À l'écran, on découvre un Mohamed Dahmane un peu à la bourre et très crevé ! Il se cale dans sa voiture pour nous expliquer, pendant une petite heure, son quotidien au service des gens de sa région, dans le Nord de la France. Sur la tête, un bonnet. Devant le cou, le masque qu'il vient juste de baisser. L'ancien joueur de Mons, Bruges et Genk notamment, est " entre deux maraudes. " Comprenez : la récolte de vivres et d'autres biens divers pour une population qui n'a déjà pas beaucoup de raisons de sourire en temps normal.

Dans ceux qui parlent de la crise dans les médias, il y a les politiques et tous les gars qui s'inventent une vie. " Mohamed Dahmane

Il y a près de quatre ans, il a lancé son association, baptisée Unicité. " J'ai grandi dans une famille nombreuse et dans la misère. Je peux te dire que j'ai connu pas mal de souffrances. On devait se débrouiller pour ramener des vivres à la maison. Même quand je gagnais bien ma vie, je n'ai jamais voulu oublier tout ça, tous les gens que j'avais côtoyés pendant mon enfance et mon adolescence. Je me suis toujours engagé. Mais dans les associations que j'aidais, il n'y avait pas toujours beaucoup de transparence, ça ne me convenait pas, on ne savait pas nécessairement où partait l'argent. Alors, quand je n'étais plus pro et que j'avais plus de temps, j'ai voulu lancer mon propre truc. " La masse de boulot de Momo et de son flot de bénévoles a complètement explosé à cause de la crise sanitaire. Il nous explique tout ce qu'il fait et tous les dérapages dans la façon dont cette catastrophe est gérée le long de la frontière.

" On se démerde avec les moyens du bord "

" On ne reçoit aucune subvention, on se démerde avec les moyens du bord. On a rejoint récemment un collectif dans le Borinage et on monte une équipe dans la région de Charleroi. On intervient dans tout ce qu'on peut, dans la vie de tous les jours. La région est très pauvre, le secteur social est complètement délaissé par la municipalité. Alors, on fait nos maraudes, on aide la population à avoir un minimum de confort, on apporte de quoi se loger, se nourrir, se vêtir. Avec le confinement, tout s'est compliqué. Toutes les structures sociales ont dû fermer, on ne peut plus faire des réunions dans nos bureaux et recevoir des gens, alors on fait des livraisons à domicile.

On a trois équipes qui tournent : une le matin, une l'après-midi, une le soir. Au total, ça représente une centaine de personnes. Ça peut paraître beaucoup, mais c'est que dalle par rapport au travail qu'il y a à faire. On a été rejoints par des gens qualifiés dans plusieurs domaines, qui se sont présentés spontanément. Par exemple des infirmières qui viennent nous aider après avoir fait leurs heures. Elles administrent des cures de vitamines, elles font des prises de sang. "

" On se bat pour que les musulmans ne soient pas incinérés "

" Il y a aussi une entreprise de pompes funèbres, El Ouadjib, qui est venue à nous. Vu le nombre de décès, ça fait un boulot énorme. La communauté musulmane est importante ici. Et dans l'islam, il n'est pas question de crémation, on enterre les morts. Et ça se fait normalement au pays d'origine. À cause du coronavirus, les autorités ont imposé qu'on incinère directement les gens. Il a fallu se battre contre ça, on signe des décharges pour que les hôpitaux acceptent de laisser partir les corps et on a contacté des municipalités pour qu'elles libèrent des carrés dans les cimetières. Les employés de cette entreprise font les lavages mortuaires, ils sont équipés comme s'ils partaient au combat, pour limiter le risque de contamination. Ils prennent des risques dingues. Les enterrements se font sans les familles, ça ajoute encore au côté tragique.

