Bruges, 21 janvier 1974. Le Club change d'entraîneur. Henk Houwaart suggère un nom: Ernst Happel, avec qui il a travaillé à ADO La Haye. L'Autrichien vient d'être limogé par Séville, mais avant cela, il a fait forte impression à Feyenoord, avec qui il a remporté le championnat, la Coupe d'Europe des Clubs champions et la Coupe intercontinentale. Lors de sa présentation à Bruges, il fait peur. Michel D'Hooghe, médecin du club à l'époque s'en souvient: "Après Leo Canjels et Jaak de Wit, qui parlaient beaucoup, Happel est arrivé en disant: Messieurs, je m'appelle Ernst Happel... Entraînement à 10 heures. Et il est parti."
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Bruges, 21 janvier 1974. Le Club change d'entraîneur. Henk Houwaart suggère un nom: Ernst Happel, avec qui il a travaillé à ADO La Haye. L'Autrichien vient d'être limogé par Séville, mais avant cela, il a fait forte impression à Feyenoord, avec qui il a remporté le championnat, la Coupe d'Europe des Clubs champions et la Coupe intercontinentale. Lors de sa présentation à Bruges, il fait peur. Michel D'Hooghe, médecin du club à l'époque s'en souvient: "Après Leo Canjels et Jaak de Wit, qui parlaient beaucoup, Happel est arrivé en disant: Messieurs, je m'appelle Ernst Happel... Entraînement à 10 heures. Et il est parti." Zedelgem, 29 mai 2019. Le Club Bruges change d'entraîneur. Les play-offs ont été bons, mais IvanLeko n'a pas pu reconduire le titre. PhilippeClement a été champion avec Genk et il revient à Bruges, qu'il avait quitté en 2017. Contrairement à Happel, il y a joué dix ans et y a occupé divers postes d'entraîneur pendant six ans. Dans un très beau décor, il prend le temps d'expliquer à tout le monde pourquoi il revient. C'est la première différence. "Philippe est un people manager", dit D'Hooghe. "Pour autant que je puisse en juger, car je l'ai très bien connu comme joueur mais pas comme entraîneur, son approche est beaucoup plus humaine. Il respecte bien plus ses joueurs. Happel était brut de décoffrage. S'il pouvait dire quelque chose en trois mots, il n'en utilisait pas quatre." GeorgesLeekens, défenseur à l'époque de Happel, ouvre à son tour la boîte à souvenirs: "Ce n'était pas un people manager, mais un entraîneur qui visait le résultat", nous dit-il depuis la Finlande. "Il connaissait ses points forts. Ses yeux parlaient pour lui. Plus vite! Courez! Il avait un impact sur ses joueurs." Dans les journaux, on disait que JulienCools avait peur de lui, mais l'intéressé nuance. "Happel avait plus de psychologie qu'on voulait bien le dire. Il m'approchait différemment de RogerVanGool ou RenéVandereycken. Il pouvait être très humain envers les uns et très dur envers les autres. Mais Philippe et lui sont très différents. Philippe, c'est le sourire. Happel, c'était un sphinx. Ça en dit assez. Happel n'hésitait pas à se disputer avec les dirigeants, surtout avec Antoine ( Vanhove, ndlr). J'ai l'impression que Philippe s'entend très bien avec VincentMannaert." "Happel était en conflit avec beaucoup de monde. Y compris avec moi. C'était homme contre homme, mais toujours en interne", ajoute D'Hooghe. Autre différence: lorsqu'il entraînait les jeunes et qu'il était adjoint, Clement a connu les années difficiles. Bruges était rayé de la carte et n'avait plus rien gagné depuis dix ans. Il repartait souvent de zéro jusqu'à ce que sous MichelPreud'homme, les pièces du puzzle s'imbriquent. Lorsque Clement est devenu entraîneur, la machine brugeoise a tout écrasé sur son passage. Il y avait une base et il a continué à construire. Preud'homme avait été champion puis deuxième, Leko