Nous nous étions levés très tôt ce matin-là, notre fille devant partir en voyage scolaire. Après l'avoir déposée à l'école, nous avions allumé notre ordinateur, ouvert le télétexte et découvert la nouvelle en une du sport : François Sterchele était mort dans un accident d'auto !
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Nous nous étions levés très tôt ce matin-là, notre fille devant partir en voyage scolaire. Après l'avoir déposée à l'école, nous avions allumé notre ordinateur, ouvert le télétexte et découvert la nouvelle en une du sport : François Sterchele était mort dans un accident d'auto ! Un article récent que nous avions écrit sur lui, titré " Buts en or " était encore sur notre bureau, avec une photo le montrant agiter la main droite, après avoir marqué. À ce moment-là, il avait déjà plié six matches pour le Club Bruges. Ses onze buts avaient rapporté 14 points à son équipe. Mais il était mort. Après une soirée à Anvers, il a pris la route pour son appartement de Knokke, sur la N49. Sa Porsche Cayman a heurté un arbre à Vrasene. À Momalle, les portes de l'enfer se sont ouvertes à cinq heures du matin, quand la police a frappé à la porte-fenêtre de la chambre de sa mère. " En voyant que les policiers devaient soutenir mon père, j'ai pensé : -Olala, il est arrivé quelque chose à quelqu'un ", allait nous raconter la mère de François plus tard. " Mais je n'ai pas pensé à François. Pas du tout ! J'ai ouvert la porte et ma mère a bredouillé : - Fra... Fra...Elle pleurait et n'arrivait pas à trouver ses mots. - Fra... Fra... a eu un accident, chérie, il... J'ai demandé : -Et quoi, quoi ? Non, maman, ça ne peut pas être vrai. Ne me dis pas qu'il est mort. Il n'est pas mort, non, non ! Puis c'est sorti : -Si, il est décédé. Ce fut comme si la Terre cessait de tourner, que le temps s'arrêtait. " Elle n'a vraiment réalisé ce qui s'était passé qu'en voyant un flash spécial de RTL-TVi, avec la photo de son fils et l'annonce : décès accidentel de François Sterchele . Il a fallu appeler un médecin pour la calmer. Il lui a administré des calmants jusqu'aux funérailles. La psychologue de la police lui a interdit de regarder la télévision et de lire les journaux pendant plusieurs semaines, car la presse parlait beaucoup de François. Elle connaîtrait la vérité quand le parquet aurait rendu son rapport. Le réveil a été rude de l'autre côté du pays aussi. " Le réveil a sonné à sept heures dans notre chambre. J'ai immédiatement entendu la nouvelle : - Cette nuit... ", raconte Luc Devroe, qui était alors le directeur sportif du Club Bruges et résidait dans un appartement au centre de Courtrai. " 35 minutes plus tard, j'étais douché, habillé et présent au club. Il y avait déjà du monde. Des gens avaient même déjà déposé des fleurs aux grilles. Quand on joue en Ligue des Champions, on a un roadbook mais on n'est jamais préparé à un événement pareil. Je me rappelle que quand, de mon bureau, je regardais à droite, je voyais l'immense photo de François qui avait été collée à la façade de l'entrée de la tribune principale. Et quand je regardais à gauche, je voyais la chapelle qui avait été installée à la hâte sur la pelouse artificielle. J'étais au beau milieu de tout ça. Les gens faisaient la file pour signer le registre de condoléances et déposer des fleurs, des peluches, des maillots... Le dernier match de championnat, contre Westerlo, se déroulait deux jours plus tard, dans un stade en deuil. Puis il y a eu les funérailles. Nous nous sommes rendus en car à Alleur, tous en chemise blanche et cravate blanche, à la demande de la mère... C'est indescriptible... " Philippe Clement, alors capitaine du Club Bruges, essaie quand même. " Mon fils aîné, qui était déjà debout, m'a réveillé. Il avait vu la nouvelle sur le télétexte et il a déboulé dans notre chambre. Mais sur le moment, on n'y croit pas. Je suis donc allé voir moi-même, j'ai passé des coups de fil puis j'ai rejoint le club le plus vite possible. Les joueurs sont arrivés les uns après les autres, tous choqués. Nous sommes tombés dans les bras les uns des autres, spontanément, nous avons pleuré... Nous n'avons pas dit grand-chose. Nous étions contents de partager le même chagrin, la même incompréhension. C'était surréaliste. Personne ne parvenait à y croire. Même les jours suivants, c'était comme si ça ne pouvait pas être survenu. C'était très étrange. François était toujours de bonne humeur, en toutes circonstances, joyeux