Quand le mercato frappe à la porte du football belge, Vincent Mannaert répète toujours les mêmes gestes. Deux mains pour déployer devant lui la carte du monde. Si le CEO du Club Bruges ouvre ses fenêtres de transfert comme on entame une partie de Risk, c'est pour délimiter au mieux son champ de recherches. Au début de sa carrière, entre 2007 et 2011, l'homme s'était exercé dans la peau d'un directeur sportif désargenté du côté de Zulte Waregem. Comme on débute une partie de Football Manager avec une équipe de D4 anglaise. Pour le fun et pour se faire les dents.
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Quand le mercato frappe à la porte du football belge, Vincent Mannaert répète toujours les mêmes gestes. Deux mains pour déployer devant lui la carte du monde. Si le CEO du Club Bruges ouvre ses fenêtres de transfert comme on entame une partie de Risk, c'est pour délimiter au mieux son champ de recherches. Au début de sa carrière, entre 2007 et 2011, l'homme s'était exercé dans la peau d'un directeur sportif désargenté du côté de Zulte Waregem. Comme on débute une partie de Football Manager avec une équipe de D4 anglaise. Pour le fun et pour se faire les dents. "À Zulte, j'étais toujours jaloux de mes collègues qui travaillaient dans les grands clubs, avec de plus gros budgets", se souvient l'homme qui se cache derrière les succès brugeois. "Dix ans plus tard, je peux vous affirmer que c'est plus dur de travailler avec beaucoup d'argent. Quand tu n'as pas d'argent, tu te fermes de facto à énormément de marchés. Ici, le cercle de recherches ne s'arrête jamais et le contexte est hyper concurrentiel." Alors, pour résoudre ses problèmes de riche, Mannaert fait comme les grands explorateurs d'hier, prend sa latte et trace des frontières. "On ne peut pas suivre chaque compétition avec la même intensité. Ça demande donc de faire des choix. Ce serait insensé de suivre l'un des cinq grands championnats parce que les joueurs qui sont là-bas ne seront jamais intéressés par une venue en Belgique", raconte le leader de la Pro League quelques jours avant d'accueillir Bas Dost en provenance de Francfort dans la Venise du Nord. Les yeux du football belge aiment décidément se tourner vers l'Allemagne. De l'autre côté de la frontière, le roi du mercato s'appelle Ralf Rangnick. Maître à penser de l'école souabe et architecte du recrutement des écuries Red Bull, l'homme a pour lui d'être celui qui se cache derrière l'émergence en mondovision de talents tels que Sadio Mané, Timo Werner, Roberto Firmino, Joshua Kimmich ou Erling Braut Haaland. De belles références, une vision du foot 2.0, mais une façon de faire ses emplettes qui n'a rien de très futuriste. "Quand il avait dix-neuf ans, je suis allé voir jouer Thomas Müller avec la réserve du Bayern en D3", raconte l'Allemand à El Pais. "Après le match, quand on est revenus à la maison, mes fils m'ont demandé ce que je voulais faire avec ce mec. Pour eux, ce n'était pas un bon joueur. Je leur ai répondu: Dans deux ans, il sera en équipe nationale, je vous le promets." Ce jour-là, les datas de Thomas Müller n'auraient probablement pas révélé la grandeur d'un joueur qui, douze ans plus tard, a collectivement gagné tous les trophées possibles. Miroir de la pensée de Rangnick, Thomas Müller ne courait pas plus vite que les autres, ne frappait pas non plus plus fort, mais pensait un peu plus vite et avait beaucoup plus envie de gagner que la concurrence. Toujours en territoire germanophone, mais à nouveau de notre côté de la frontière, Beñat San José appelle ça l'évaluation émotionnelle. "Ce n'est pas seulement un scouting technique ou tactique", insiste l'entraîneur d'Eupen au moment de revenir sur ses bonnes pioches estivales. "L'important, c'est de les voir dans les positions où on les imagine, et dans des scénarios différents. Un point qui m'intéresse particulièrement, par exemple, c'est de voir comment ils se sont comportés quand ils étaient remplaçants, ou quand ils ont été remplacés. Quelle est leur réaction quand ils quittent le jeu? Avec quelle attitude