également. Happel était arrivé à Bruges dans des circonstances bien différentes. Il avait repris une équipe à la dérive et s'était rapidement séparé de plusieurs joueurs: Henk Houwaart, JohnnyThio, JohanDeVrindt, PierreCarteus, ErwinVandendaele... "Happel a construit sa grande équipe lui-même. Il a fait de joueurs moyens de très bons joueurs", insiste Leekens. "Quand il est arrivé, Bruges avait des problèmes financiers et venait de passer du Klokke à l'Olympiastadion. Il a fait partir de nombreux vieux joueurs, nous n'étions que quelques-uns à rester. Et il a transféré des Belges plus quelques bons étrangers qui convenaient à son concept de jeu." JosVolders, ex-arrière latéral: " BirgerJensen ne jouait pas au pied comme SimonMignolet, mais c'était un très bon gardien. On tentait de reconstruire de l'arrière mais Birger relançait à la main, pas au pied. Il ne jouait pas aussi loin de son but que Mignolet. Par contre, on avait un défenseur central très fort techniquement. Georges jouait sur l'homme, mais EdiKrieger savait relancer. C'était top." "Toute l'équipe était top (il les cite tous spontanément, ndlr)", s'enthousiasme encore Michel D'Hooghe. "Quand on compare l'équipe de Happel à celle de maintenant... Je sais que le football a changé et que tout va désormais beaucoup plus vite, mais je ne suis pas sûr que les joueurs de maintenant battraient les anciens. On a tout de même joué deux finales de Coupe d'Europe, ce n'est pas n'importe quoi, même si la Coupe d'Europe des Clubs champions n'était pas du niveau de la Ligue des Champions." Jos Volders embraye: "Sur la scène européenne, l'écart était moins important que maintenant. La différence sur le plan financier aussi. Aujourd'hui, les grands clubs dépensent facilement un demi-milliard d'euros. Ce n'était pas le cas à l'époque. C'est pourquoi on pouvait rivaliser. Et puis, chaque club ne pouvait aligner que trois étrangers, alors que maintenant, on ne retrouve parfois que trois Belges dans l'équipe. Et ça valait pour tout le monde: en Italie, en Angleterre, en Espagne..." Aujourd'hui, le Bayern aligne les meilleurs Allemands plus quelques bons étrangers. À l'époque, la Juventus rassemblait ce qui se faisait de mieux en Italie et Liverpool était très british. "On a battu de grands clubs", dit Cools. "Le Real, l'Atlético, la Juventus,... Et on a joué deux finales contre Liverpool. La différence de talent n'était pas si grande. Maintenant, c'est différent et prendre un point sur la scène européenne relève déjà de l'exploit." Autre différence: à l'époque, le noyau était beaucoup plus restreint. "Happel n'avait pas tellement le choix", dit Cools. "On jouait sur les trois fronts avec 18 joueurs. Aujourd'hui, Philippe a plus de matches, mais aussi plus de possibilités. Et je me demande si ça fait vraiment l'affaire des joueurs. Je ne sais pas s'ils sont si contents." "Là, il y a un point de comparaison entre les deux entraîneurs", avance Leekens. "Happel osait s'en prendre aux joueurs. Lambert était légèrement blessé? Il le laissait à la maison et prenait quelqu'un d'autre. Clement a aussi laissé HansVanaken sur le banc pendant les play-offs et maintenant, c'est au tour de RuudVormer. Il communique différemment, mais le principe reste le même." Le staff était moins conséquent également. Maintenant, les grands clubs emploient beaucoup de monde et travaillent de façon très scientifique. "La différence est énorme", selon D'Hooghe. "Happel avait un adjoint ( MathieuBollen), un kiné ( EddyWarrinier) et un médecin, moi. On faisait tout. Aujourd'hui, tout est beaucoup plus professionnel. Si on avait parlé de datas à