La possession est noire et blanche, comme si elle voulait donner à ces retrouvailles entre les Zèbres et leur public une touche de vintage. 52% du temps passé avec le ballon pour les hommes d' Edward Still, mais une sortie tranquille pour Daniel Schmidt, gardien des perches trudonnaires. La rencontre est bouclée sur un 0-0 au goût de trop peu, et ceux qui se contentent de brefs coups d'oeil vers leur écran manquent sans doute l'occasion de constater que Charleroi est en train de changer.
...

La possession est noire et blanche, comme si elle voulait donner à ces retrouvailles entre les Zèbres et leur public une touche de vintage. 52% du temps passé avec le ballon pour les hommes d' Edward Still, mais une sortie tranquille pour Daniel Schmidt, gardien des perches trudonnaires. La rencontre est bouclée sur un 0-0 au goût de trop peu, et ceux qui se contentent de brefs coups d'oeil vers leur écran manquent sans doute l'occasion de constater que Charleroi est en train de changer. Il faut dire que les parallèles sont tentants. Parce qu'un peu moins de cinq mois plus tôt, la visite des Canaris dans le Pays Noir se conclut également sans le moindre but et avec un ballon carolo (56% de possession). La possession zébrée est alors subie. Elle affiche une équipe qui n'a pas arrêté de galoper, mais semble désespérément chercher vers où elle court. Dans le vestiaire aussi, les hommes forts du onze hennuyer sont en quête d'une nouvelle voie. Au soir de cette deuxième journée de championnat aux airs de replay, pourtant, les moues de déception cachent mal le soulagement de convictions nouvelles. Charleroi n'est pas encore arrivé, mais les Zèbres savent où ils vont. "Il y a tellement de nouvelles choses qu'il faut du temps pour les assimiler, mais ce jeu collectif ne doit pas être un frein", débriefe un Still auquel il ne manque que le casque de chef de chantier pour incarner encore mieux l'ampleur des travaux. Une semaine plus tard, le but d' AdemZorgane sur la pelouse de Den Dreef est la première véritable partition de haut vol d'un orchestre qui accorde progressivement ses violons. Charleroi change. La défense à trois, bouleversement le plus visible de cette nouvelle ère du jeu sambrien, n'est qu'une façade derrière laquelle se construisent une foule de nouveaux principes: un jeu de position précis, une prise de pouvoir de l'anticipation sur le duel et des mouvements scénarisés pour se créer des occasions autrement qu'en reconversion. Le tout gouverné par l'envie de maîtriser au mieux les évènements d'un sport imprévisible. "J'apprécie voir jouer une équipe où, quand elle a le ballon, on voit ce qu'elle essaie de faire", expliquee le T1 des Carolos au beau milieu du mois d'août. En ce soir de partage contre Saint-Trond, le résultat n'est pas encore là, la manière toujours insuffisante, mais sur le pré zébré, on distingue un chemin. Quelques semaines plus tard, les chiffres montrent une équipe qui n'a jamais cadré autant de tirs par match ces cinq dernières saisons (5,07), fait de plus en plus de passes à chacune de ses possessions (4,08 en moyenne) et affiche moins de 10% de passes longues alors que les fronts de VictorOsimhen, puis ShamarNicholson lui ont longtemps servi de boussole la plus fiable. S'ils affichent une possession de balle moyenne légèrement sous la ligne de flottaison depuis le coup d'envoi de la saison, avec 49,6% de temps passé ballon au pied, les Zèbres ont donc désormais les idées bien plus claires avec la balle. Le jeu carolo n'échappe pourtant pas aux maladies de jeunesse, comme cette défaite 0-2 face à Malines avec plus de 60% de possession sanctionnée par une analyse cinglante d'Edward Still: "On a oublié que la possession, ce n'est pas juste pour avoir le ballon." "Je n'aime pas les passes sans but", expliquait IvanLeko, mentor du coach des Hennuyers, depuis son bureau de Saint-Trond, quelques semaines avant de succéder à MichelPreud'homme