montent-ils sur le terrain?" Les plus assidus n'arrêtent pas leurs recherches au moment où les lumières du stade s'éteignent. Au début de la décennie, avant que les joueurs ne postent leurs moindres faits et gestes sur les réseaux sociaux, Luis Campos est l'un de ceux-là. Celui qui se décrit comme "vierge, donc perfectionniste", et qu'on présente aujourd'hui comme l'un des meilleurs recruteurs du monde, n'hésite pas à se couvrir d'un bonnet ou d'une paire de lunettes de soleil pour passer incognito quand il se rend aux quatre coins du globe pour scruter ses potentielles nouvelles recrues. "Une fois, j'étais en Russie pour voir un joueur qui m'avait tapé dans l'oeil en vidéo", rejoue au bout de l'été l'homme qui a réveillé Lille. "J'ai fait le déplacement jusqu'à Moscou et là, j'ai vu qu'il boitait un tout petit peu. Je ne comprenais pas pourquoi, donc j'ai voulu savoir. Du coup, j'ai été jusque dans sa ville, en plein milieu de la Russie, pour le suivre. J'ai planqué, je l'ai vu rentrer chez lui ou aller au restaurant, et j'ai compris que j'étais sur le point de miser de l'argent sur un joueur qui boite légèrement depuis qu'il est né. J'ai perdu une semaine de ma vie en Russie pour trouver ce petit détail que personne n'a jamais remarqué." Sur la seule année 2018, Luis Campos avait parcouru 390.400 kilomètres en avion, soit l'équivalent de vingt-deux jours passés dans les airs ou de dix tours du monde. Une persévérance dans le screening des joueurs plus que jamais indispensable pour venir poser un regard humain sur des joueurs souvent arrivés en haut de la pile par la grâce d'inépuisables données statistiques. "Beaucoup de clubs travaillent aujourd'hui avec les datas", déplorerait presque Christophe Lonnoy, ancien recruteur pour le Standard de Liège, actuel prospecteur pour la société Let's Play, qui travaille notamment avec Youri Tielemans (Leicester) ou Youssouph Badji (Club Bruges). "C'est bien, mais le tout, c'est de savoir lire toutes ces données. Se demander si un joueur qui réussit deux cents passes dans un championnat mineur sera aussi capable de faire la même chose dans un championnat aussi difficile que la Belgique." Si dans un des bureaux majeurs de l'élite, on raconte par exemple "diviser les chiffres offensifs par deux quand on observe un joueur qui brille aux Pays-Bas", un autre spécialiste du datascouting concède le côté artisanal et néanmoins indispensable de la méthode: "À ma connaissance, il n'existe pas de programmes commercialisés actuellement qui font ce genre de calcul. Personnellement, j'ai donc développé mon propre algorithme. Il faut construire ton propre modèle, en t'appuyant sur un maximum d'historique de datas. Et puis, il y a des chiffres qui ne varient pas. La vitesse, par exemple, peu de clubs y ont accès, mais c'est super important. Et un joueur qui court vite en Lituanie, il le fera aussi en Belgique. Les datas sont indispensables pour filtrer les profils, mais ce ne sont pas des oracles. Il faut toujours voir des images." Les heures de vidéo, Olivier Renard connaît. "Normalement, quand un intermédiaire m'appelle, je connais le joueur parce que je passe mes journées sur Wyscout. Mais il y a de rares exceptions." Sofiane Hanni est l'une de celles-là. Perdu en D2 turque, le futur Footballeur Pro de l'Année peut alors compter sur un coup de pouce de son agent et des coups d'oeil de son futur directeur sportif à Malines. "Sofiane, je n'en avais jamais entendu parler. J'ai écouté, j'ai pris des notes et ensuite je me suis mis à analyser ses matches. Normalement, j'essaie de regarder au moins deux fois par mois un match, pas toujours complet, de tous les joueurs figurant dans une base de données comptant en fonction des périodes entre cent et deux cents noms. Là, pour Sofiane, j'ai très vite été séduit. La saison qui précède sa venue à Malines, je pense avoir vu chacun de ses matches avec Ankaraspor." Une boulimie consommatrice d'images qui mènera l'ancien directeur sportif de Malines puis du Standard à tomber sous le charme d'un Orlando Sá du temps où il évoluait à Chypre, ou