Happel..." Comme il avait une bonne frappe, Bollen entraînait aussi les gardiens. "La façon de travailler et le suivi sont très différents", indique Leekens. "On s'entraînait très dur, sans data, mais Happel suivait ça de très près." Volders approuve et tempère: "À l'époque, je crois qu'on allait souvent dans le rouge à l'entraînement, mais ça nous aidait en match. On a été champions trois fois de suite et, souvent, l'adversaire craquait physiquement en deuxième mi-temps." On en arrive ainsi aux ressemblances. S'il y a la même ambiance que face au PSG, le stade Jan Breydel va encore trembler sur ses bases. Parce que comme Happel, Clement aime prendre son adversaire à la gorge. Si c'est possible, il joue offensivement et les attaquants ont beaucoup de liberté. "On parle de deux entraîneurs très forts tactiquement, ils sav(ai)ent mettre une équipe en place", affirme Cools. "Les ressemblances? Les joueurs se battent l'un pour l'autre et sont très forts physiquement." "Comme à notre époque, Bruges joue sur ses points forts et ne se laisse pas impressionner par les grands noms de l'équipe adverse", dit Volders. "Happel n'y faisait pas attention et Clement essaye de ne pas le faire non plus. Happel prenait encore plus de risques. Lorsqu'on a perdu 1-0 face à la Juventus en demi-finale, il a aligné quatre attaquants au retour. On a joué en 4-2-4 et gagné 2-0. Les ailiers étaient très offensifs. Aujourd'hui, on parle de wingbacks mais, à l'époque de Happel, le regretté FonsBastijns et moi faisons aussi tout le flanc. Ce n'est pas nouveau.""En matière de discipline et de courses, Happel et Clement sont comparables", analyse Leekens. "Ils prônent un football offensif, avec du pressing. Parfois, j'étais tout seul en défense, avec René Vandereycken en médian défensif. Happel osait mais, et c'est encore un parallèle, on prenait parfois une casquette. Quand Philippe a perdu 6-1 à Gand, j'ai immédiatement repensé au 5-1 encaissé à notre époque à Anderlecht. Même quand on est très fort, ça peut arriver." Cools nuance les parallèles et les différences: "Je ne pense pas qu'on puisse comparer les générations. On était forts et le Bruges actuel l'est aussi, mais à chacun son temps. Le plus important, c'est que Bruges reste un grand club au travers des époques. Pour le reste, il n'y a pas de comparaison possible." "Depuis peu, j'habite à la côte et je vais plus souvent voir Ostende, mais les supporters de Bruges restent les meilleurs", estime Volders. Les succès de Happel dans les années 70 y sont pour beaucoup. "Au Standard et à Anderlecht, ils sont cinq mille à chanter mais à Bruges, ils sont vingt mille", poursuit Volders. "C'est comme ça depuis le déménagement à l'Olympiastadion. Bruges est resté longtemps sans gagner, mais le nombre d'abonnés est resté le même ou a encore augmenté. Les supporters continuent à venir au stade." "Je ne vois pas tellement de points de comparaison, si ce n'est qu'il s'agit de deux entraîneurs à succès. Happel est un des plus grands entraîneurs que j'aie eu et j'en ai eu beaucoup. Il a obtenu des résultats partout, sauf à Séville. Philippe n'en est pas encore là", explique Georges Leekens. Pour Michel D'Hooghe, c'est clair: "Je ne suis pas du tout d'accord avec ceux qui disent que Philippe leur rappelle Ernst Happel. La seule ressemblance, c'est qu'ils ont tous les deux du succès, mais la manière est tout à fait différente. Je pense aussi que les méthodes d'Ernst Happel dans les années 70 ne fonctionneraient plus aujourd'hui. Il faut évaluer chacun en fonction de sa période. Happel était fort pour son temps, comme Philippe Clement l'est aujourd'hui."