Les larmes manquent de s'inviter au bout de la soirée. Elles frappent à la porte, mais restent pudiquement sur le seuil. Ivan Leko tire déjà le bilan d'une saison à laquelle il reste pourtant nonante minutes. Battu à Sclessin, son Club a fait une croix sur le doublé. Le Croate ressemble à un homme qu'on a brutalement sorti de son sommeil, au beau milieu d'un rêve. Ses yeux semblent ailleurs, comme s'ils cherchaient encore les derniers fragments de cette lutte onirique qu'il imaginait avec un dénouement plus heureux. La gorge nouée, il peine à distribuer compliments et félicitations dans un néerlandais qu'il a pourtant fini par rendre plus compréhensible au fil des rencontres avec la presse.
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Les larmes manquent de s'inviter au bout de la soirée. Elles frappent à la porte, mais restent pudiquement sur le seuil. Ivan Leko tire déjà le bilan d'une saison à laquelle il reste pourtant nonante minutes. Battu à Sclessin, son Club a fait une croix sur le doublé. Le Croate ressemble à un homme qu'on a brutalement sorti de son sommeil, au beau milieu d'un rêve. Ses yeux semblent ailleurs, comme s'ils cherchaient encore les derniers fragments de cette lutte onirique qu'il imaginait avec un dénouement plus heureux. La gorge nouée, il peine à distribuer compliments et félicitations dans un néerlandais qu'il a pourtant fini par rendre plus compréhensible au fil des rencontres avec la presse. Douze mois plus tôt, c'est la même pelouse qu'Ivan Leko foule, les bras tendus vers un ciel déjà estival, pour célébrer son premier titre de champion de Belgique. Dans la salle de presse du stade liégeois, le Croate balbutie un discours ému. S'il conclut son monologue en rêvant tout haut d'une rencontre avec le Real Madrid en Ligue des Champions, le coach des Blauw en Zwart vit surtout un grand soulagement, au terme d'un sprint final rendu stressant par des play-offs épuisants et le retour d'un Standard qui semble alors inarrêtable. Les rêves insouciants de l'été sont déjà loin. Sur la route qui sépare Anvers de Bruges, Leko contacte ses adjoints trudonnaires. En route pour signer un contrat inattendu dans la Venise du Nord, il sonde ses plus proches associés pour voir s'ils sont prêts à poursuivre l'aventure à ses côtés. Alors que le nom de Frank De Boer circulait, que ceux de Francky Dury ou de Felice Mazzù étaient en embuscade, c'est lui qui est finalement l'élu de la direction brugeoise pour succéder à Michel Preud'homme. Son esprit s'égare. Il s'imagine passer cinq saisons sur le banc du Jan Breydel, et espère récolter trois titres sur ce laps de temps. La réalité du terrain reprend ses droits dès la préparation. À Garderen, où le Club a pris l'habitude d'établir ses quartiers d'été, le Croate constate que le groupe mis à sa disposition, pourtant construit par ses patrons pour jouer en 4-3-3, ne pourra pas être véritablement compétitif sans une défense à trois. L'absence d'un successeur digne de ce nom à Timmy Simons, capable de protéger une arrière-garde à lui tout seul, oblige Leko à installer un système qui fait grincer des dents dans le vestiaire. Certains cadres s'en plaignent même publiquement, et le bras de fer aboutit à un retour à la défense à quatre lors du déplacement européen à Athènes. Nonante minutes plus tard, le Club a pris trois buts et dit déjà au revoir à la Coupe d'Europe. La position de Leko semble déjà fragilisée. Prudente et apaisée par le départ parfait en championnat, la direction lui maintient sa confiance. Déjà reconnaissant envers Vincent Mannaert et Bart Verhaeghe d'avoir reçu une chance unique d'entraîner l'un des meilleurs clubs du championnat, Leko augmente encore sa gratitude envers ses patrons. Une attitude qui lui permet de résister dans un quotidien parfois envahissant. Quelques fois écartés du pouvoir immédiat par l'omnipotence de Michel Preud'homme, Verhaeghe et Mannaert aiment être proches de leur vestiaire et se le permettent plus facilement avec un coach plus jeune et moins renommé. Leko, de son côté, modère