Quand l'image s'éteint dans les couloirs du Mambour, le score n'est encore que de 3-0. Partis écouter la théorie de Felice Mazzù, quelques heures avant de recevoir Genk, les Zèbres ne verront pas Jelle Vossen et Hans Vanaken transformer le Topper en score de forfait. Ils n'entendront pas non plus Ruud Vormer, après la rencontre, déclarer que Charleroi est sans doute le principal rival du Club dans la course au titre.
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Quand l'image s'éteint dans les couloirs du Mambour, le score n'est encore que de 3-0. Partis écouter la théorie de Felice Mazzù, quelques heures avant de recevoir Genk, les Zèbres ne verront pas Jelle Vossen et Hans Vanaken transformer le Topper en score de forfait. Ils n'entendront pas non plus Ruud Vormer, après la rencontre, déclarer que Charleroi est sans doute le principal rival du Club dans la course au titre. C'est un peu comme si les sept derniers jours avaient servi de déclic à tout le pays. Tout commence avec une victoire à Anderlecht. Pendant que Mazzù dégaine le mégaphone et fait résonner des couplets paillards dans les travées du Parc Astrid, Mehdi Bayat demande à ses joueurs de garder les pieds sur terre et de penser, déjà, à ce match de Coupe qui n'aura finalement lieu qu'un mois plus tard. Devant la presse, le discours des Carolos reste rodé. Une grande victoire, mais pas d'enflammade. L'objectif reste une place dans le top 6, " et puis on verra. " Mais pour certains, c'est déjà tout vu. Appelé par la presse du nord du pays pour planter le décor du Topper, Vincent Mannaert place du Zèbre au menu. Le bras droit de Bart Verhaeghe compare Charleroi aux Buffalos champions trois ans plus tôt, et dépose une loi mathématique : le club qui atteint la barre des 40 points avant la trêve hivernale est automatiquement un candidat au titre. Frappé en plein coeur par un excès d'euphorie et par Nikolaos Karelis, l'attaquant qui fait faire des cauchemars à tout Charleroi (huit buts en cinq matches contre les hommes de Mazzù), le Sporting avance à 39 unités. Avec encore deux matches dans le viseur. Peut-on vraiment continuer à ne pas prendre leur candidature au sérieux ? C'est pourtant avec son traditionnel rire bruyant que le coach des Zèbres conclut sa conférence de presse, pour ponctuer sa réponse à la question d'un journaliste qui lui demande si Charleroi peut commencer à regarder le classement vers le haut : " Ah, vous voulez qu'on regarde vers le haut ? Alors on va le faire. " Même cachée derrière ces éclats de rire, l'ambition est bien là. En quatre saisons et demie, Felice Mazzù a transformé un club luttant pour son maintien en candidat au titre, sans que Mehdi Bayat ne dépasse jamais la barre des 500.000 euros pour un transfert entrant. L'histoire vaut forcément la peine d'être racontée. C'est une histoire que Mehdi Bayat adore raconter. Tout commence sans doute en hiver. Au mois de janvier 2013, l'administrateur-délégué pense à ses finances et laisse David Pollet, Danijel Milicevic et Onur Kaya renflouer les caisses en quittant le terrain. Mazzù, lui, voit partir les trois piliers de son plan de jeu. 25 buts marqués par les Zèbres jusqu'à leur départ, et les trois hommes étaient directement impliqués dans 23 d'entre eux. Le coach jette donc son premier chapitre à la poubelle et en réécrit un autre, autour des gabarits impressionnants de Cédric Fauré et de Clément Tainmont, alors plus buteur que passeur. Si Neeskens Kebano est déjà là, le Congolais reste irrégulier, et grandit dans l'ombre du grand attaquant de pointe venu du sud de la France. Fauré devient rapidement une référence nationale quand le ballon se promène dans les airs, et est l'incarnation d'un Sporting athlétique, qui marque huit de ses dix-neuf buts suivants de la tête, sans compter les deux reprises de Sébastien Dewaest sur coup de pied arrêté. Pas franchement imperméable pendant la phase classique, période d'adaptation de Mazzù à la Pro League au terme de laquelle le coach admettra qu'il a été " trop ambitieux " dans son idée de jeu, Charleroi ferme les portes de son rectangle à clé pour des play-offs 2 conclus avec cinq buts encaissés en six matches. L'histoire des premiers play-offs 1 disputés par le club est déjà là, embryonnaire. Il y aura bien l'épisode Lynel Kitambala, rare homme fort d'un début de saison 2014 chahuté, mais le retour