sur le banc de Bruges. Chez le Croate comme chez Still, le ballon sert à attaquer autour d'un principe cardinal: la création de surnombres successifs pour avancer méthodiquement vers la zone de vérité. Toujours un homme de plus autour du ballon, dès la relance des trois défenseurs épaulés par le gardien jusqu'aux combinaisons à proximité de la surface adverse. Une approche fluidifiée par le jeu de position, qui installe les joueurs dans des zones bien définies du terrain pour avancer par des chemins préalablement tracés. "En fait, ce jeu consiste à générer des supériorités dans le dos de la ligne adverse qui te fait face", résumé JuanManuelLillo, adjoint de PepGuardiola sur le banc de Manchester City. Excellents dans la maîtrise du jeu, dynamiques et toujours disponibles pour leurs défenseurs, MarcoIlaimaharitra, Adem Zorgane ou RyotaMorioka servent de pointes aux triangles ou aux losanges multipliés par la possession précise des Zèbres, donnant parfois l'impression aux adversaires d'être embarqués dans un toro grandeur nature. Avec pour objectif d'emmener ces supériorités numériques le plus haut possible, et de servir les joueurs-clés dans leurs zones de prédilection, avec le regard tourné vers le but adverse. Si les Carolos sont toujours capables de frapper en contre-attaque, ils sont désormais adeptes de ces avancées méthodiques, mais de plus en plus fluides. "On voit qu'on commence à se trouver les yeux fermés", diagnostique déjà Edward Still après le partage d'août à Louvain. L'harmonie collective permet d'avancer plus rapidement, en réfléchissant plus vite que l'adversaire pour le prendre de vitesse par la passe et la pensée. "Le jeu de position permet à chaque joueur de savoir exactement où les autres vont être", explique encore le coach brabançon, qui voit les possessions de ses couleurs s'allonger (de 2,91 passes par possession pour la saison 2019-2020 à 4,08 cette année) et la longueur des transmissions se réduire. Hier point d'ancrage aérien, avec ses 12,2 duels aériens par nonante minutes la saison dernière, Shamar Nicholson ne dispute plus qu'un peu plus de six ballons du front par match. Moins de combat pour plus de présence là où le Jamaïcain est le plus important: face au but adverse, le buteur zébré est passé de 0,42 à 0,79 expected goal par match, doublant presque le danger créé à chacune de ses sorties. Avant que le jeu ne s'installe, il y a eu AnassZaroury. Débarqué de Lommel et propulsé su r la pelouse grâce à sa faculté hors normes à générer des différences individuelles, le Diablotin a aidé son coach à gagner du temps et du crédit, notamment en traumatisant la défense d'Ostende en ouverture du championnat. "On aurait pu faire mieux avec le ballon, mais la qualité individuelle qu'on a dans l'équipe a fait la différence", concède alors Edward Still. La balance évolue progressivement d'un talent qui aide le jeu vers un jeu qui aide le talent. Si le coach opte pour la défense à trois, c'est par exemple autant pour les angles de passes qu'elle offre que pour coller au mieux au profil de ses joueurs les plus importants. Devant, Nicholson doit être entouré de près pour donner la pleine mesure de son talent, dans ce qui s'apparente parfois à une attaque à deux, voire à trois en fonction de la dynamique offensive choisie. À gauche, les arrières d'un JorisKayembe pas toujours irréprochable défensivement sont couvertes, et lui permettent de multiplier les percées dans son couloir et de faire des Zèbres l'équipe qui gagne le plus de mètres balle au pied sur les pelouses du Royaume. Au coeur du jeu, enfin, AliGholizadeh et Ryota Morioka sont rapprochés des filets adverses, là où leurs talents sont les plus précieux, avec un "double-double" comme objectif à atteindre. Au moins dix buts et dix passes décisives au bout de la saison, aussi bien pour l'Iranien que pour le Japonais. Pourtant révélé une deuxième fois par son repositionnement