aussi. Pendant des jours, j'ai eu le sentiment que François allait surgir d'un coin et dire : - Ah ah, c'était une blague... On rigole ensemble tous les jours, on plaisante et d'un coup, le voilà parti à tout jamais... Le lendemain, je me suis rendu sur les lieux de l'accident, pour me faire une idée de ce qui était arrivé car on entendait les rumeurs les plus folles. Mais on ne saura jamais exactement comment le véhicule est sorti de route. L'endroit était aussi couvert de maillots, d'écharpes, de fleurs. " Deux jours après son décès, le Club Bruges a rendu un hommage impressionnant à son numéro 23, avant le match contre Westerlo. " En fait, nous aurions préféré ne pas jouer ce match mais après un entretien avec Luc Devroe et l'entraîneur, Jacky Mathijssen, nous avons décidé de jouer, en hommage à François et à sa famille ", raconte Clement. " Nous étions à plat, nos jambes pesaient cent kilos mais nous avons fait de notre mieux et c'est finalement devenu un souvenir éternel pour tous ceux qui étaient dans le stade. Avant le coup d'envoi, nous avons fait le tour du terrain avec une grande photo de François. Nous portions tous un maillot avec le numéro 23 et nous étions tous en pleurs. " Le but d' Ivan Leko sur coup franc a été poignant. Il a ôté son maillot, s'est agenouillé pour le déposer sur la pelouse, l'a embrassé, s'est tourné vers le ciel et a laissé libre cours à ses larmes. Autre moment inoubliable : tout le stade a entonné You'll never walk alone pendant que joueurs et membres du staff formaient un cercle autour du portrait de François, dans le rond central. " La soirée a été un immense adieu à François ", poursuit Clement. " Tous ceux à qui j'en ai parlé ensuite étaient impressionnés par la solidarité qui régnait. Les funérailles ont été terribles aussi. Le chagrin de tous ces gens qui portaient le cercueil avec des joueurs. Soulever le cercueil a été un choc car à son poids, on sentait qu'il contenait quelqu'un. C'est à ce moment que la réalité m'a vraiment rattrapé. François était très apprécié. C'est pour ça que son décès subit a déclenché tant d'émotions. Si le public continue à applaudir à la 23e minute de chaque match, c'est aussi grâce à sa personnalité, à sa disponibilité, à son ouverture à l'égard des supporters. Un public aussi fidèle que celui de Bruges ne l'oublie jamais. Il était impossible de se fâcher sur François. Il était un peu comme un personnage de bande dessinée, toujours de bonne humeur, ce qui n'est pas humain car chacun a ses émotions et ses mauvais jours mais je n'en ai jamais décelé chez lui. La vie était toujours belle, à ses yeux, toujours agréable. José Izquierdo blaguait tout le temps aussi mais il lui arrivait de ne pas être content. Pas François. Je pense que c'était aussi parce qu'il était si content de son transfert. Il était devenu international, il avait bien géré son passage au Club, tout se déroulait à la perfection et il rêvait de poursuivre sa progression. Il était exempt de stress, de pression. Il profitait de la vie mais il s'entraînait aussi tous les jours, il faisait son boulot et il était performant. Le footballeur était comme l'homme : il pouvait avoir un éclair de génie à tout moment et il était très opportuniste dans le rectangle, avide d'atteindre le cuir avant son adversaire. Il se retrouvait sous les feux de la rampe pour la première fois, il était apprécié. Il ne vivait peut-être pas encore en professionnel accompli mais ses prestations étaient dignes de l'élite. " " Tout le monde vous le dira : il était impossible de se fâcher sur François ", enchaîne Luc Devroe. " Il aimait la vie, il était nonchalant, un peu je-m'en-foutiste, il avait du cran aussi, mais il se faisait des amis partout où il allait. En l'espace de neuf mois, il avait conquis tous les coeurs à Bruges, ce qui n'était pas évident pour un Wallon. Il avait quelque chose de spécial, avec son sang italien et son sourire. " Nous avons eu un long entretien avec la mère de François, Marleen Boonen, chez elle, six mois après le décès de son fils aîné. Le dossier lui avait appris que François avait bu trois Martini, qu'il avait quitté le café à minuit, qu'il roulait à 138 km/h et qu'il avait heurté l'arbre à une vitesse de 110 à 120 km/h. D'après les traces de freinage, il avait été contraint à changer brusquement de direction. " Non loin, il y a une réserve naturelle et un faisan mort gisait le long de la route mais l'autopsie a révélé qu'il