de Fauré dans le onze de base coïncidera avec l'éclosion définitive de Kebano. Avec un seul but à son compteur depuis le début de saison, contre cinq pour Kitambala, Fauré est là parce que sa présence permet à Neeskens de graviter autour de lui en toute liberté, avec la possibilité de multiplier les actions décisives. Le Congolais, lui, s'est imposé à force de marquer, que ce soit en montant au jeu ou en faisant la différence depuis un flanc pourtant pas taillé pour lui. Mazzù a alors oublié ses rêves de 4-4-2, et installé un 4-2-3-1 avec Tainmont et Dieumerci Ndongala sur les flancs. Après ce changement, les Zèbres marqueront encore 27 fois. Et sur 19 de ces buts, le pied d'un des quatre éléments offensifs passe par là. Le beau rôle est évidemment pour Kebano, et ses six buts et quatre passes décisives en treize matches sur la route des play-offs. Souverain dans son rectangle grâce à la présence athlétique de Dewaest, et redoutable de l'autre côté de la ligne médiane via la menace Kebano, Charleroi doit encore réécrire son plan quand le duo prend la route de Genk. Au bout de quatre matches sans marquer, Mehdi Bayat offre un GPS nommé Jérémy Perbet à son coach pour retrouver le chemin des filets. Le Français n'est pas un mystère pour Mazzù, qui l'a déjà croisé à Tubize. Il sait qu'il doit l'installer dans le rectangle, et l'alimenter. Le bloc carolo s'installe alors plus haut. Perbet remercie ce choix avec un Taureau d'or, conquis au bout de 24 buts marqués (sur les 51 inscrits par Charleroi sur l'ensemble de la saison). En play-offs 2, son association avec Sotiris Ninis, débarqué en janvier pour augmenter la qualité de la possession zébrée, fait des ravages. Par contre, le bloc carolo est beaucoup plus exposé, et les Zèbres encaissent 51 fois en 40 matches. Une moyenne identique à celle de la première saison sous Mazzù, et bien supérieure au ratio qui avait permis au Sporting carolo d'atteindre les play-offs 1. Privé des actions de Kebano, Charleroi doit s'exposer démesurément pour créer des occasions, et en paie le prix quand l'adversaire récupère le ballon. L'arroseur arrosé version Mambour devient le contreur contré. Arrivé en même temps que Ninis pour jouer la partition de Kebano, Cristian Benavente n'est pas encore prêt à emmener le foot zébré. Le Congolais aussi avait eu besoin d'un long temps d'adaptation, pour passer du rêve d'une académie parisienne basée sur l'offensive à la réalité carolo, faite d'efforts collectifs et de retours défensifs. Perbet s'en va, et emmène Ndongala dans ses bagages. 30 buts de moins, remplacés par l'espoir d'une éclosion de Chris Bedia et la pointe de vitesse de Mamadou Fall, surprenante mais accompagnée d'une technique trop sommaire pour briller dans la durée. Felice Mazzù, déjà revenu à une organisation défensive plus stricte la saison dernière quand il a retiré un attaquant pour installer Cristophe Diandy aux côtés de Damien Marcq devant la défense, mise alors tout sur son bloc. Ses attaquants partent toujours mais sa défense, mis à part Dewaest, reste bien là. C'est donc elle qui doit servir de fondation à la nouvelle saison carolo. Même l'arrivée d'un buteur comme Hamdi Harbaoui, prêté par Anderlecht au coeur de l'hiver, ne bouleverse pas le plan initial. Tant pis pour le Tunisien, qui ne marquera finalement que quatre fois, alors que beaucoup espéraient le voir atteindre la barre des dix buts après des débuts prometteurs. Charleroi boucle la phase classique avec la plus faible production offensive de l'ère Mazzù (33 buts marqués), mais Nicolas Penneteau ne se retourne que 26 fois en trente matches. " C'est en étant la deuxième meilleure défense de Belgique qu'on est arrivé en play-offs 1 ", analyse le coach du Sporting, conscient que son édifice bien organisé lui a ouvert les portes du grand bal de fin de saison. Puisque c'est la tradition, et qu'aucun élément offensif ne semble valoir la peine d'être débauché dans cette équipe qui a surtout joué à très bien se défendre, c'est dans l'organisation des Zèbres que Gand vient faire son marché. Damien Marcq s'en va, direction la Ghelamco Arena, et laisse Charleroi orphelin de celui qui, dans l'imaginaire collectif, était devenu l'incarnation parfaite du football carolo. " Dis-moi qui est ton milieu de terrain, et je te dirai à quoi tu joues. " Sans Marcq, le Sporting peut commencer à jouer à