Qu'en pensez-vous ? Les Belges peuvent-ils être champions du monde ? Depuis quelques semaines, cette question revient dans la bouche des gens qui s'intéressent, de près ou de loin, au football. À un dîner des lecteurs de Trends Tendances, elle a été posée à Bart Verhaeghe. Il pensait que non et misait sur les quarts de finale. À Lucerne, en mars, les Suisses et les Panaméens que nous avons croisés se posaient la même question. Un Suisse enthousiaste pensait que oui, le Panaméen pas.
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Qu'en pensez-vous ? Les Belges peuvent-ils être champions du monde ? Depuis quelques semaines, cette question revient dans la bouche des gens qui s'intéressent, de près ou de loin, au football. À un dîner des lecteurs de Trends Tendances, elle a été posée à Bart Verhaeghe. Il pensait que non et misait sur les quarts de finale. À Lucerne, en mars, les Suisses et les Panaméens que nous avons croisés se posaient la même question. Un Suisse enthousiaste pensait que oui, le Panaméen pas. " Vous étiez favoris au Brésil et vous avez échoué. Vous étiez favoris en France et vous n'avez pas non plus réussi. Pourquoi serait-ce le cas cette fois ? " Est-ce là une génération en or ? Philippe Albert a ses doutes. The Guardian lui a demandé la semaine passée de composer son équipe belge de tous les temps. Il n'a sélectionné que trois joueurs de cette génération : Kompany, Hazard et Lukaku. Et trois de la génération 1980, qui a atteint les demi-finales, le meilleur résultat de l'histoire belge : Gerets, Scifo et Ceulemans. Ce groupe est donc à égalité avec le précédent. Peut-être Albert aura-t-il changé d'avis dans quatre semaines, si l'équipe va loin. Mais est-ce possible ? Mister clean sheetThibaut Courtois, la semaine passée : " Je n'ai pas envie de répondre mais tout le monde pose la question. " Pour en être débarrassés, nous nous lançons dans une analyse. Believers vs non-believers. Dire que nous étions favoris au Brésil, comme l'avance le Panaméen, est aller trop loin. Après douze ans d'absence, c'était le premier tournoi de cette génération, qui avait été à deux doigts d'une qualification pour l'EURO en Pologne et en Ukraine. Elle était versée dans la poule de qualification de l'Allemagne. Sur les 18 joueurs que Georges Leekens avait emmenés à l'Esprit Arena de Düsseldorf en octobre 2011, lors de la dernière manche des qualifications (l'équipe avait gaspillé sa dernière chance 3-1, sans avoir la moindre chance), 11 montent aujourd'hui dans l'avion qui les emmène à Moscou. L'âge moyen d'alors : 25,2 ans mais surtout parce que Timmy Simons avait déjà 34 ans, car l'âge moyen des autres était de 23,6 ans. Ils étaient encore tendres. L'âge moyen de l'équipe qui vient d'affronter le Portugal ? 28,3 ans. Elle est donc nettement plus expérimentée. 16 des 23 internationaux présents au Brésil sont en Russie, 15 d'entre eux étaient déjà en France. Plus d'expérience et de maturité, c'est aussi plus de chances de succès. En 2014, qui avait déjà gagné quelque chose ? Kompany : à ses deux titres avec Anderlecht, il en avait ajouté deux avec Manchester City. Courtois, lauréat en Europa League, venait d'être sacré champion d'Espagne avec l'Atlético. Eden Hazard avait à son palmarès l'Europa League avec Chelsea, un titre et une Coupe de France avec Lille. Kevin De Bruyne avait remporté des trophées avec Genk, au niveau belge, mais pas encore en Allemagne avec Wolfsburg ni en Angleterre. Ils sont tous plus avancés dans un domaine qui était alors nouveau : un match du Mondial est comme la finale d'une coupe. Ils en ont tous disputé -et perdu, parfois. Ça compte. Un brin de modestie n'est pas déplacé. L'élimination contre le Pays de Galles a fait mal. Cette génération a pris conscience de sa fragilité. Elle a eu du mal à renouer des relations avec les supporters les plus critiques, à