d'un Gojko Cimirot au détour d'un derby de Sarajevo. Des championnats dans lesquels les données statistiques ne sont pas toujours légion et qui valorisent la qualité d'un coup d'oeil plutôt que d'un radar chiffré. "C'est le même problème en Afrique, où il n'y a pas ou très peu de datas par exemple", appuie Christophe Lonnoy. "À cet égard, combien de joueurs arrivés d'Afrique n'ont pas été proposés pour des sommes modiques à des clubs belges avant d'être rachetés dix fois plus cher deux ans plus tard par ces mêmes clubs, cette fois convaincus par les datas venus du Danemark?" "Si on regarde un attaquant et qu'il a déjà joué un nombre suffisant de matches mesurés par des datas, ça nous aide à mesurer à quel point il peut se montrer dangereux", explique un scout bien installé dans le haut du tableau national. "Un bon taux d' expected goals par nonante minutes, c'est incontournable pour moi. Pareil pour un milieu offensif avec ses expected assists. Quand tu es aussi haut sur le terrain, tu dois avoir un impact." Bruges avait-il regardé plus loin que les chiffres et les vidéos quand, dans les dernières minutes du mercato d'été 2019, le Club s'était finalement décidé à acter le prêt de Mbaye Diagne en Venise du Nord? "Typiquement, ça, c'est une erreur", réplique un Vincent Mannaert loin de fuir ses responsabilités. "On connaissait les risques, il y avait eu des contre-indications dans notre processus de recrutement, mais vu que ce n'était qu'un prêt et que Carl Hoefkens avait joué avec lui, on a décidé de prendre le risque quand même. C'est toujours le travail: savoir si le risque est calculé ou non. Si le jeu en vaut la chandelle." La chandelle est morte, il n'y a plus de feu. Deux mois et demi après son arrivée à Bruges, l'international sénégalais se voit écarté du noyau après un penalty raté qu'il n'aurait jamais dû prendre à sa charge face au PSG en Champions League. "L'analyse de l'entourage, de la mentalité, de l'intelligence, des réseaux sociaux, la capacité d'adaptation, la volonté de vouloir apprendre, ce sont toutes des choses qui font partie de la finalisation d'un transfert", sait pourtant Mannaert. "C'est la troisième étape, celle qui suit le screening et le scouting. Ce qu'on fait à ce moment-là, c'est presque un boulot de journalistes, de détectives." À ce petit jeu de fin limier, auquel il se dit que le Head of Scouting d'Anderlecht Peter Verbeke est un expert, il faut parvenir à s'ouvrir les portes de vestiaires parfois situés à des milliers de kilomètres du point de chute potentiel. "Dans le monde globalisé actuel, on tombe toujours facilement sur un joueur qui a partagé un vestiaire avec lui, un coach qui l'a entraîné", simplifie Jordi Condom, le directeur sportif d'Eupen. Son alter ego genkois, Dimitri De Condé, raconte une méthode qui a fait ses preuves à la Luminus Arena. "On fait toujours une recherche sociale avant qu'un joueur signe", confie-t-il en mai 2017 dans la foulée des signatures récentes d' Omar Colley (Djurgardens, Suède) et Sander Berge (Valerenga, Norvège) et peu avant de finaliser les deals de Joseph Aidoo (Hammarby, Suède), Joakim Maehle (Aalborg, Danemark), et Marcus Ingvartsen (Nordsjaelland, Danemark). "Le marché scandinave nous plaît, parce que ce sont souvent des garçons très cools, et surtout qui veulent progresser. En plus, ils sont très respectueux." Tous les coups ne finissent malheureusement pas dans le mille. Parce que parfois, il faut tenir compte des questions de timing. Être au bon endroit au bon moment, Florian Maurice connaît. Ancienne terreur des surfaces de la Ligue 1 des années 1990 avec Lyon, Paris et Marseille, le Français intègre, au lendemain d'une brève carrière de consultant, la cellule de recrutement de l'OL de Jean-Michel Aulas. En 2014, il en devient le responsable avant de rejoindre le Stade Rennais cet été en tant que directeur technique et d'être l'homme derrière le transfert de Jérémy Doku en Bretagne. Un joueur inconnu du grand public dans l'Hexagone, mais qui figurait sur les tablettes de tous les plus gros poissons continentaux depuis