qu'un Scholz aux abonnés absents face à Zulte Waregem et à Bruges. Sclessin tente de remettre le feu au retour des vestiaires. Eric Deflandre se joint à Sá Pinto pour bondir vers l'arbitre à chaque duel un peu musclé, et convainc finalement Wim Smet de montrer du jaune à Ilaimaharitra peu avant l'heure de jeu. Dans les tribunes, l'un des rares moments d'accalmie liégeois est mis à profit par les supporters carolos, qui entonnent un : "Quand vous ne marquez pas, vous ne chantez pas." LE RETOUR DU FEU ROUCHE La clameur revient pourtant rapidement, quand Diandy offre un coup franc à l'entrée du rectangle au redoutable pied droit de Mpoku. Michel Iannacone, l'entraîneur des gardiens du Sporting, se tient le visage pendant que Mazzù fait basculer le sien, pris de dépit. La tête de Marinos se place entre le pied de Mpoku et la lucarne, et la tape chaleureuse offerte par Penneteau à son latéral grec prouve la valeur de ce danger écarté.Les minutes passent, et Charleroi souffre de plus en plus pour franchir la ligne médiane. Sá Pinto multiplie les gestes sur la touche, demande sans cesse que cela aille plus vite. Le Portugais semble trouver sa ligne de conduite au bout d'un mercato compliqué. Même s'il aurait aimé un défenseur central supplémentaire et un milieu de terrain capable de faire vivre le ballon, les arrivées de Duje Cop et du polyvalent Luis Pedro Cavanda, lancé dans la bagarre à dix minutes du terme, l'incitent à l'optimisme dans une mission qu'il sait compliquée depuis le premier jour. En face, Martos tente de calmer un rythme qui ne diminue plus : "Si l'action ne s'arrête jamais, si ça va toujours vite, le public s'enflamme de plus en plus." L'ébullition est proche lorsque Djenepo fait la différence sur la gauche et dépose un centre en retrait dans les pieds de Carlinhos, mais le Brésilien envoie la balle de match dans la tribune. Les trois coups de sifflet de Wim Smet s'accompagnent d'une standing-ovation, lancée par des fans rouches heureux du retour de la mentalité maison, et poursuivie par un bloc carolo qui ose fièrement éructer : "On est premier, on est premier." PAR THOMAS BRICMONT ET GUILLAUME GAUTIER