commencer par Romelu Lukaku, qui peut viser le titre de meilleur buteur si la Belgique va loin mais qui prône déjà la modestie : " Nous devons nous montrer sur le terrain et pas nous épancher dans la presse. " L'entraîneur l'a seriné : c'est en groupe qu'ils réussiront. Quelques internationaux souhaitent changer de club mais ils sont conscients de ne pouvoir se distinguer en Coupe du Monde que si leur équipe va loin. Courtois l'a encore répété mardi : " Je peux jouer aussi bien que je veux mais si nous sommes éliminés en huitièmes de finale, je ne serai jamais élu meilleur gardien du tournoi. " Roberto Martinez insiste depuis des mois sur l'importance de l'unité de pensée. La décontraction affichée par des joueurs-clefs comme Kevin De Bruyne, Thibaut Courtois, Jan Vertonghen, Eden Hazard et Romelu Lukaku ces dernières semaines durant leurs contacts avec la presse montre qu'ils se sentent bien dans leur peau, avec Martinez. Atout supplémentaire : sa philosophie est plus proche de celle des clubs qu'il n'y paraît. En 2014, l'Allemagne, championne du monde, s'articulait autour du Bayern (Neuer, Lahm, Boateng, Schweinsteiger, Müller, Götze), l'Espagne s'appuyait sur Barcelone en 2010 (Piqué, Puyol, Busquets, Iniesta, Xavi et Pedro). Les internationaux belges se répartissent dans plus de clubs mais ils ont plus de points communs qu'on ne pourrait le penser : le 3-4-3 (ou 3-4-2-1) que prône Roberto Martinez correspond à la tactique de Pep Guardiola, et celui-ci s'est inspiré de Cruijff et du 3-4-3 qui a valu tant de succès à l'Ajax sous la férule de Michels. Ce 3-4-3 a également valu le titre à Hazard et Courtois avec le Chelsea de Conte. Le Tottenham de Pochettino, Vertonghen, Alderweireld, Dembélé (tous formés à l'Ajax, comme Vermaelen !) et précédemment de Chadli joue à trois en défense, même si la vision de l'entraîneur argentin rappelle plutôt celle de Marcelo Bielsa et de son 3-3-1-3. Cette occupation présente plus de cohésion qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Un point commun : Cruijff et Guardiola. Ce n'est pas pour rien que Martinez est proche de son compatriote et que Pep a rendu une visite éclair à Tubize. En ce sens, le schéma tactique que Martinez tente d'inculquer aux Diables colle beaucoup mieux à leur ADN de club que l'approche de Wilmots. Mais trois pions, certes importants, doivent s'y faire : les extérieurs Meunier et Carrasco et Dries Mertens. Les deux premiers doivent savoir quand attaquer et quand assister la défense. Jusqu'à quel point reculer et comment se comporter par rapport à l'autre flanc ? Quand monter si l'action se déroule de l'autre côté, afin de surgir au second poteau, et quand rester plus bas ? Quand converger vers l'axe ? Quid du reste de la défense ? Ce sont des moments cruciaux car s'ils opèrent le mauvais choix, ils laissent des espaces dans leur dos ou entre les lignes et exposent la défense, qui n'est pas très mobile. Mertens est également confronté à une grande adaptation. À Naples, Sarri l'emploie en 9 en décrochage, qui se replie fréquemment à la recherche de brèches, loin des défenseurs centraux. S'il ne trouve pas d'espaces dans leur dos, il évolue souvent entre la défense et l'entrejeu adverse. Dans ce cas, Callejon ou Insigne jouent en profondeur. C'est différent en équipe nationale : il doit jouer plus en profondeur, surtout si Meunier est bloqué par son adversaire direct, car Hazard, le Messi belge, recule déjà pour forcer une action plus bas dans le jeu. Mertens en est également capable mais un rien plus lentement. Donc, l'adaptation du Louvaniste au jeu de Naples ne fait que compliquer sa tâche en équipe nationale. C'est peut-être pour ça que le coach a repris Januzaj, subitement promu premier joker. Cela dit, Martinez ne veut pas se concentrer sur un seul système de jeu. Mardi, avant le match contre l'Égypte, il