"Je suis patient, le temps me donnera raison": c'est ce que déclarait Bart Verhaeghe en 2013. Huit ans plus tard, l'homme est toujours bel et bien là.
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"Je suis patient, le temps me donnera raison": c'est ce que déclarait Bart Verhaeghe en 2013. Huit ans plus tard, l'homme est toujours bel et bien là. Quand commence exactement l'histoire de Bart Verhaeghe à la tête du Club Bruges? En janvier 2011, quand il devient administrateur délégué du club? En février de la même année, lorsqu'il succède à Pol Jonckheere à la présidence du club? Ou fin octobre 2012, lorsqu'il en devient le propriétaire? Son entrée en matière ne passe pas inaperçue. Luc Devroe est alors limogé de son poste de manager sportif. Il est remplacé par le duo Henk Mariman-Sven Vermant. Filips Dhont doit également quitter son poste de manager général. Son successeur s'appelle Vincent Mannaert, il vient de Zulte Waregem. Tout a été soigneusement préparé. Les affirmations de certains, selon lesquelles il s'agit "encore d'un homme d'affaires qui va nous apprendre ce qu'est le football, mais qui n'y connaît rien" ne tiennent pas la route. Car on découvre un homme qui a un plan à long terme. Les bases ont été jetées en... 2003. À l'époque, le ministre-président flamand Bart Somers (alors sous l'étiquette VLD) rend visite à Verhaeghe, avec qui il a fait ses études de droit. Verhaeghe a ensuite suivi les cours de l'école de management Vlerick et a développé des projets immobiliers dans la région malinoise. Somers lui demande de se pencher sur deux dossiers délicats: les écoles et les stades de football. Verhaeghe connaît le marché immobilier européen et a déjà développé un modèle théorique en fonction du contexte belge. Pour parler football: on peut rentabiliser un stade en y associant des commerces. Somers contacte la Pro League et demande si elle veut prendre connaissance du modèle. C'est ainsi que Bart Verhaeghe, qui a joué jusqu'en D3, revient dans le monde du foot. On est pressé d'écouter sa formule magique. Il peut construire un stade qui ne coûte rien aux clubs. Lokeren, Genk, Zulte Waregem (c'est ainsi que Verhaeghe rencontre Mannaert), Anderlecht, Courtrai, Malines, le Club Bruges... Une douzaine de clubs l'écoutent et, il le répétera plus tard dans des interviews, lui demandent d'en construire un pour eux. La plupart du temps, il refuse. Deux clubs retiennent toutefois son attention: le FC Malines et le Club Bruges. Malines parce que son fils y joue, qu'il habite tout près et qu'il a de la sympathie pour le KaVé. En discutant avec lui, Johan Timmermans perçoit beaucoup d'ambitions. Verhaeghe ne veut pas seulement construire un stade, il veut reprendre tout le club. Timmermans l'explique à son conseil d'administration, mais se heurte à un refus. Les plaies laissées par d'autres businessmen sont encore trop profondes. Pourquoi Bruges? Pour plusieurs raisons. Parce qu'en tant que Flandrien, c'est aussi un supporter? Sans doute. Mais Verhaeghe est avant tout un "investisseur professionnel", comme il se définit lui-même dans les médias. Et à l'époque, le Club Bruges fait partie d'un paysage footballistique qui passe des ASBL aux SA. C'est donc intéressant: un bon public, un club sain, un palmarès, des fans, une marque nationale. Deux handicaps subsistent cependant: sur le plan sportif, cela fait un bout de temps que le club souffre. Et il lui faut un nouveau stade, mais il n'a pas d'argent pour en bâtir un. Lorsqu'il contacte Verhaeghe, le Club est déjà engagé dans un projet à Loppem. Un stade de 40.000 places pour lequel il a déjà un rapport d'incidence sur l'environnement. Lorsque le projet est présenté à l'Hôtel de ville de Bruges, le 12 janvier 2007, Verhaeghe prend la parole après le bourgmestre Patrick Moenaert et le président Michel D'Hooghe. Il détaille le financement. C'est ce jour-là que le nom de Uplace est cité pour la première fois. Cette nouvelle entreprise de Verhaeghe veut ouvrir un parc commercial et de loisirs à Zaventem, mais aussi à Loppem, sur un terrain de trente hectares, le long de l'E40. Le fait que, lors de cette conférence de presse, le bourgmestre émette des griefs d'ordre pratique, ne laisse rien augurer de bon. Michel D'Hooghe demande tout de même à Verhaeghe d'aller plus loin, mais