Les clins d'oeil de l'histoire savent parfois se faire discrets. Au printemps dernier, frappé de plein fouet par l'arrêt de la compétition à un souffle du terme de la phase classique, le football belge s'est tellement concentré sur la manière la plus appropriée de tirer le rideau sur sa saison qu'il en a oublié de prendre la mesure d'un autre événement. Une première depuis 1952.
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Les clins d'oeil de l'histoire savent parfois se faire discrets. Au printemps dernier, frappé de plein fouet par l'arrêt de la compétition à un souffle du terme de la phase classique, le football belge s'est tellement concentré sur la manière la plus appropriée de tirer le rideau sur sa saison qu'il en a oublié de prendre la mesure d'un autre événement. Une première depuis 1952. À l'époque, même le Soulier d'or n'existe pas encore. Le RFC Liège fête l'avant-dernier titre de son histoire, en laissant dans son rétroviseur le RC Malines, l'Antwerp et l'Union Saint-Gilloise. Pas de trace d'Anderlecht dans le top 4. Le Standard, lui, s'est battu pour conserver deux petits points d'avance sur le premier siège de relégable, finalement occupé par le Racing Club de Bruxelles. Les soixante-huit éditions suivantes du championnat belge verront toujours les Rouches et/ou les Mauves occuper l'un des quatre fauteuils les plus enviés du classement final. Jusqu'à la saison avortée au printemps 2020, conclue quand les Principautaires chutent à la cinquième place alors que le Sporting bruxellois cherche à se faufiler in extremis dans le top 6. Rivaux emblématiques du championnat, avec un duel plus exacerbé que jamais lors des célèbres test-matches de 2009, les deux ténors d'hier auraient-ils raté le train de l'évolution du championnat, emmené par la locomotive brugeoise? Toujours est-il qu'un seul des six derniers titres de champion est revenu au duo, quand René Weiler emmenait les Mauves sur le toit du pays en 2017. Une oasis de fortune qui n'empêche pas de s'interroger sur cette étonnante traversée du désert, qui ne semble pas devoir s'arrêter dans les prochains mois. À Sclessin comme au Lotto Park, l'heure est toujours aux travaux. Même si le président Bruno Venanzi a récemment soufflé sa cinquième bougie à la tête du club principautaire cet été, les échafaudages de la reconstruction du Standard sont toujours bien présents. Difficile de façonner à sa manière un chaudron sans se brûler les mains dans l'aventure. Philippe Montanier est ainsi le cinquième coach de l'ère Venanzi, qui a successivement confié le banc de touche à Slavo Muslin, Yannick Ferrera, Aleksandar Jankovic et Michel Preud'homme avant d'accorder sa confiance au Français, dont le bilan fait déjà grincer des dents une frange des supporters, mécontents du spectacle affiché. Dans les bureaux, les mouvements n'ont pas été beaucoup plus rares, puisque la direction sportive est passée entre les mains d' Axel Lawarée, Daniel Van Buyten, Olivier Renard et Preud'homme, encore lui, avant d'être confiée à Benjamin Nicaise l'été dernier, suite au pas de côté de l'ancien gardien emblématique des portes de l'Enfer. De nouvelles têtes pensantes qui amènent, tour-à-tour, leur méthodologie, tout en devant composer avec des noyaux généralement dessinés par leurs prédécesseurs. " Duje Cop entame sa quatrième saison au Standard. Je ne suis pas responsable de son arrivée, mais tant qu'il est là, on fait tout pour le mettre dans les meilleures conditions", résume Benjamin Nicaise face à la presse quotidienne en marge du déplacement européen à Lisbonne, pour esquisser le rôle d'équilibriste qu'est actuellement celui de directeur sportif du Standard. Plus récent, le chantier mauve est inévitablement moins avancé. Le tumultueux rachat du club, remporté à la surprise générale par Marc Coucke, remonte seulement au bout de l'année 2017. Depuis, Anderlecht ne s'est plus jamais mêlé à la course au titre, et n'a goûté à l'Europe que du bout des lèvres, alors que les Bruxellois s'offraient encore une visite de prestige à Old Trafford quelques mois plus tôt. En un peu moins de trois ans, Neerpede a vu les cartons se vider et