Unicité vient en aide aux personnes âgées., PG
Unicité vient en aide aux personnes âgées. © PG

On a aussi les SDF à aider. Les autorités ont beau leur dire qu'ils doivent aller dans les gymnases, que ce sera moins dangereux que s'ils restent dans la rue, tu en as qui ne veulent rien entendre. Ils étaient habitués à aller chercher des repas dans des snacks, mais comme tout est fermé, ils doivent s'organiser autrement et on leur prépare des colis. On travaille avec une association qui les livre, Smile United. On a aussi dû établir un contact avec des personnes âgées ou handicapées qui ne voient plus leurs enfants à cause du confinement. En général, à la première rencontre, ils sont méfiants, parce qu'il y a des escrocs qui profitent de la situation. On passe un moment avec eux, on discute, on rigole puis ils comprennent qu'on veut améliorer leur quotidien. On est déjà tombés sur des cas extrêmes. Comme une fille de moins de quarante ans qui a la sclérose en plaques et a perdu la vue à 99 %. Sa grande passion, c'était la lecture. Alors, on envoie quelqu'un pour lui lire ce qu'elle a envie d'entendre. Là, on s'est rendu compte qu'elle avait un conjoint, mais le gars s'est confiné dans une autre pièce et il ne la calcule plus. C'est choquant. "

" On a déjà acheté 2.000 blouses et 5.000 masques "

" On se débrouille pour trouver des blouses de protection et des masques. On en est déjà à environ 2.000 blouses et 5.000 masques. On achète tout ça avec l'argent de dons, tu ne dois évidemment pas compter sur les fabricants pour te faire des cadeaux. Au contraire, ils ont tendance à faire grimper les prix. On livre tout ça dans des maisons de repos et des hôpitaux, aux infirmières, mais aussi aux femmes de ménage, par exemple. On a vite été dépouillés. En une demi-journée, on avait distribué plus de mille blouses et 4.000 masques. Je ne connaissais rien au secteur médical, je ne savais pas qu'un matériel pareil avait une durée de vie aussi réduite. Un masque peut être utilisé pendant quatre heures, ou un peu plus, en fonction du type.

Quand tu donnes un masque à une infirmière, tu es fier. Mais quand tu réfléchis un peu, tu comprends que quelques heures plus tard, elle n'aura à nouveau plus de protection. Et là, tu regardes les publications sur Facebook des maires qui partagent leurs petits tutos sur la bonne façon de se laver les mains. Mais qu'est-ce qu'on s'en tape ! Il y a d'autres choses à faire. Je suis allé trouver des gens à la municipalité de ma commune, Hautmont, je leur ai dit : Bon sang, vous organisez chaque année de grandes activités comme le 14 juillet, le marché de Noël. Clairement, vous ne ferez rien le 14 juillet cette année. Pourquoi vous ne dégagez pas directement tout cet argent ? Investissez pour aider les gens, acheter du matériel médical, des vivres. C'est pareil tout près d'ici, à Maubeuge, ils font chaque année leur kermesse de la bière, ils dépensent des dizaines de milliers d'euros pour faire venir des stars. Mais ça ne se fera pas cette année. Pourquoi ils ne sortent pas cet argent maintenant ?

Des gens qui sont au SMIC ( Salaire minimum interprofessionnel de croissance, ndlr), qui touchent moins de mille euros par mois, ont longtemps résisté pour ne pas nous contacter. Question de fierté. Ils n'osaient pas nous dire qu'ils étaient en souffrance. Aujourd'hui, ils crient à l'aide parce qu'ils sont complètement pris à la gorge. Mais on ne sait pas aider tout le monde. Et puis il y a ceux qui se proposent pour être bénévoles pour l'association, mais n'osent pas se déplacer parce qu'ils savent qu'ils risquent une amende de 150 ou 200 euros. Alors, ils préparent des plats chez eux, on va les chercher puis on livre. On est toujours sur la route, on est dépassés par les événements. Je me suis déjà fait arrêter plusieurs fois par la police. En général, ils sont conciliants. Mais je suis aussi tombé sur des cow-boys qui ont envie de tirer dans tous les sens. Ils te bloquent un quart d'heure puis te disent, en gros : C'est OK pour cette fois-ci, mais qu'on ne vous voie plus sur la route. Donc, tu as le droit de sortir une seule fois. Il est comique, le mec, j'ai 36 missions à faire. "

