"Je n'ai pas lu l'interview dans laquelle Per Mertesacker parle de la pression à laquelle sont soumis les footballeurs professionnels mais je peux imaginer ce qu'il veut dire. La pression vient de toutes parts : de la presse, du public et, dans beaucoup de cas, de l'entraîneur. J'ai connu des joueurs qui ont craqué sous les cris du coach. La saison passée, un de mes coéquipiers était plus ou moins titulaire. Depuis quelques mois, il ne fait plus rien de bon aux yeux du T1, au point qu'il commence à douter de lui.
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"Je n'ai pas lu l'interview dans laquelle Per Mertesacker parle de la pression à laquelle sont soumis les footballeurs professionnels mais je peux imaginer ce qu'il veut dire. La pression vient de toutes parts : de la presse, du public et, dans beaucoup de cas, de l'entraîneur. J'ai connu des joueurs qui ont craqué sous les cris du coach. La saison passée, un de mes coéquipiers était plus ou moins titulaire. Depuis quelques mois, il ne fait plus rien de bon aux yeux du T1, au point qu'il commence à douter de lui. Un entraîneur peut vous placer sous une pression telle que vous oubliez vos qualités et que vous ne jouez plus que pour lui plaire. Vous jouez avec le frein à main, sans spontanéité. Avant d'entreprendre une action, vous passez toutes les options en revue. Si je fais ça, l'adversaire va peut-être s'emparer du ballon. Vous jouez donc la sécurité. Imaginez que toute l'équipe raisonne ainsi. Vous obtenez un onze préfabriqué. Je suis donc heureux de ne pas devoir jouer du côté de l'entraîneur, comme la plupart de mes collègues, d'ailleurs. Surtout quand c'est un gueulard qui tente de vous diriger à distance, comme s'il jouait à la PlayStation. Des types horribles. Quand on est du bon côté, il est facile de faire comme si on n'entendait pas. Après un effort, on peut récupérer et avec un peu de chance, on peut même revenir en marchant tranquillement. Si on est côté banc, on a plutôt tendance à sprinter pour revenir, en perte de balle. Même quand on est KO. En match, je décèle immédiatement les joueurs qui peuvent craquer. Un de nos footballeurs offensifs est comme ça. Une remarque de l'entraîneur suffit à le désarçonner. Il commence alors à pleurnicher comme un enfant. Ou il a tellement peur de faire quelque chose de travers avec le ballon qu'il se dissimule derrière son adversaire. Faire comme si on était marqué à la culotte est le meilleur moyen de ne pas recevoir le ballon. Un autre coéquipier a tellement peu de crédit que l'entraîneur le démolit à la première passe ratée. C'est un fait : chaque entraîneur a ses cibles. Elles encaissent plus de critiques que les autres. Ce sont en général de braves types qui se laissent facilement intimider. Si on ne réagit pas quand l'entraîneur aboie, il continuera à le faire. C'est une manière de piquer quelqu'un au vif ou de voir s'il est couillu. Je fais partie de cette catégorie. L'entraîneur sait qu'il ne peut pas me démolir. Si je ne suis pas d'accord avec ses critiques, je le lui fais savoir mais sans exagérer. Je n'ai pas envie d'être sur sa liste noire. Encore que cette saison, elle est assez longue. Je remarque que beaucoup de joueurs réagissent quand l'entraîneur s'en prend à eux à l'entraînement. J'entends des trucs du style : What the fuck man. Et ce ne sont pas les seconds violons de l'équipe qui répondent à l'entraîneur. J'ai entendu le capitaine jurer à plusieurs reprises. Je pense que l'entraîneur commence à comprendre qu'il perd son emprise sur le groupe mais il est très rusé et il se sert du public. Ça semble réussir : les supporters choisissent souvent son camp. Ils ne voient pas ses manquements. Pour eux, ce sont les joueurs qui posent problème. Pour moi, le football est un jeu de l'esprit. Tout est dans la tête. La pire scène à laquelle j'ai assisté s'est déroulée il y a cinq ans. J'ai vu un jeune joueur, considéré comme un grand talent, s'effondrer. Il s'est lié d'amitié avec le capitaine, qui avait au moins dix ans de plus que lui. Nous les appelions le père et le fils. Sur le terrain, le capitaine était un joueur-clé mais il pouvait se comporter en vraie crapule. Le genre de type qui attrape les autres par les couilles, qui les provoque. On compte les buts de certains footballeurs au terme de leur carrière. Mon ancien capitaine, lui, on pourra le juger au nombre de cartes rouges qu'il a provoquées. On est évidemment content d'avoir un type comme ça dans l'équipe. Mais il avait une mauvaise influence sur le jeune en question et il l'a coulé. Via l'alcool, notamment. Le gars était particulièrement fragile. Il n'avait pas de motivation, pas d'objectif et aucune ambition. Il avait souvent l'air dans les vapes. Nous nous sommes même demandé s'il n'était pas accro au cannabis. Maintenant, il joue quelque part en amateurs. Je ne serais pas surpris qu'il mette carrément un terme à sa carrière d'ici deux ans. Je ne m'effondrerai jamais. Je suis mentalement plus fort que le footballeur moyen et je combine avec avec une sorte de je-m'en-foutisme. Je ne souffre donc pas du stress. Même pas quand j'ai disputé mon premier match en D1, contre le Club Bruges. Beaucoup de joueurs seraient nerveux, dans ces conditions, mais j'étais simplement heureux. Je me rappelle aussi un match contre Gand. J'étais face au meilleur joueur gantois du moment. Un Africain. J'étais jeune et je n'avais rien à perdre. Je souffrais de crampes aux ischio-jambiers mais j'ai voulu achever le match. Un moment donné, j'ai fait semblant de renouer mes lacets pour les étirer en douce. Ne me demandez pas pourquoi ni comment mais je reste toujours calme. Vous ne me verrez jamais flipper parce que je vais bientôt disputer un gros match. Ces derniers temps, je n'ai plus de motivation. Cinq jours sur sept, je dois me forcer pour sortir du lit. C'est comme si je traînais des poids aux chevilles. Je pense déjà à mon prochain jour de congé, aux vacances que je vais réserver. Quand j'arrive au club, j'espère que le temps va filer. Si nous avons rendez-vous à dix heures, je me présente à dix heures. Pas une seconde plus tôt. Je m'entraîne, je prends ma douche et je rentre chez moi. C'est ma journée. Il m'est déjà arrivé de regarder autour de moi, à l'entraînement, et de me demander ce que je fous là. Surtout quand il gèle. Au moindre petit coup reçu, il faut simuler une blessure pour pouvoir arrêter plus tôt. Je ne suis pas le seul à avoir perdu tout plaisir au football dans mon équipe. Un des cadres de l'équipe, qui est en fin de carrière, a dit quelque chose qui m'a marqué, il y a quelques semaines. Plus j'approche de la fin de ma carrière, plus je suis dégoûté. Oui, le football le dégoûte et il hésite à rempiler pour un an. Vous voyez : la vie de footballeur n'est pas toujours amusante. "