se remplir dans une atmosphère de déménagement permanent. Dans le centre névralgique du football mauve, on a vu débarquer puis repartir Luc Devroe, Michael Verschueren, Pär Zetterberg, Frank Arnesen et même le propriétaire en personne, cédant sa casquette de président à Wouter Vandenhaute voici quelques mois. Le lourd héritage de la famille Vanden Stock, à la tête de l'institution bruxelloise de 1971 à 2017, ne s'est pas fait sans heurts, dans un club soudainement condamné à passer du statut de grande affaire familiale à celui de multinationale à la gestion rationalisée en un claquement de doigts. Aujourd'hui présenté comme l'incontournable modèle d'un football belge tourné vers l'avenir, Bruges connaît pourtant les mêmes tumultes quand Bart Verhaeghe prend les rênes du club en 2011, six ans après le dernier titre de Blauw en Zwart en lente perdition. Il faudra encore cinq ans d'investissements gargantuesques à l'entrepreneur de Grimbergen pour voir Timmy Simons brandir dans le ciel de la Venise du Nord un trophée de champion de Belgique. Même s'il fait rarement partie du dictionnaire du football, le temps est l'allié indispensable des reconstructions. Il a d'abord fallu prendre conscience du poids tout relatif de l'histoire. René Weiler avertit à sa manière, provoquant la colère des puristes de l'histoire mauve, quand il tonne dans la salle de presse d'un Freethiel enflammé par une victoire inattendue: "On ne gagne pas de points avec le nom du club. La tradition, elle ne marque pas de buts." Anderlecht décline imperceptiblement, parce que son portefeuille a tant d'avance sur celui de la concurrence que ni les erreurs de gestion, ni le manque de vision d'avenir n'empêchent d'empiler les trophées. Après les trois titres consécutifs de la première partie des années dix, le dernier étant décroché au prix d'un incroyable sprint final en play-offs, les Mauves ne se mêlent plus jamais vraiment à la course au titre, excepté sous Weiler. Les investissements sont pourtant conséquents, mais rarement appropriés: les arrivées onéreuses de Steven Defour, Nicolae Stanciu, Bubacarr Sanneh ou Michel Vlap résonnent comme autant d'échecs, tandis que la concurrence paie moins cher et/ou tape dans le mille. Le modèle économique, qui repose essentiellement sur l'obtention régulière du jackpot de participation à la phase de poules de la Ligue des Champions, s'effondre quand le précieux sésame n'est obtenu qu'une fois lors des cinq dernières saisons. Conscient de la nouvelle réalité, Vincent Kompany la présente à sa manière, citant les exemples de Manchester United ou du Milan pour expliquer à ses supporters, avec des mots bien plus diplomatiques que ceux de Weiler, que "No club is too big to fail." Aucun club n'est trop grand pour tomber. Pendant qu'Anderlecht cherche à éviter la chute, le Standard tente presque désespérément de trouver son équilibre. Rapatrié en grandes pompes en bords de Meuse, auréolé d'un palmarès impressionnant à l'échelle nationale, Michel Preud'homme raconte d'ailleurs face aux micros que son objectif est de "stabiliser le Standard au sommet", quelques semaines après un sprint final spectaculaire sous les ordres de Ricardo Sa Pinto, conclu à un souffle du champion brugeois et avec un trophée supplémentaire sur l'étagère. Le diagnostic est correct. Il présente un club qui brille surtout par à-coups, entre une campagne aboutie en Coupe d'Europe, des victoires en Coupe de Belgique et des play-offs spectaculaires au bout de phases classiques ternes. Le traitement, par contre, pose plus de questions. Une trentaine de millions dépensés pour lutter pour le titre, sans jamais l'affirmer clairement, et une décevante cinquième place au bout du chemin avorté par le Covid. Le noyau rouche a coûté cher, mais présente une qualité bien en-deçà de celle de ses concurrents aux lauriers. Perdre de l'argent se tolère seulement quand cela permet de gagner des titres. Ballon au pied, le fil rouche est difficile à saisir. Le résultat de politiques qui changent en passant d'un responsable sportif à l'autre. Des bons coups dénichés par le scout Olivier Renard, le Standard est passé aux valeurs "sûres", rodées au championnat et recrutées à prix fort par Michel Preud'homme, pour finalement laisser la main au recrutement digitalisé de Benjamin Nicaise, épaulé d'une base de données pour tenter de maximiser les chances de réussite de ses transferts. Un nouvel angle d'attaque sur lequel les deux meilleurs ennemis du championnat se rejoignent, dans la quête des perles rares qui doivent leur permettre de retrouver les hautes sphères de l'élite nationale. Nommé responsable du recrutement rouche au printemps 2019, dans la foulée du départ d'un Olivier Renard pour qui la collaboration avec Michel Preud'homme semblait devenue impossible, Nicaise impose rapidement ses vues en matière de scouting. S'il voyage beaucoup, son fonctionnement diffère largement de celui de son prédécesseur, véritable scout de terrain. L'oeil de Nicaise est moins affûté, mais sa vision est plus générale. Chaque profil envisagé est minutieusement passé au prisme des datas, et une shadow team est constituée avec quatre ou cinq profils à chaque poste, histoire de ne pas être pris au dépourvu en cas de départ d'un titulaire. C'est ainsi que le Standard jette par exemple son dévolu sur Nicolas Gavory, qui était également suivi par Renard, et dont les statistiques offensives impressionnent en Eredivisie. Du côté d'Anderlecht aussi, on dépoussière le recrutement, souvent laissé aux mains des agents quand il était dirigé par Herman Van Holsbeeck, et pas franchement modernisé par les passages de Luc Devroe ou Michael Verschueren. En mars 2020, Peter Verbeke arrive donc chez les Mauves. Le trentenaire vient de Gand, là où Michel Louwagie et Ivan De Witte semblent avoir du mal à faire confiance à l'équipe de scouts de haut niveau qu'ils ont constituée, et préfèrent encore les transferts au feeling ou sur conseil d'agents. Nommé Head of Sports à Neerpede, Verbeke s'installe avec son fonctionnement très professionnel, scrutant le monde entier à coups de datas, même dans des championnats peu conventionnels, pour dénicher des profils capables de renforcer Anderlecht à moindre coût et d'être revendus au prix fort quelques mercatos plus tard. Le Sporting avait anticipé cette nouvelle approche en s'assurant à l'automne précédent les services de Lee Mooney, ancien directeur de la section Data Science de Manchester City, dont les chiffres soigneusement analysés ont permis de mettre la main sur Amir Murillo et Kemar Lawrence au dernier mercato hivernal. La tâche est bien plus délicate à l'autre bout du terrain, quand il s'agit de recruter les joueurs qui doivent faire la différence dans la surface adverse. Tout simplement parce qu'ils coûtent plus cher que les autres, et que l'heure n'est pas à la dépense démesurée dans les deux bastions historiques du début de siècle. Lors du dernier mercato, tandis que Gand et Genk multiplient les transferts onéreux pour tenter de concurrencer Bruges, Anderlecht peut à peine se permettre de dépenser un peu plus de deux millions pour Mustapha Bundu, alors que le Standard débourse quelques centaines de milliers d'euros de moins pour s'offrir Jackson Muleka, tout en laissant 50% du prix de revente au TP Mazembe. Aucun autre transfert ne se fera à plus d'un demi-million cet été. Pour renforcer son secteur offensif, il faut donc miser sur les prêts sans option d'achat ( Percy Tau et Lukas Nmecha) ou se tourner vers son centre de formation ( Michel-Ange Balikwisha ou Abdoul Tapsoba). La possibilité de concurrencer le mastodonte brugeois semble aujourd'hui bien utopique. Dans l'ombre des Blauw en Zwart de Bart Verhaeghe, Rouches et Mauves semblent aujourd'hui boxer dans la catégorie inférieure, où se retrouvent également Genk et Gand, mais aussi les puissances émergentes que représentent l'Antwerp et Charleroi. Douze mois après l'événement historique du printemps 2020, une deuxième année consécutive hors du top 4 pour les deux géants d'hier n'a même plus l'allure d'un scénario surprenant. La différence étant que, cette fois, cela priverait les deux clubs de se mêler, même en théorie, au sprint final pour le titre. Un Clasico mériterait-il encore son nom s'il était renvoyé en play-offs 2?