devant la défense initié par Karim Belhocine, l'ancien Anderlechtois est à nouveau plus proche du but pour profiter de son potentiel statistique exceptionnel. Edward Still a ainsi "rapproché le renard du poulailler", pour paraphraser LucianoSpalletti, qui expliquait son choix de positionner FrancescoTotti en faux 9, le plus près possible de la zone de vérité. Ailier reconverti en dynamiteur axial, Gholizadeh offre quant à lui un assaisonnement d'imprévisibilité à un plat qui doit toujours veiller à ne pas trop suivre sa recette au pied de la lettre. S'il veut donner une voie à suivre au jeu carolo, le nouveau coach des Hennuyers ne veut pas pour autant devenir prévisible, et la feuille de route prévoit toujours plusieurs itinéraires sur le chemin du surnombre. La progression vers un jeu dominant comporte encore quelques bémols. L'entraîneur n'hésite pas à les pointer spontanément, même dans la foulée d'une courte défaite contre Bruges saluée par RobertoMartínez - spectateur attentif ce soir-là - comme "l'un des matches dont le championnat belge peut être fier." Avec un pressing trop souvent déjoué par les hommes de PhilippeClement et une maîtrise du ballon figée à 46%, Still reconnaît que son Charleroi n'est "pas encore prêt dans son développement pour dominer des matches comme ceux-ci avec 55 ou 60% de possession." Sans doute parce que le bloc carolo se situe généralement bas, avec une intensité défensive plus ciblée et bâtie en partie sur les succès passés des Zèbres, à partir d'une bonne organisation sans ballon. En tentant de mettre en place une approche plus audacieuse offensivement pour renverser le leader unioniste dans son Parc Duden, Charleroi s'est pris les pieds dans le tapis saint-gillois, avec quatre buts encaissés et un plan peut-être précipité par rapport à l'évolution de l'équipe. "Ce qui fait mal, c'est qu'on sait qu'on n'a pas été à la hauteur de qui on est", débriefe ainsi Still dans la foulée de la défaite la plus cinglante du début de saison des Sambriens. Dans la capitale, les Zèbres ont parfois semblé chercher en vain les surnombres qu'ils ont patiemment installés depuis le début de saison. Comme si l'addition des profils d'Anass Zaroury et Ali Gholizadeh autour de Nicholson avaient privé l'équipe de l'un de ses nouvelles valeurs cardinales: maîtriser l'espace avant de l'attaquer. Savoir admettre qu'on ne se reconnaît pas dans une défaite, c'est finalement un progrès pour ce Charleroi qui, quelques mois plus tôt, ne savait pas plus expliquer ses déconvenues consécutives que sa folle série initiale qui l'avait propulsé en tête du championnat. Pour savoir qu'on est en train de rouler sur une mauvaise route, il faut avant tout savoir quelle est la bonne. Celle des Zèbres, indiquée par Edward Still et son staff, implique une foule de nouveautés. Et crée la sensation au sein du noyau de "jouer comme une grande équipe", explique Ali Gholizadeh. Une portion de plaisir indispensable pour digérer des nouveaux principes par quantités parfois proches de l'indigestion. "Il faut que ça donne de l'énergie aux joueurs à l'entraînement. Qu'ils soient fatigués à tous les niveaux à la fin de la séance, mais qu'ils reviennent le lendemain en se disant que c'est trop bien. Que l'énergie dépensée soit rechargée par celle que tu reçois", énumère le coach avec les mots assurés et choisis de celui qui sait où il va. Il est désormais possible de suivre le Zèbre à la trace, grâce à un jeu aux empreintes de plus en plus fortes. Dans les plaines d'Afrique, on dit que le zèbre parvient à fausser compagnie aux prédateurs grâce à ses rayures qui, entremêlées à celles du reste du troupeau, créent un effet stroboscopique. Des courses synchronisées pour embrumer la lecture des événements de ceux qui les poursuivent: tout y est, ou presque. Les Zèbres d'Edward Still n'ont plus qu'à appuyer plus fort sur l'accélérateur pour être dignes de leur totem.