lorsqu'il présente le travail, Verhaeghe le met en garde: "Pour construire un tel stade, il faut aussi professionnaliser le fonctionnement du club. Car les banques ne vous prêteront pas d'argent, et les autorités, encore moins." Après de nombreuses protestations, Loppem meurt de sa belle mort. Le 7 avril 2009 le Conseil d'Administration du Club Bruges nomme Pol Jonckheere à la présidence, à la place de Michel D'Hooghe. Un an plus tard, celui-ci se heurte aux mêmes limites que son prédécesseur. Les choses doivent changer. D'Hooghe lui conseille de consulter Verhaeghe qui, à l'époque, est sur le point de s'établir en Suisse avec toute sa famille. Il prend tout de même le temps de faire une analyse du Club Bruges. Pendant quatre semaines, il se penche sur les comptes annuels, reçoit des employés, lit des rapports de scouting, d'entraînements et autres. Sa conclusion est implacable: le Club doit se professionnaliser. À l'époque, il est dirigé par un conseil d'administration élu et composé de membres de l'ASBL qui dirigent le club après la journée: le modèle est dépassé. Il déménage bel et bien en Suisse, mais accepte tout de même un poste d'administrateur délégué et, moins de deux semaines plus tard, après la mise à l'écart de Jonckheere, la présidence. Les deux postes sont difficilement compatibles. En interne, ça gronde. Même Jean-Luc Dehaene intervient. Il est clair pour tout le monde que Verhaeghe est président et qu'il est soutenu par D'Hooghe et Dehaene, les deux plus célèbres supporters de Bruges. Le 1er mars, Vincent Mannaert débarque pour s'occuper de l'opérationnel. Il s'attaque directement à un gros dossier: retrouver la stabilité sportive. Dans son envie de changement, Verhaeghe s'est un peu précipité dans les dossiers des entraîneurs. Il faut aussi augmenter le budget, relancer le dossier du stade, mais surtout, changer la structure juridique. Impossible d'évoluer avec une ASBL. Le président veut bien investir, à condition d'être propriétaire. Le changement prend environ un an. Dans une première phase, le Conseil d'Administration est rajeuni et ramené à cinq personnes. Le 30 octobre 2012, l'ASBL donne son feu vert: le président devient propriétaire. De nouveau, tout est préparé avec soin. Pendant des mois, la réforme de l'ASBL est mise au point par petits groupes de travail et l'opposition reste très faible. Une voix s'élève tout de même: celle d' Ignace Van Doorselaere, du groupe de lingerie Van De Velde. Au départ, c'est un partisan de Verhaeghe, mais il estime que le montant proposé pour la reprise du club n'est pas suffisamment élevé. Il craint que le club n'appartienne plus à ses fans, mais à une seule personne. Il tire donc la sonnette d'alarme. En vain: l'ASBL approuve la vente. Pour quinze millions d'euros, plus la promesse de Verhaeghe d'investir 45 millions dans la construction d'un nouveau stade et d'un nouveau centre d'entraînement. Le Club Bruges appartient donc à 85% au trio Verhaeghe, Mannaert et Jan Boone (Lotus). Certaines conditions sont tout de même fixées: les 14,4 millions que l'ASBL offre à la SA en tant que capital en tant que fonds de roulement continuent à lui appartenir. Elle peut les réclamer après dix ans. Les actionnaires se mettent également d'accord sur un lock-up: pendant dix ans, ils ne se versent pas de dividendes et ne peuvent pas vendre leurs actions. Une fois la structure mise en place, le management peut continuer à travailler sur base du modèle établi par le président. Avec, à la baguette, un CEO ambitieux et rigide. Les premières années s'avèrent difficiles. Malgré les investissements, Bruges ne parvient pas à être champion. Sur le plan financier, il rattrape son retard, le chiffre d'affaires augmente chaque année ( voir encadré), mais au niveau sportif, il joue au yo-yo ( voir encadré). On rigole de Bart le Bâtisseur, d'autant que ses divers projets de stade ne sortent pas de terre: Loppem, Chartreuse, Chaussée de Blankenberge... Mais Verhaeghe qui a entre-temps obtenu une voix à l'Union belge, ne lâche pas l'affaire. iPads, entraîneurs spécifiques, cours de cuisine pour les épouses des joueurs, personal performance centre avec analyse de données, scouts qui passent plus de temps derrière un écran que le long des terrains... Il multiplie les nouveautés. Verhaeghe s'occupe personnellement