l'a répété : il commence avec une tactique, mais plutôt pour que les joueurs aient quelque chose à quoi se raccrocher. Dès le coup d'envoi, il s'agit de chercher des brèches. L'équipe va onduler contre l'Angleterre mais les matches contre le Panama et surtout la Tunisie seront énervants, face à des adversaires qui vont jouer avec tout leur coeur et, dans le cas des Africains, avec une solide base physique et technique. Les Tunisiens ont le même ADN : celui des centres de formation et du championnat français, où on travaille beaucoup le physique et les contacts. L'Égypte s'est bien défendue en début de match mais la Tunisie le fera pendant 90 minutes. Plus de souplesse tactique, plus d'expérience, des joueurs plus mûrs, une qualification record. Pourquoi douter encore ? C'est le scepticisme belge ! Il suffisait de consulter Twitter la semaine passée. L'image qu'on a du Diable Rouge est celle d'un homme qui gagne beaucoup, qui a hâte de quitter la Russie pour partir en vacances dans un endroit luxueux. Martinez n'en finit pas de louer la mentalité de ces professionnels qui ne pensent qu'à prester au Mondial mais il ne parvient pas à transmettre cette image. Ça pourrait être motivant, dans le style " nous allons leur montrer ce dont nous sommes capables " mais nous n'y croyons pas. Cette génération est elle-même en quête de reconnaissance sportive. Ce qui est plus important, c'est le scepticisme des connaisseurs, des vrais footeux, quant à l'approche idéaliste de notre équipe nationale. Est-elle assez bonne pour battre non pas un mais plusieurs des pays du top 10 mondial ? Nous avons peu d'expérience en la matière ces dix dernières années. The real test va débuter. Wilmots n'a pas réussi lors des deux précédents tournois, quel que soit l'adversaire. Martinez est dans le même cas. Il n'a pas gagné un seul des matches amicaux contre les grandes nations - Espagne, Mexique, Pays-Bas, Portugal. Chaque fois, il a ressorti le même argument : nous faisons des tests, les matches amicaux sont faits pour ça. Il est donc regrettable, comme le soulignait Marc Degryse la semaine passée, que le Portugal ait été privé de Cristiano Ronaldo et l'Égypte de Mo Salah. Pas seulement pour les supporters mais pour les informations que ça aurait pu apporter. À quel point les Diables Rouges vont-ils être aventureux ? Quelle sera la hauteur du mur ? Le Mexique et la Russie ont marqué trois buts contre la Belgique, l'Espagne a balayé les Diables Rouges mais le Portugal n'a pas trouvé le chemin des filets. La forme de Kompany et/ou Vermaelen sera cruciale. Ils apportent de l'agressivité à la ligne défensive. En perte de balle, les deux ou trois premières secondes sont cruciales, disait Martinez en avril. Kompany a bien réagi contre le Portugal en première mi-temps, Boyata a essayé ensuite, comme Ciman contre l'Égypte mais celui-ci n'a pas toujours été en réussite. La semaine passée, les Diables n'avaient pas encore acquis cette unité de pensée. Des analystes de Premier League ont déjà signalé que les équipes anglaises de Martinez, Wigan et Everton, étaient fragiles en défense, quand cette unité faisait défaut. Tout s'est parfaitement déroulé pendant sa première saison à Everton mais ensuite, les Toffees ont été fragiles : de 47 buts contre, ils sont passés à 76 puis à 69. Idem à Wigan : 88 buts contre en 42 matches la première saison, 81 en 48 la seconde année. Cette saison-là, Wigan a inscrit 70 buts mais ça ne l'a pas empêché d'être relégué. Everton a bouclé la période Martinez avec 80 et 83 buts pour, toutes compétitions confondues. Est-il possible de marquer constamment un but de plus que l'équipe adverse au Mondial ou allons-nous installer une solide organisation défensive ? Les pessimistes ont des doutes. La Belgique a-t-elle une équipe capable de presser haut ? Mertens, Hazard et Cie joueront-ils aussi haut