ses débuts en Mauve en novembre 2018. "C'est d'ailleurs ce que je dis à tout le monde en France: je pense qu'on ne découvre pas un joueur. Aujourd'hui, tous les clubs sont très bien structurés. Des plus petits aux plus grands. Quand je fais Ferland Mendy au Havre (transféré à Lyon en juillet 2017, ndlr), tout le monde l'avait vu. Tout le monde savait. Après, c'est l'opportunité et l'envie de faire le joueur qui font la différence. Et puis, il se passe ce qu'il se passe, le joueur performe et il est vendu deux ans plus tard au Real Madrid." Pour les mêmes raisons, l'actuelle tête pensante du projet rennais refuse aussi d'assumer seul la paternité des arrivées et des plus-values qui ont suivi de Tanguy Ndombele (arrivé d'Amiens pour huit millions, reparti pour Tottenham un an plus tard pour soixante briques) et Lucas Tousart (arrivé de Valenciennes pour 2,5 millions et revendu cinq ans plus tard 25 millions au Hertha BSC) voire du néo-statut d'international de Léo Dubois, arrivé gratuitement de Nantes en juillet 2018. "Parce que je me suis trompé aussi. Et que je sais que plus que tout, c'est un métier de frustration. Parce qu'on observe beaucoup de monde, qu'on a tous envie de faire certains joueurs qu'on aime bien, mais que parfois ce n'est pas possible. Financièrement, techniquement, il y a plein de raisons qui peuvent justifier qu'un transfert ne se fait pas. Ou qu'il sera considéré comme un échec." La plus courante étant encore souvent lié à l'empressement des clubs à boucler un transfert avant d'avoir pu établir la finalité de leur projet sportif. Mal aiguillé par un agent, un coup de coeur ou les deux. "On peut avoir un super dossier sur un joueur, être convaincu qu'il peut aider l'équipe, mais se heurter à une réalité qui nous échappe", tente de contextualiser Christophe Lonnoy en faisant référence à sa période liégeoise. "Je pense à Valeriy Luchkevych à l'époque ( arrivé du Dnipro en janvier 2017, ndlr) qu'on avait fait parce qu' Aleksandar Jankovic nous avait demandé de trouver un joueur pouvant pistonner seul sur tout le flanc. Valeriy correspondait au profil, mais Jankovic a changé de système assez rapidement après le transfert... Alors que c'était un achat spécifique qui correspondait à une demande spécifique. Pour moi, ce n'est pas un transfert raté, c'est un manque de projection." Parce que la réalité du football belge est celle d'un championnat de transit, la dernière étape d'un transfert abouti, c'est de réussir son départ. Là aussi, le sens du timing est précieux. "Une partie de notre métier, c'est d'être capable de créer de la valeur. De faire une bonne estimation de la cote d'un joueur, et d'avoir un bon aperçu de son potentiel. Quand ces deux axes se croisent, c'est là qu'il faut laisser partir le joueur", détaille Vincent Mannaert, passé expert en la matière depuis cet été 2019 bouclé avec Arnaut Danjuma, Marvelous Nakamba, Stefano Denswil et Wesley sur la liste des départs et des dizaines de millions de plus-value sur les comptes brugeois. "Mais créer de la valeur, ça ne dépend pas toujours que du joueur", poursuit l'homme fort du projet brugeois. " Carlos Bacca ( arrivé en janvier 2012 à Bruges contre 1,5 million d'euros, reparti en juillet 2013 à Séville contre dix millions, ndlr) était un excellent joueur, mais il n'a jamais gagné le Soulier d'Or parce que le niveau de l'équipe n'était pas encore à la hauteur. Du coup, il valait aussi moins d'argent alors que c'est un de nos plus beaux coups. Ce qu'il faut réussir à faire, c'est créer un contexte propice à l'augmentation de valeur d'un joueur. Et aujourd'hui, cela passe par la Ligue des Champions." Sur la piste aux étoiles, le football belge voit s'éloigner les occasions de faire un pas de danse une fois l'hiver dans le rétroviseur. Tout juste peut-il parfois admirer ses anciens souliers fouler la grande scène aux pieds d'un autre. À ce moment-là, il lui restera deux souvenirs: le prix auquel il les avait payés, et celui auquel il les a revendus. Dernier témoignage qu'un bon coup d'oeil se récompense parfois à coups de millions.