Ça avait été présenté comme le choc des titans. Romelu Lukaku vs Cristiano Ronaldo. L'affrontement des deux puncheurs du championnat d'Italie. Le premier n'a pas marqué, mais a beaucoup bossé. Comme d'hab'. Le deuxième a tout essayé et a quitté, dégoûté, ce tournoi où il était parti pour finir meilleur buteur. Ses gestes de découragement dans la fournaise andalouse valaient tous les discours. On avait presque oublié que Thomas Vermaelen était toujours capable de sortir d'un match les meilleurs attaquants du monde.
...

Ça avait été présenté comme le choc des titans. Romelu Lukaku vs Cristiano Ronaldo. L'affrontement des deux puncheurs du championnat d'Italie. Le premier n'a pas marqué, mais a beaucoup bossé. Comme d'hab'. Le deuxième a tout essayé et a quitté, dégoûté, ce tournoi où il était parti pour finir meilleur buteur. Ses gestes de découragement dans la fournaise andalouse valaient tous les discours. On avait presque oublié que Thomas Vermaelen était toujours capable de sortir d'un match les meilleurs attaquants du monde. Séville... Un nom qui, jusqu'à dimanche soir, donnait toujours des boutons à Lukaku. Séville, l'adversaire de l'Inter en finale de l'Europa League en août de l'année passée. Un auto-but, une défaite, un forfait (et les critiques qui vont avec) au moment d'aller chercher la médaille du vaincu. Aujourd'hui, on apprend que cette sale soirée a peut-être été le déclencheur d'une saison en boulet de canon, qu'il peut encore ponctuer sur un titre de champion d'Europe. Voire un trophée de meilleur buteur du tournoi. " Trust me! On sera champions la saison prochaine." Un message court, mais plein de conviction. Quelques jours après la fameuse finale, Romelu Lukaku l'envoie à Andrea Opi, l'homme dépêché par Roc Nation pour l'accompagner au quotidien, régler son agenda presse, etc. Pour être sa nounou de luxe, en somme. Big Rom a d'abord passé trois jours à broyer du noir, il en a profité pour passer un coup de fil et demander des conseils au coach qui l'a lancé chez les pros, Ariël Jacobs. Puis il s'est repris en main. Objectif: cartonner pendant sa deuxième saison à Milan, et donc, finir en tête de la Serie A. Il se met dans sa bulle. Elle est à trois kilomètres du stade. À City Life, un nouveau quartier futuriste de Milan. Les bâtiments de ce domaine cossu ont été imaginés par des architectes renommés. Il y a un centre commercial, des hautes tours de bureaux, des résidences. Lukaku y loue deux appartements, un pour lui, un pour sa mère Adolphine, qui passe beaucoup de temps à garder son fils Romeo, qui a un peu plus de deux ans. On ne sait toujours pas qui est la mère du petit, c'est un des secrets que Lukaku garde pour lui. Le lien est fusionnel avec Adolphine. Quand, après avoir marqué un but, il forme un "A" avec les mains, c'est pour elle. Et donc, City Life est sa bulle. Pendant le premier confinement, il y a aménagé un espace fitness avec notamment un tapis de course fourni par l'Inter. Au même moment, des résidents le voyaient enchaîner des sprints dans l'espace des garages sous-terrain. Masqué. Ça paie. Le staff médical du club le voit prendre encore plus de muscle, mais aussi fondre. Un temps, il a affiché un tout petit peu plus que cent kilos sur la balance. Entre-temps, il en a perdu sept ou huit. Et sa masse graisseuse a diminué, elle se situe aujourd'hui autour de 10%. Et donc, il a décidé que la campagne 2020-2021 serait la sienne. Sa première saison en Italie n'a pas été mauvaise: 34 buts dont deux en Ligue des Champions et sept en Europa League. Mais il en veut plus. Ne fût-ce que pour mettre définitivement les choses au point avec les Anglais. Parce qu'il a une dent contre ceux qui n'ont pas totalement cru en lui quand il était en Premier League. En s'appuyant sur ses stats italiennes, il lâche dans le Times: "Vous voyez maintenant ce que j'aurais pu faire en Angleterre." Dans le même temps, comme le signale un long portrait de Big Rom paru récemment dans L'Écho, il efface sur son compte Instagram tous les posts placés avant son arrivée en Italie. Comme si, quelque part, il voulait faire une croix sur un pays où il a passé huit saisons et marqué 113 fois en Premier League. Nouveau départ. Lors de l'été 2020, il entame une lutte à distance avec Cristiano Ronaldo. Objectif: le titre de meilleur buteur de Serie A. Il va s'incliner: 24 goals pour lui, 29 pour le Portugais. Qu'importe, il sera champion et élu meilleur joueur du championnat. Il n'y a que quatre attaquants des grands championnats qui ont fait mieux que lui en 2020-2021 ( voir encadré). Deux jours avant le huitième