était mort avant. Nous ne saurons sans doute jamais ce que François a dû éviter. En tout cas, sans cet arbre, il serait toujours en vie. " Elle n'avait toutefois pas exclu qu'une mort précoce, en pleine gloire, ait été son destin. Quelques jours avant l'accident, il avait réuni sa famille et ses proches pour un grand barbecue. Ça lui avait paru si bizarre, après sa mort, qu'elle s'était demandé s'il ne sentait pas, inconsciemment, qu'il allait mourir. En fait, elle n'en doutait pas. Pour elle, il y avait trop d'indices, petits et grands, allant dans ce sens. Elle n'a pas vu ses restes. " Je connais les détails, ce n'était plus François ", dit-elle. " Le choc a dû être terrible. J'avais remis des vêtements propres mais... il était impossible de... l'habiller. Personne ne voulait que je le voie comme ça. Je pouvais voir toutes les photos au parquet mais mon avocat me l'a déconseillé. Il vaut mieux que je garde de François l'image que j'ai vue en dernier, de son vivant. Son sourire est le plus beau souvenir que je peux garder de lui. François ne laissait personne indifférent. Il était un clown-né, un provocateur. Tout petit déjà, il adorait amuser les gens. Beaucoup me disent qu'il était impossible de se fâcher sur lui. Il avait un regard désarmant. Il a toujours aimé les contacts sociaux. Souvent, il donnait de l'argent aux démunis ou il les invitait. François a toujours eu beaucoup d'amis. Il avait beaucoup de charisme. Il dégageait quelque chose qui plaisait aux gens. La joie de vivre. Il suivait son intuition et le mot stress ne figurait pas à son dictionnaire. " Les mots gravés sur son columbarium, au cimetière d'Alleur, rappellent son sourire : Rêve comme si tu vivais éternellement, vis comme si tu mourais demain. C'est ce qu'il a toujours fait : faire de sa vie un rêve et réaliser ses rêves. L'attaquant de La Calamine est devenu Diable Rouge. Mais il devait sa popularité à sa joie de vivre si contagieuse et à son regard désarmant. Ces pensées ont été une consolation pour sa mère, quand elle était au plus bas, car il n'y a rien de pire pour une mère que de perdre son enfant. Un enfant qui l'avait en plus incitée à se battre pour sa vie quand elle avait été atteinte d'une forme rare de cancer, qui lui laissait peu de chances de survie. Il lui avait donné la force de profiter, au jour le jour, des moments que la vie allait encore lui offrir. Nous lui avons encore rendu visite l'année dernière. Elle avait alors parlé de son petit-fils Gauthier, le fils de la soeur de François. " Il éclaire notre quotidien, il nous fait vivre de bons moments qui nous permettent d'oublier le reste. En plus, Gauthier joue maintenant en équipes d'âge du FC Liège et il parle beaucoup de son tonton du ciel. Il regarde souvent les DVD avec les buts de François. Mon fils continue à faire partie de notre quotidien. Je pense que nous n'oublierons jamais son énergie car il était omniprésent. " Philippe Clement pense encore souvent à lui aussi. " Quand je pense à quelque chose de négatif, ce qui est rare, il m'arrive de me dire : bah, sourions et laissons passer. Mais quand des joueurs prennent des amendes pour excès de vitesse, je leur raconte son histoire. En tout cas, plus jamais je n'oublierai de mettre ma ceinture de sécurité. Avec l'âge, on réalise pleinement que perdre un enfant est le pire qui puisse arriver. Surtout de cette manière ! Au moment où l'enfant est super heureux, en une fraction de seconde, sans qu'on le sente arriver et qu'on puisse s'y préparer. Ça doit vraiment être horrible. " Luc Devroe et sa femme conduisent toujours un véhicule à la plaque personnalisée, avec un 23, le numéro de maillot de François Sterchele. " Sa photo est toujours sur mon bureau à la maison. Nous ne saurons jamais exactement ce qui est arrivé. J'ai souvent emprunté cette route. Elle est toute droite. S'est-il endormi ? A-t-il soudainement aperçu quelque chose qu'il a voulu éviter ? Personne ne le sait. J'ai vu son véhicule et je ne souhaite à personne de voir ça. Une fois, je me suis endormi au volant, sur la route allant de Perwijze à Nieuwport, et je me suis retrouvé dans le fossé. J'ai eu beaucoup de chance. Tout le monde devrait suivre un cours de freinage. Mais si l'accident m'inspire une chose, c'est : carpe diem. Ne reportez pas à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui. Soyez reconnaissants chaque fois que vos proches rentrent sains et saufs à la maison. "Par Christian Vandenabeele