autre chose. Pour faire parler son jeu long et son physique, tout en masquant ce manque de dynamisme qui l'a toujours pénalisé, le Français avait installé son campement quelques mètres devant sa défense. Un positionnement qui privait les Zèbres d'un pressing audacieux, et les obligeait à partir de très bas pour mener à bien des reconversions de septante mètres en vue d'obtenir une occasion. Un scénario revu ce dimanche, en première période face à Genk, pour le retour de Diandy dans le onze de base. Sans les deux tauliers de la saison dernière, Gaëtan Hendrickx et Marco Ilaimaharitra ont métamorphosé le Sporting, plus enclin à récupérer le ballon dans le camp adverse, et donc plus apte à punir rapidement les erreurs de la relance adverse. En play-offs 1, la saison dernière, le Charleroi de Marcq ne frappait au but que 8,3 fois par rencontre. Face aux cinq mêmes adversaires, cette année, les chiffres ont pris des vitamines : 11,4 tirs de moyenne lors de chaque rencontre face aux membres des derniers PO1. La menace d'un but, souvent réduite à l'enthousiasme du Felice Time voici quelques mois, est désormais beaucoup plus présente. D'ailleurs, après 19 matches seulement, les Carolos ont déjà inscrit autant de buts que sur l'ensemble de la phase classique 2016-2017. Les Zèbres ne tirent pas seulement plus, ils tirent aussi mieux. D'une moyenne d'un but tous les 8,3 tirs en play-offs, ils sont passés à un but tous les 6 tirs cette saison. Une hausse de précision qui n'est certainement pas étrangère à l'éclosion de l'un des duos offensifs les plus redoutables du Royaume : Cristian Benavente marque un but toutes les 4,4 tentatives, tandis que Kaveh Rezaei fait preuve d'un impressionnant réalisme avec un but tous les 3,8 tirs. Tout comme Michel Preud'homme avait trouvé l'attaquant idéal pour son football quand il a rencontré Dieumerci Mbokani, la rencontre entre Mazzù et Rezaei a directement tourné au coup de foudre. S'il n'a pas débuté la saison dans le onze, parce qu'il n'avait pas trouvé le chemin des filets pendant la préparation contrairement à Pollet et Bedia, l'Iranien a directement séduit par sa capacité à multiplier les efforts à haute intensité. Un pressing étouffant qu'il assortit d'une vraie justesse technique, et d'une grande adresse face aux filets. L'homme idéal pour le football de Charleroi, fait de courses fréquentes et d'occasions rares. Dès son arrivée, Kaveh s'est rapproché de Cristian Benavente, interprète anglais-français rapidement devenu ami. Le problème, c'est qu'il n'y avait pas vraiment de place pour le Péruvien dans ce 4-4-2 que Felice Mazzù parvenait enfin à installer comme dans ses rêves, en début de saison. Pour se rendre indispensable et forcer un passage au 4-2-3-1, Benavente a donc repris la recette de Neeskens Kebano, trois ans avant lui : être décisif jusqu'à paraître incontournable. Buteur lors de sa montée au jeu à Lokeren, il s'est installé dans le onze face à Ostende, a maintenu la confiance de son coach malgré la défaite et l'a remercié contre Gand puis au Bosuil, plantant quatre buts en deux rencontres pour relancer Charleroi après une période creuse.La relation entre le feu follet péruvien et son coach a parfois semblé conflictuelle, Benavente étant trop individualiste et pas assez amoureux de l'effort aux yeux de Mazzù. Mais le coach carolo est capable d'oublier les travers de certains quand ils subliment son équipe, en plus de faire preuve d'une gestion humaine au-dessus de la moyenne. Buteur à domicile face à Ostende, Clément Tainmont avait un peu allumé son coach devant les médias après la rencontre, et s'attendait à débuter sur le banc à Anderlecht, puisque Amara Baby était revenu de blessure. Mazzù l'a laissé dans le onze, en lui faisant comprendre qu'il n'avait pas intérêt à trahir cette confiance. Énorme au Parc Astrid, passeur décisif contre Genk, l'ailier français a renforcé son statut de joueur le plus décisif de l'ère Mazzù (voir encadré). Et Charleroi a retrouvé la recette de la période Kebano, avec un quatuor offensif qui fait des étincelles. La bonne dose de talent injectée par les arrivées de Rezaei et de Dodi Lukebakio n'y est sans doute pas étrangère. " Le club fait une saison extraordinaire ", racontait Tainmont après la victoire à Anderlecht. Au point de parler plus souvent de la première place que de la sixième.Par Guillaume Gautier