de finale à Séville, il a évoqué cette lutte à distance. "Ce duel m'a nourri. Je suis impressionné par l'art du dribble et la frappe de balle de Ronaldo. Par contre, je crois qu'il aimerait avoir ma puissance et mon jeu dos au but." Il reste aussi sous le charme de la force mentale du Portugais: "Chapeau pour ce qu'il fait à 36 ans. La saison dernière, juste après l'élimination de la Juventus en Ligue des Champions, il a su tourner le bouton pour marquer trois buts contre Cagliari en championnat. On peut toujours compter sur lui." Et on continue à sentir, dans les propos de Lukaku, une certaine frustration par rapport à un manque de reconnaissance. "Quand les gens commentent les prestations des meilleurs attaquants comme Robert Lewandowski, Karim Benzema, Harry Kane ou Cristiano Ronaldo, ils parlent toujours de niveau mondial. Quand c'est moi qui suis bon, ils disent juste que je suis en grande forme. Pourtant, j'estime que j'ai ma place parmi cette liste de joueurs de classe mondiale. Je l'ai quand même prouvé lors des deux dernières saisons. Au niveau de la confiance, le titre avec l'Inter m'a fait beaucoup de bien. Maintenant, je voudrais gagner quelque chose avec l'équipe nationale. Ce serait un couronnement pour cette génération." On évoque en compagnie de Thorgan Hazard cette comparaison avec les meilleurs puncheurs du monde. Il connaît très bien un de ces monstres sacrés. Erling Haaland, son coéquipier à Dortmund. "Je vois plusieurs points de ressemblance. J'ai très bien connu Lukaku quand il était jeune, on était ensemble en sélection. Ce que Haaland fait aujourd'hui, ça me rappelle ce qu'il faisait. Ils ont une qualité de finition incroyable et un mental extraordinaire. Je pense que Haaland a marqué encore plus que Lukaku au même âge. Ce qu'il est occupé à faire, ça dépasse la raison. S'il a la même progression que Lukaku, il sera inarrêtable et il gagnera à coup sûr le Ballon d'Or. Il peut encore s'améliorer sur plusieurs points... C'est ça qui est inquiétant. Je me souviens de sa première semaine d'entraînement à Dortmund. Je ne sais pas combien de buts il a marqués, mais il tirait dans tous les sens, il y mettait une puissance incroyable et tout rentrait. On était tous bluffés." Retour à la bulle dans laquelle Big Rom s'est enfermé pour que cette saison soit la sienne. Et retour au fameux Andrea Opi, son chaperon à Milan. Quelques semaines avant le début de l'EURO, le journaliste italien Emanuele Giulianelli a consacré un livre au joueur. Un ouvrage destiné à un public jeune, avec essentiellement des témoignages. Il a donné la parole, par exemple, à Dries Mertens, Thibaut Courtois, Marouane Fellaini, Jean-François Gillet, Cristiano Biraghi (ex-coéquipier de Lukaku à l'Inter, aujourd'hui à la Fiorentina). Il a fait le forcing pendant plusieurs semaines pour que le principal intéressé livre aussi son témoignage. En vain. "Entre-temps, je lui ai fait parvenir un exemplaire et il m'a signalé, en passant par Opi, qu'il avait beaucoup aimé le contenu. Mais il n'a pas voulu témoigner lui-même. Opi et Roc Nation cadenassent tout. Il n'est pas vraiment maître de sa communication." "Quand on devient client de Roc Nation, ils gèrent nos droits à l'image et notre communication", nous confirme Axel Witsel, lui aussi client de cette boîte. C'est pour cela que Lukaku accorde très peu d'interviews individuelles. Depuis le début de l'EURO, il est apparu deux fois à des interviews collectives: la veille du match à Copenhague, puis vendredi dernier à Tubize. En parlant avec le département communication de l'Union belge, on croit comprendre que Roc Nation aurait préféré qu'il ne soit pas livré aux médias pendant le tournoi. Mais à cette période, c'est la Fédération qui gère la com' des Diables rouges, pas une société extérieure, aussi puissante soit-elle. "Les internationaux belges qui ont témoigné dans mon livre ne se sont pas fait prier, ils m'ont tous dit qu'ils le faisaient avec plaisir parce qu'ils considèrent Lukaku comme un bon gars, un bon copain. Au même moment, j'ai sorti le même genre de livre sur Zlatan Ibrahimovic. Lui aussi a refusé de témoigner, mais pour une autre raison. Son entourage m'a fait comprendre que si ça ne lui rapportait pas d'argent, il ne collaborerait pas." L'auteur italien voit pas mal de points communs entre les deux attaquants. "Ils n'ont pas eu une enfance facile, ils ne vivaient pas dans le luxe. Et ils ont dû se battre contre les discriminations. Leurs origines ne leur ont pas rendu la vie facile. Ils sont devenus des stars grâce à leur caractère fort et leur force de travail. On