" Je croise des infirmières à genoux, en pleurs "

" On entend à la télé qu'il va y avoir des aides, mais ça fait déjà combien de temps qu'on est en confinement ? On attend... À un moment, il faut se poser les bonnes questions. À qui profite le crime ? Je lance un cri d'alarme aux municipalités, aux gouvernements des régions : Il est grand temps de vous réveiller. Je viens de rencontrer une infirmière qui n'avait pas le matériel pour se protéger. Son père est mort cette nuit du coronavirus. Elle s'en veut à fond, elle se dit qu'elle est peut-être responsable. Elle a expliqué ça sur sa page Facebook, tu lis ça, tu es écoeuré. Être confiné, c'est bien, pas de problème, c'est une bonne mesure. Mais à côté de ça, il y a des gens qui vont au front, qui prennent des risques dingues. Emmanuel Macron dit qu'on est en guerre, c'est beau comme image, mais il donne des pistolets à eau aux gens qui travaillent dans le social et le médical. J'ai envie de lui dire : Mais équipe-le, ton personnel médical. Viens avec moi dans une maison de repos, tu vas y rester dix minutes puis tu laisseras tomber, tu seras choqué pour la vie.

Dans les EHPAD ( maison de repos, ndlr), dans les hôpitaux, je vois des infirmières presque à genoux, en pleurs. Une soignante m'a expliqué qu'elle avait dû signer un document de secret professionnel. En clair, elles ne peuvent pas raconter ce qu'elles voient au quotidien dans leur hôpital. Parce que si on fait encore gonfler le nombre de morts, ça fera encore plus paniquer les gens.

On vient les dépanner avec quelques masques, on voit d'autres fournisseurs qui débarquent avec des stocks de sacs mortuaires. Les infirmières nous disent merci et que ça va leur permettre d'être protégées pendant quelques heures. Pendant ce temps-là, elles voient des papys et des mamys en train de mourir. Je suis allé voir la directrice d'un EHPAD, je lui ai dit : Avec minimum 1.800 euros par mois par personne hébergée ici, ne me dites pas que vous ne dégagez pas des bénéfices. Sinon, vous seriez fermés depuis longtemps. Pourquoi vous ne sortez pas maintenant vos bénéfices pour protéger votre personnel et vos résidents ? Je vois des soignantes qui me disent en pleurant qu'elles se sentent presque coupables d'aller au boulot parce qu'elles savent qu'elles sont des dangers potentiels. "

" La réalité est sur les réseaux sociaux "

" Il y a tout ce qu'on voit sur le terrain, c'est affolant, choquant. Et il y a ce qu'on entend à la télé : On va faire ceci, cela. C'est de la connerie. Dans ceux qui parlent de la crise dans les médias, il y a les politiques et tous les gars qui s'inventent une vie. La réalité, elle est sur les réseaux sociaux, la plateforme du peuple. Quand tu lis les posts sur Facebook et ailleurs, tu comprends comment ça se passe vraiment, et c'est fort éloigné des discours officiels. Les gens lancent un cri assourdissant.

Confiner, c'est bien. Être équipé et en sécurité, c'est beaucoup mieux. Tu imagines, la France, la sixième puissance mondiale, qui n'a pas assez de respirateurs ? Et il y a cette connerie de dire que les hôpitaux sont surchargés pendant que des directeurs de polycliniques se filment dans des salles vides. Tout ça parce que leur établissement ne fait pas partie de l'appareil de l'État."