de deux dossiers d'entraîneurs: la prolongation de contrat d' Adrie Koster et l'arrivée de Georges Leekens. Mais à chaque fois, ça lui explose en plein visage. Les bons joueurs sont encore ceux de l' ancien régime. Meunier, Perisic, Lestienne, Dirar. Les jeunes du centre de formation ne rapportent pas encore grand-chose non plus. Bref, Bruges gaspille beaucoup d'argent. Ou en tout cas, il ne l'investit pas encore assez bien, car après 2011, le club ne quitte jamais le top 3. Il est en mode investissement et les comptes sont toujours dans le rouge. C'est à partir de l'été 2013 que la tendance s'inverse. Timmy Simons, un vrai professionnel, revient pour ramener le calme dans le vestiaire. Le Diable a quitté la Venise du Nord en 2005, sur un titre après lequel Bruges court sans succès depuis lors. Un coup de blues? De bluff? En tout cas, ça marche. Au sein du vestiaire, tout le monde tire enfin sur la même corde. L'étape suivante est encore plus importante: Michel Preud'homme débarque en septembre 2013. Avec un contrat de 2+X: deux ans en tant que coach, puis dans un autre rôle. Finalement, il restera quatre ans sur le banc. Preud'homme apporte de la stabilité, une mentalité de vainqueur et de la sérénité. Autant le Liégeois est un volcan sur le banc, autant il est calme et bosseur en interne. Il nuance l'éternel discours du titre et retire ainsi une partie de la pression que la direction fait peser sur les épaules des joueurs. Petit à petit, avec l'aide d'un psychologue, il aide le club à se débarrasser de ses vieux démons. Bruges traite mieux les données de scouting et obtient de meilleurs résultats. La première saison est faite de hauts et de bas, mais la deuxième se traduit par une excellente campagne européenne et une victoire en Coupe. Pour sa troisième année, Bruges est champion, tandis que dans les bureaux, les plans du nouveau centre d'entraînement sont pratiquement achevés. Petit à petit, Verhaeghe tient ses promesses: Bruges remporte des trophées, ses finances se portent mieux, il est de plus en plus puissant et le département sportif prend ses quartiers dans un centre d'entraînement de premier ordre. Depuis 2016, le Club Bruges fait figure d'exemple. Sur le plan sportif, son fonctionnement ne dépend pas d'un entraîneur: après Preud'homme, Leko et Clement sont eux aussi champions. Pour cette saison, le défi est d'engranger un deuxième titre consécutif, ce qu'aucun coach n'est encore parvenu à faire. Hormis dans les dossiers du gardien et de l'attaquant de pointe, le scouting est relativement performant. Bruges a remporté quatre fois de suite le Soulier d'or. La stabilité est présente dans les résultats, mais aussi au sein du vestiaire: Vanaken, Vormer, Mignolet et Mechele forment un axe fort et durable. Le centre d'entraînement est magnifique et a déjà fourni une première pépite: Charles De Ketelaere. Sur le plan extra-sportif aussi, Bruges est entré dans le XXIe siècle: il possède sa propre maison de production médiatique. Il ne reste plus qu'une promesse à tenir: le stade. Ce ne sera pas à la Chaussée de Blankenberge et la solution semble être une quatrième (et dernière) version d'un nouveau Jan Breydel. La date de l'inauguration est sans cesse repoussée: de 2010 à 2014, puis à 2020 et, maintenant, 2023 ou 2024. Alors, seulement, la boucle sera bouclée. Avant la crise sanitaire, le chiffre d'affaires n'a fait qu'augmenter. Un exercice normal rapporte 65 millions. Le reste vient des coupes européennes ou des transferts. Au cours d'une bonne saison, ces chiffres flirtent avec les cent millions (ou les dépassent). De l'import-export, car Bruges ne valorise pas encore ses jeunes joueurs ( voir encadré). Mais sans stade et avec l'incertitude d'une participation à la Champions League, l'import-export ne constitue pas une solution stable. Verhaeghe a déjà été invité à expliquer à une réunion des plus grands clubs européens comment il était arrivé à de tels résultats. Il y a dix ans, il était déjà heureux de voir son chiffre d'affaires passer de 25 à 35 millions. En deux ans, Bruges a dépassé Anderlecht au classement européen des dix dernières années. Même si cela lui a pris beaucoup plus de temps qu'il l'avait imaginé en 2013, ce que Verhaeghe avait dit s'est avéré exact: "Je suis patient, le temps me donnera raison."