que la ligne d'attaque de Klopp à Liverpool et la défense osera-t-elle laisser des espaces dans son dos ? Ou bien allons-nous nous replier et tenter de construire le jeu plus bas ? Nous aurons bientôt la réponse, avec Meunier et Carrasco dans les rôles principaux. En perte de balle, sur base de ce que nous avons vu ces dernières semaines et du passé de Martinez, les Diables semblent évoluer vers un 5-4-1 plutôt qu'un 4-5-1. Si la défense cède et que Hazard et Mertens ne rallient pas très vite cette ligne de quatre, De Bruyne et Witsel auront du mal à maîtriser l'entrejeu, sans parler de pressing. Si l'adversaire a pour nom la Colombie, l'Allemagne ou le Brésil et qu'il bouge beaucoup, ça peut devenir... intéressant. Notre question initiale n'a toujours pas trouvé réponse. Jusqu'où irons-nous ? Que nous apprend l'histoire ? Quelques infos intéressantes. Un : un tournoi organisé en Europe est remporté par une nation européenne. Une exception : le Brésil de Pelé en 1958, en Suède, mais bon, c'était la préhistoire du football. Deux : depuis 1966, soit il y a plus d'un demi-siècle pour un total de treize tournois, huit nations ont atteint la finale. L'Allemagne à sept reprises, l'Argentine, le Brésil et l'Italie quatre fois, les Pays-Bas trois fois, la France deux, l'Angleterre et l'Espagne une fois seulement. Seuls les Pays-Bas n'ont jamais gagné de finale. De fait, il semble plus facile de se qualifier pour la finale d'un Championnat d'Europe. Depuis 1960, douze nations différentes en ont disputé la finale et seulement deux finalistes, la Yougoslavie et la Belgique, ne l'ont pas gagné. Cinq lauréats européens différents au Mondial, deux fois plus à l'EURO. D'où la profonde déception des supporters il y a deux ans. Par ailleurs, l'Allemagne est également le poids lourd de ce tournoi avec six finales, dont trois couronnées de succès. Guardiola et Cie ont raison : la Belgique ne sait pas ce que gagner à ce niveau représente. Mais ça n'empêche rien car l'Espagne n'a émergé avec sa génération en or que durant la dernière décennie. Et l'Angleterre n'a disputé qu'une seule finale. Si les Diables y parviennent, ce sera un exploit. Surtout - on en revient à l'absence de patte de lapin pendant le tirage au sort de décembre - parce que le chemin est pavé d'obstacles de taille. La poule est belle et paraît jouable avec en apothéose un superbe duel contre l'Angleterre, entre coéquipiers et amis, et une chance de pouvoir choisir son adversaire en quarts de finale. C'est là que réside le drame du tirage : la route des Diables croisera fort probablement celle du Brésil ou de l'Allemagne. Le lauréat du groupe G rencontre en huitièmes de finale le deuxième du groupe H (Colombie, Japon, Sénégal ou Pologne) avant d'affronter le survivant du duel entre le lauréat du groupe E (Brésil, Suisse, Serbie et Costa Rica) et le deuxième du groupe F (Allemagne, Mexique, Suède et Corée du Sud). Inversement, le deuxième du groupe G, la poule des Belges, doit affronter le vainqueur du groupe H et en cas de qualification, le premier du F ou le deuxième du E. Dans les deux cas, un quart de finale contre le Brésil ou l'Allemagne constitue une réelle possibilité. Tout est envisageable, la qualification comme l'élimination, surtout face à l'Allemagne, abonnée aux demi-finales des tournois, avec son noyau étoffé et le fait qu'elle n'a plus été éliminée en quarts de finale depuis 1998. Le Brésil semble donc être une meilleure option. Il a été bouté des tournois 2006 et 2010 en quarts de finale. Mais tout peut encore changer. Imaginez que l'Allemagne ou le Brésil trébuche au premier tour. L'un d'eux peut alors éliminer l'autre en huitièmes de finale. Nous le saurons le 27 juin, 24 heures avant que l'Angleterre et la Belgique ne croisent le fer à Kaliningrad. Ce match peut donc avoir un piment supplémentaire... Par Peter T'Kint