Mohamed Dahmane sous le maillot de Mons., belga
Mohamed Dahmane sous le maillot de Mons. © belga

Game of Thrones

L'association Unicité a ses équipes de foot depuis les U5, mais aussi une équipe de seniors. Les affiliations et les équipements sont offerts. Mais là aussi, Mohamed Dahmane pointe l'absence de toute aide politique. " Le maire de Hautmont est en place depuis trente ans, il ne s'est jamais attaqué au social et il me met des bâtons dans les roues depuis que j'ai lancé Unicité. Fais des recherches, tu verras que le mec a été condamné par la justice pour des trucs graves, notamment des discriminations raciales et religieuses. Il a par exemple essayé d'organiser un référendum pour interdire les rassemblements de plus de trois personnes d'origine étrangère dans les quartiers. Il nous tire dans les pattes. Par exemple, mes gamins doivent continuer à s'entraîner dehors en plein hiver alors qu'il met des salles chauffées à la disposition d'autres sportifs. Jamais de la vie, je ne pourrais m'associer avec des gens pareils. Il y a quelques semaines, on a voté pour le premier tour des municipales. Et tu sais qui était son grand concurrent pour le poste de maire ? Son fils, qui a traîné plus de quinze ans avec lui en politique. Tu te crois dans Game of Thrones. Mais les gens d'ici s'en tapent et ça n'arrange pas la situation. On a plus de 60% d'abstention, ça veut bien dire que la population s'en fout, que tout le monde a lâché. "