ses plaintes, pourtant existantes. Lors du stage hivernal, il bouillonne de devoir consacrer de trop longues minutes aux trajets en bus, pour finalement s'entraîner sur des terrains dédiés au polo. Au sud-ouest, entre Marbella et Cadix, l'Espagne est plus connue pour ses parcours de golf que pour ses clubs de football. En se privant des services d'Hans Vanaken au coup d'envoi d'un match capital à Charleroi, en play-offs, Leko a conscience de jouer avec le feu. Mais le Croate sait comment piquer au vif son maître à jouer, qu'il côtoyait déjà à Lokeren quand le jeune Limbourgeois l'avait poussé vers le banc et la retraite. Déchaîné, loin de son apathie encore trop fréquente, loin des chants du Jan Breydel, Vanaken renverse le match. Leko sait qu'il peut lui mettre cette pression. Comme Ruud Vormer, le Soulier d'or est souvent mis devant ses responsabilités par son coach, qui aime répéter à ses deux milieux de terrain qu'ils sont le baromètre de son équipe : Bruges gagne quand ils sont bons, mais tousse lorsque leur tête reste sous l'eau. Champion au bout de la tension, Leko aborde sa deuxième saison brugeoise avec un crédit revu à la hausse. Au cours de l'été, c'est avec le sourire qu'il voit débarquer Siebe Schrijvers, Mats Rits et Clinton Mata au Jan Breydel. En parallèle, des négociations sont entamées pour prolonger le bail du coach champion en titre dans la Venise du Nord. Bart Verhaeghe tend la main vers son entraîneur, mais celui-ci la décline. L'affront est de taille pour le président. Plus encore que le salaire, toutefois loin des sommes offertes à certains coaches de l'élite, c'est la durée du contrat qui pose problème au Croate. Avec le titre de champion en poche, Leko estimait mériter mieux qu'un contrat d'un an, assorti d'une saison supplémentaire en option au cas où le Club terminerait sur le podium. Il considère alors que l'offre ne respecte pas le travail qu'il a déjà accompli chez les Blauw en Zwart. Le gel des négociations, suivi de près par l'explosion du scandale de l'Opération Mains Propres, est le coup d'envoi d'une période de tension permanente qui ne quittera pas les travées du Jan Breydel jusqu'au terme de la saison. Malgré le soutien inconditionnel de la direction, qui recueille une nouvelle fois toute la gratitude d'un Leko agréablement surpris, la situation entre le coach et ses dirigeants reste à l'état de guerre froide. Entre Mannaert et le Croate, cela fait parfois des étincelles, résultat des confrontations de deux caractères forts. S'il espérait sans doute avoir un certain contrôle sur un jeune coach auquel il donnait sa première véritable chance au très haut niveau, il s'est heurté à un homme empli de confiance en lui, parfois à la limite de l'arrogance. Les mois passent, les résultats maintiennent Bruges dans la course au titre et font exister à nouveau le Club sur la plus belle scène européenne, avec des sorties accomplies en Ligue des Champions. Les négociations pour un nouveau contrat, elles, ne reviennent jamais. Ce qui était une intuition devient alors une certitude : l'avenir des Blauw en Zwart, au terme de cette deuxième saison dans la Venise du Nord, s'écrira sans lui. Lors du stage hivernal au Qatar, pendant que tout le top 6 s'arme pour le sprint final, le Croate ne voit rien venir. Un nouveau signe qui le rapproche de la fin de l'histoire, constate-t-il, lui qui avait insisté pour qu'un défenseur supplémentaire vienne renforcer un secteur où les solutions manquent parfois de quantité ou de qualité. Il décide alors de focaliser ses derniers mois au Jan Breydel autour d'un plan en trois points : tenter de faire le meilleur entraînement possible à chaque nouvelle séance, d'abord. Se concentrer sur la préparation du match suivant, ensuite. Et ne pas regarder ce que font les autres, enfin. Un mantra triangulaire qui lui permet de tenir dans un quotidien brugeois de plus en plus chaotique, au sein duquel les critiques atterrissent sous ses yeux par l'intermédiaire des journaux. C'est ainsi que Leko découvre un matin qu'il manquerait