ne leur a rien donné. C'est le message que les livres font passer aux jeunes lecteurs. Pour Lukaku, j'ai aussi interviewé des copains d'enfance près d'Anvers. Ils expliquent que quand il y retourne, il passe les voir, ils rigolent ensemble. Lukaku ne se comporte pas du tout comme une diva. Il y a aussi cette anecdote: pendant la Coupe du monde 2014, le directeur de son ancienne école a reçu une promotion, Lukaku l'a appris et lui a envoyé un message de sympathie. Un truc du style: Félicitations au meilleur directeur du monde. Il y a dans ce livre plusieurs preuves qu'il n'oublie pas d'où il vient. Il n'est pas parti sur une autre planète. Il reste aussi en contact avec des entraîneurs qu'il a eus en équipes de jeunes." Le public italien constate tout ça quand Big Rom s'exprime là-bas. "Il est toujours souriant à l'interview", poursuit Emanuele Giulianelli. "Et on a été bluffés de l'entendre s'exprimer très vite en italien. Pas un italien de troisième zone, mais avec un vocabulaire riche. Il a appris notre langue à la vitesse grand V. Pendant ce temps-là, Cristiano Ronaldo n'en touche toujours pas une en italien. Parce qu'il n'a jamais voulu faire l'effort d'apprendre." Le spot publicitaire de Romelu Lukaku pour Kinder Bueno est resté dans la mémoire collective. Mais ça, c'était avant. Aujourd'hui, il vante des marques de luxe et on se l'arrache à prix d'or. Roc Nation est passé par là. "Il est devenu une marque premium ambulante", lit-on dans L'Écho. De fait. Il fait la pub de Maserati, Sony, Gillette, Abercrombie & Fitch, Versace. "Romelu Lukaku est le CEO de sa propre marque", dit le patron de Roc Nation. La semaine dernière, il est apparu en couverture d'un magazine italien, L'UOMO. En peignoir ouvert et boxer! Sa popularité lui permet de décrocher ces contrats XXL, mais aussi de faire avancer des causes plus nobles. Il est derrière le geste posé par tous les Diables rouges avant le coup d'envoi de leurs matches à l'EURO: un genou à terre (et un poing levé pour certains). Parfois, les adversaires refusent de s'aligner. D'autres fois, ils collaborent. Dimanche à Séville, dans un premier temps, les Portugais ne se sont pas agenouillés. Il a suffi de quelques sifflets dans le public pour qu'ils le fassent. Et pour que le stade applaudisse. "Je me bats contre toutes les discriminations", a expliqué Lukaku en preview du match au Danemark. "Il n'y a pas que le mouvement Black Lives Matter. "Je combats les discriminations liées aux couleurs de peau, aux religions, aux orientations sexuelles." "C'est fort apprécié en Italie", nous dit l'auteur italien. "Les fans de foot font des commentaires positifs sur son action en faveur de BLM, la presse aussi. Je sais que le football italien a une sale réputation en matière de racisme, mais il ne faut surtout pas croire que ça vient d'une majorité. Le problème, c'est que le moindre incident fait directement les gros titres alors qu'à côté de ça, les gens sont très tolérants. Lukaku est aimé parce qu'il prend position dans d'autres matières que le jeu. Quand il donne une interview, il revient régulièrement avec des valeurs, il évoque des problèmes de société. Il ne se cache pas." Plus de soixante buts en deux saisons avec l'Inter, en plus de ses réalisations avec l'équipe belge. Un titre de champion d'Italie et un trophée de meilleur joueur de Serie A. Et la fin de sa collaboration avec Antonio Conte, l'entraîneur qui l'a le mieux compris depuis qu'il joue dans des grands clubs. Assez d'arguments pour aller voir ailleurs cet été? Il n'en serait apparemment pas question. "C'est sûr à 200% qu'il va rester à l'Inter", nous dit un reporter là-bas. "Il est dans son élément et il évoque déjà la prochaine campagne de Ligue des Champions. On entend parfois qu'il pourrait repartir en Angleterre, mais on n'a vraiment pas l'impression que ce soit sa priorité. C'est aussi ce que nous dit son agent, Federico Pastorello. Lukaku est conscient que s'il reste encore plusieurs saisons, il peut devenir, pour toujours, un symbole du championnat d'Italie. L'Inter est toujours dans une situation financière compliquée et doit vendre mais ce n'est pas Lukaku qu'ils mettent en vitrine. Ils essaient plutôt de monnayer Achraf Hakimi." Lukaku s'est engagé avec Pastorello (qui a aussi Kasper Schmeichel et Antonio Conte dans son portefeuille) après avoir dégagé le super manager Mino Raiola. On n'en connaît pas beaucoup, des footballeurs qui ont eux-mêmes pris la décision de ne plus travailler avec lui. Mais Lukaku lui reprochait de ne pas avoir bien défendu ses intérêts quand il était en Angleterre. Next.