© PG
À l'écran, on découvre un Mohamed Dahmane un peu à la bourre et très crevé ! Il se cale dans sa voiture pour nous expliquer, pendant une petite heure, son quotidien au service des gens de sa région, dans le Nord de la France. Sur la tête, un bonnet. Devant le cou, le masque qu'il vient juste de baisser. L'ancien joueur de Mons, Bruges et Genk notamment, est " entre deux maraudes. " Comprenez : la récolte de vivres et d'autres biens divers pour une population qui n'a déjà pas beaucoup de raisons de sourire en temps normal. Il y a près de quatre ans, il a lancé son association, baptisée Unicité. " J'ai grandi dans une famille nombreuse et dans la misère. Je peux te dire que j'ai connu pas mal de souffrances. On devait se débrouiller pour ramener des vivres à la maison. Même quand je gagnais bien ma vie, je n'ai jamais voulu oublier tout ça, tous les gens que j'avais côtoyés pendant mon enfance et mon adolescence. Je me suis toujours engagé. Mais dans les associations que j'aidais, il n'y avait pas toujours beaucoup de transparence, ça ne me convenait pas, on ne savait pas nécessairement où partait l'argent. Alors, quand je n'étais plus pro et que j'avais plus de temps, j'ai voulu lancer mon propre truc. " La masse de boulot de Momo et de son flot de bénévoles a complètement explosé à cause de la crise sanitaire. Il nous explique tout ce qu'il fait et tous les dérapages dans la façon dont cette catastrophe est gérée le long de la frontière. " On ne reçoit aucune subvention, on se démerde avec les moyens du bord. On a rejoint récemment un collectif dans le Borinage et on monte une équipe dans la région de Charleroi. On intervient dans tout ce qu'on peut, dans la vie de tous les jours. La région est très pauvre, le secteur social est complètement délaissé par la municipalité. Alors, on fait nos maraudes, on aide la population à avoir un minimum de confort, on apporte de quoi se loger, se nourrir, se vêtir. Avec le confinement, tout s'est compliqué. Toutes les structures sociales ont dû fermer, on ne peut plus faire des réunions dans nos bureaux et recevoir des gens, alors on fait des livraisons à domicile. On a trois équipes qui tournent : une le matin, une l'après-midi, une le soir. Au total, ça représente une centaine de personnes. Ça peut paraître beaucoup, mais c'est que dalle par rapport au travail qu'il y a à faire. On a été rejoints par des gens qualifiés dans plusieurs domaines, qui se sont présentés spontanément. Par exemple des infirmières qui viennent nous aider après avoir fait leurs heures. Elles administrent des cures de vitamines, elles font des prises de sang. " " Il y a aussi une entreprise de pompes funèbres, El Ouadjib, qui est venue à nous. Vu le nombre de décès, ça fait un boulot énorme. La communauté musulmane est importante ici. Et dans l'islam, il n'est pas question de crémation, on enterre les morts. Et ça se fait normalement au pays d'origine. À cause du coronavirus, les autorités ont imposé qu'on incinère directement les gens. Il a fallu se battre contre ça, on signe des décharges pour que les hôpitaux acceptent de laisser partir les corps et on a contacté des municipalités pour qu'elles libèrent des carrés dans les cimetières. Les employés de cette entreprise font les lavages mortuaires, ils sont équipés comme s'ils partaient au combat, pour limiter le risque de contamination. Ils prennent des risques dingues. Les enterrements se font sans les familles, ça ajoute encore au côté tragique. On a aussi les SDF à aider. Les autorités ont beau leur dire qu'ils doivent aller dans les gymnases, que ce sera moins dangereux que s'ils restent dans la rue, tu en as qui ne veulent rien entendre. Ils étaient habitués à aller chercher des repas dans des snacks, mais comme tout est fermé, ils doivent s'organiser autrement et on leur prépare des colis. On travaille avec une association qui les livre, Smile United. On a aussi dû établir un contact avec des personnes âgées ou handicapées qui ne voient plus leurs enfants à cause du confinement. En général, à la première rencontre, ils sont méfiants, parce qu'il y a des escrocs qui profitent de la situation. On passe un moment avec eux, on discute, on rigole puis ils comprennent qu'on veut améliorer leur quotidien. On est déjà tombés sur des cas extrêmes. Comme une fille de moins de quarante ans qui a la sclérose en plaques et a perdu la vue à 99 %. Sa grande passion, c'était la lecture. Alors, on envoie quelqu'un pour lui lire ce qu'elle a envie d'entendre. Là, on s'est rendu compte qu'elle avait un conjoint, mais le gars s'est confiné dans une autre pièce et il ne la calcule plus. C'est choquant. " " On se débrouille pour trouver des blouses de protection et des masques. On en est déjà à environ 2.000 blouses et 5.000 masques. On achète tout ça avec l'argent de dons, tu ne dois évidemment pas compter sur les fabricants pour te faire des cadeaux. Au contraire, ils ont tendance à faire grimper les prix. On livre tout ça dans des maisons de repos et des hôpitaux, aux infirmières, mais aussi aux femmes de ménage, par exemple. On a vite été dépouillés. En une demi-journée, on avait distribué plus de mille blouses et 4.000 masques. Je ne connaissais rien au secteur médical, je ne savais pas qu'un matériel pareil avait une durée de vie aussi réduite. Un masque peut être utilisé