de psychologie. Un reproche étonnant, quand on sait qu'il a notamment maintenu Emmanuel Dennis coûte que coûte, contre l'avis du reste de son staff qui lui voyait bien plus de défauts que de qualités. Au début des play-offs, le Nigérian a donné raison à son coach, se montrant décisif à plusieurs reprises. Certes, Leko a peut-être rendu Arnaut Danjuma trop important en l'encensant sans cesse lors de sa blessure. Peut-être aussi a-t-il négligé Jelle Vossen, auteur du but du titre la saison dernière, mais l'ancien Diable rouge semblait loin de son meilleur niveau, au point d'être relégué derrière Loïs Openda dans la hiérarchie. Avant le coup d'envoi des play-offs, le Croate a encore convaincu Mata qu'il pourrait être performant dans une défense à trois. Face à son groupe, Ivan Leko n'a jamais mâché ses mots. À la mi-temps, à Genk, il n'hésite pas à pointer du doigt Siebe Schrijvers, pourtant l'un de ses protégés, lui reprochant de traverser le match comme un fantôme. " Balls, balls ", aime répéter le coach des Brugeois avant une rencontre, exigeant de ses joueurs qu'ils fassent preuve de personnalité et n'aient jamais peur de demander la balle. Un reproche qu'il aura soigneusement distillé tout au long de la saison, notamment pour tenter de changer la nature de Schrijvers et Mats Rits. Par son énergie exponentielle, le Croate porte le staff et le vestiaire, les dirigeant sans cesse vers l'objectif ultime : aller chercher un deuxième titre de rang. Ses batteries, il les recharge en famille, profitant bien plus des siens depuis le douloureux épisode de la prison. Il profite également de l'insouciance de Tomislav Rogic, entraîneur des gardiens qui sait mieux que personne mettre l'ambiance dans le vestiaire du staff avec une blague qui vole bas ou par sa propension à être mêlé à des situations rocambolesques. Hors de ses bulles privées et professionnelles, Leko profite surtout du soutien inconditionnel de son public. Malgré quelques sifflets quand il renvoie l'emblématique capitaine Ruud Vormer sur le banc, le coach est porté par la " Ivan Leko's Bruges Army ", qui fait entendre son nom depuis les tribunes. Lors de la réception de Waasland-Beveren, pour sa première sortie sur le banc de touche après les affaires, Ivan cache difficilement son énorme émotion. Pour le public, pour ses joueurs et pour son staff, il est bien déterminé à laisser les obstacles du quotidien de côté pour vivre son rêve avec le plus de superlatifs possible. À l'aube du sprint final, Ivan Leko est serein. Prêt à tenter le tout pour le tout, à rendre son équipe aussi arrogante que ses certitudes. Finie la présence d'un arrière latéral de métier sur l'un des flancs, Leko décide d'installer Mata dans sa défense à trois, et d'offrir les flancs à Dennis et Krépin Diatta. Un all-in sur rectangle vert pour crier le plus fort possible son amour du jeu. Le stress revient quand le rêve s'apprête à devenir réalité. La victoire contre Genk à 180 minutes du coup de sifflet final de la saison le rend palpable. Jusqu'à ce que tout s'écroule à Sclessin. Au bout d'un dernier match face à l'Antwerp, sans autre enjeu que l'envie de finir en beauté devant ce public qui l'a porté jusqu'au dernier jour, Ivan Leko quitte la Venise du Nord. Sous le bras, il emporte un titre de champion de Belgique et quelques sorties remarquées sur la plus belle scène européenne. C'est maintenant l'heure de penser à la suite, à cet avenir laissé au frigo pour consacrer chaque journée à préparer méticuleusement et passionnément le match suivant. Quelques noms de clubs intéressés passaient bien parfois d'une bouche à une oreille proche, mais sans jamais dépasser le stade de la conversation anecdotique. En regardant dans le rétroviseur, Leko gardera le sourire, oubliant les obstacles pour se rappeler de cette chance qu'il a reçue, et saisie des deux mains. Il jette un oeil plein de satisfaction sur son bilan, fier d'avoir rendu au Club ce qu'il lui a offert. Les transferts qui devraient remplir les caisses brugeoises cet été seront aussi les siens.