pendant quatre heures, ou un peu plus, en fonction du type. Quand tu donnes un masque à une infirmière, tu es fier. Mais quand tu réfléchis un peu, tu comprends que quelques heures plus tard, elle n'aura à nouveau plus de protection. Et là, tu regardes les publications sur Facebook des maires qui partagent leurs petits tutos sur la bonne façon de se laver les mains. Mais qu'est-ce qu'on s'en tape ! Il y a d'autres choses à faire. Je suis allé trouver des gens à la municipalité de ma commune, Hautmont, je leur ai dit : Bon sang, vous organisez chaque année de grandes activités comme le 14 juillet, le marché de Noël. Clairement, vous ne ferez rien le 14 juillet cette année. Pourquoi vous ne dégagez pas directement tout cet argent ? Investissez pour aider les gens, acheter du matériel médical, des vivres. C'est pareil tout près d'ici, à Maubeuge, ils font chaque année leur kermesse de la bière, ils dépensent des dizaines de milliers d'euros pour faire venir des stars. Mais ça ne se fera pas cette année. Pourquoi ils ne sortent pas cet argent maintenant ? Des gens qui sont au SMIC ( Salaire minimum interprofessionnel de croissance, ndlr), qui touchent moins de mille euros par mois, ont longtemps résisté pour ne pas nous contacter. Question de fierté. Ils n'osaient pas nous dire qu'ils étaient en souffrance. Aujourd'hui, ils crient à l'aide parce qu'ils sont complètement pris à la gorge. Mais on ne sait pas aider tout le monde. Et puis il y a ceux qui se proposent pour être bénévoles pour l'association, mais n'osent pas se déplacer parce qu'ils savent qu'ils risquent une amende de 150 ou 200 euros. Alors, ils préparent des plats chez eux, on va les chercher puis on livre. On est toujours sur la route, on est dépassés par les événements. Je me suis déjà fait arrêter plusieurs fois par la police. En général, ils sont conciliants. Mais je suis aussi tombé sur des cow-boys qui ont envie de tirer dans tous les sens. Ils te bloquent un quart d'heure puis te disent, en gros : C'est OK pour cette fois-ci, mais qu'on ne vous voie plus sur la route. Donc, tu as le droit de sortir une seule fois. Il est comique, le mec, j'ai 36 missions à faire. " " On entend à la télé qu'il va y avoir des aides, mais ça fait déjà combien de temps qu'on est en confinement ? On attend... À un moment, il faut se poser les bonnes questions. À qui profite le crime ? Je lance un cri d'alarme aux municipalités, aux gouvernements des régions : Il est grand temps de vous réveiller. Je viens de rencontrer une infirmière qui n'avait pas le matériel pour se protéger. Son père est mort cette nuit du coronavirus. Elle s'en veut à fond, elle se dit qu'elle est peut-être responsable. Elle a expliqué ça sur sa page Facebook, tu lis ça, tu es écoeuré. Être confiné, c'est bien, pas de problème, c'est une bonne mesure. Mais à côté de ça, il y a des gens qui vont au front, qui prennent des risques dingues. Emmanuel Macron dit qu'on est en guerre, c'est beau comme image, mais il donne des pistolets à eau aux gens qui travaillent dans le social et le médical. J'ai envie de lui dire : Mais équipe-le, ton personnel médical. Viens avec moi dans une maison de repos, tu vas y rester dix minutes puis tu laisseras tomber, tu seras choqué pour la vie. Dans les EHPAD ( maison de repos, ndlr), dans les hôpitaux, je vois des infirmières presque à genoux, en pleurs. Une soignante m'a expliqué qu'elle avait dû signer un document de secret professionnel. En clair, elles ne peuvent pas raconter ce qu'elles voient au quotidien dans leur hôpital. Parce que si on fait encore gonfler le nombre de morts, ça fera encore plus paniquer les gens. On vient les dépanner avec quelques masques, on voit d'autres fournisseurs qui débarquent avec des stocks de sacs mortuaires. Les infirmières nous disent merci et que ça va leur permettre d'être protégées pendant quelques heures. Pendant ce temps-là, elles voient des papys et des mamys en train de mourir. Je suis allé voir la directrice d'un EHPAD, je lui ai dit : Avec minimum 1.800 euros par mois par personne hébergée ici, ne me dites pas que vous ne dégagez pas des bénéfices. Sinon, vous seriez fermés depuis longtemps. Pourquoi vous ne sortez pas maintenant vos bénéfices pour protéger votre personnel et vos résidents ? Je vois des soignantes qui me disent en pleurant qu'elles se sentent presque coupables d'aller au boulot parce qu'elles savent qu'elles sont des dangers potentiels. " " Il y a tout ce qu'on voit sur le terrain, c'est affolant, choquant. Et il y a ce qu'on entend à la télé : On va faire ceci, cela. C'est de la connerie. Dans ceux qui parlent de la crise dans les médias, il y a les politiques et tous les gars qui s'inventent une vie. La réalité, elle est sur les réseaux sociaux, la plateforme du peuple. Quand tu lis les posts sur Facebook et ailleurs, tu comprends comment ça se passe vraiment, et c'est fort éloigné des discours officiels. Les gens lancent un cri assourdissant. Confiner, c'est bien. Être équipé et en sécurité, c'est beaucoup mieux. Tu imagines, la France, la sixième puissance mondiale, qui n'a pas assez de respirateurs ? Et il y a cette connerie de dire que les hôpitaux sont surchargés pendant que des directeurs de polycliniques se filment dans des salles vides. Tout ça parce que leur établissement ne fait pas partie de l'appareil de l'État."