Le mur droit est tapissé d'originaux de journaux de guerre néerlandais, classés dans le bon ordre. Le mur de gauche est tapissé de coupures jaunies du Laatste Nieuws du début des années 40. " Voilà mon bunker ", déclare Johan Boskamp (68 ans) en haut de l'escalier qui relie son garage au grenier. Tête baissée pour ne pas se cogner au plafond bas, il semble décontracté mais son regard a changé et le silence qu'il observe brusquement décrit ce qu'il ressent devant sa collection sur la Seconde Guerre mondiale.
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Le mur droit est tapissé d'originaux de journaux de guerre néerlandais, classés dans le bon ordre. Le mur de gauche est tapissé de coupures jaunies du Laatste Nieuws du début des années 40. " Voilà mon bunker ", déclare Johan Boskamp (68 ans) en haut de l'escalier qui relie son garage au grenier. Tête baissée pour ne pas se cogner au plafond bas, il semble décontracté mais son regard a changé et le silence qu'il observe brusquement décrit ce qu'il ressent devant sa collection sur la Seconde Guerre mondiale. Boskamp est au milieu de son musée privé à Relegem. À part un vélo d'appartement et un cross-trainer, la pièce est vide. Sauf les murs. Derrière lui, des souvenirs de sa visite à Hawaï et une photo d'un homme amaigri dans les Ardennes. En face, Rotterdam, ou ce qu'il en reste après les bombardements. Le Néerlandais se dirige vers son bureau et se laisse tomber dans le fauteuil. Derrière lui, la bibliothèque est à moitié remplie de livres. " J'en ai eu 400, tous sur la guerre, mais j'en ai donné une partie quand j'ai loué ma maison. Maintenant, je recommence à les collectionner. " De retour au salon, il s'installe et croise les jambes. Ses mollets et une cicatrice au genou rappellent sa carrière de footballeur. " Des gros mollets ? C'est qu'ils doivent porter un fameux poids, hein ! " D'où vient votre intérêt pour la Seconde Guerre mondiale ?JOHAN BOSKAMP : Ma mère m'avait offert un livre : Les jeunes Hollandais au temps de l'Allemagne. Ça a commencé comme ça. À cette époque, j'entendais mes parents et mes grands-parents jurer contre les Allemands. Tout le monde ici, en fait. J'ai embrayé. Pour eux, ils étaient les méchants. C'était faux, évidemment, mais c'était comme ça, à l'époque. En plus, par après, on ne gagnait pas souvent contre eux. On était ultra motivés quand on jouait contre des Allemands. En 1988 encore, Ronald Koeman s'est essuyé le cul avec le maillot d'Olaf Thon. Nous voulions à tout prix éviter une défaite contre l'Allemagne. En pratique, ça implique quoi cette fascination ? BOSKAMP : Je vais partout : Auschwitz, la Normandie, Hawaï. Je visite les tombes, les camps de concentration. Je viens d'aller en Israël et à Berlin, pour savoir comment les gens réagissent à ces événements. Je lis tout. Quand je passe un DVD, je jure devant la TV. Mais on n'arrêterait pas de jurer, avec tout ce qui se passe maintenant. On est timbrés, de se tirer dessus. Et on dirait que c'est normal. Quand on voit des grandes puissances soutenir el-Assad, ce fou... Il doit avoir fait tuer 200.000 personnes. Je suis le JT, les programmes d'actualités. Pas la télé-réalité. Que vous font les guerres actuelles ? BOSKAMP : Elles sont horribles. On les mène souvent à cause de la religion. Il suffit de vivre et de laisser vivre mais c'est apparemment impossible. Vous êtes croyant ? BOSKAMP : Pas du tout. Jamais je n'ai pensé qu'il y avait quelque chose. S'il y avait un dieu, il devrait se bouger. S'il était si puissant, qu'il s'agisse d'Allah ou de son frère, ce serait urgent. La foi est quelque chose de personnel. Pour les uns, dieu est une consolation, d'autres se demandent quelle comédie c'est. Je n'ai pas été élevé dans la foi. Ma famille n'est pas croyante. Où avez-vous grandi à Rotterdam ? BOSKAMP : (Il montre des photos noir et blanc au mur : une maison mitoyenne dans une rue déserte, à part une charrette tirée par un cheval.) C'est là que je suis né. On jouait en rue : il y passait un chariot tiré par un cheval une fois par semaine. Je disais déjà ce que je pensais. J'avais des rituels. Comme la chasse aux sapins de Noël. Nous nous battions parfois pour un sapin. J'étais un vrai gamin des rues. J'ai toujours des copains là. Quelle genre de jeunesse avez-vous eue ? BOSKAMP : Je passais beaucoup de temps chez ma grand-mère maternelle, qui habitait en face. Elle dirigeait toute la famille. Elle avait je ne sais pas combien de petits-enfants. Mes parents n'étaient jamais là. Ma mère travaillait dans le secteur fruitier, avec mon oncle, mon grand-père possédait un magasin de fruits et légumes. Mon père a travaillé à la poste puis il est devenu chauffeur routier. Je l'accompagnais parfois en Allemagne, attiré par l'aventure. Je distrayais mon père pour qu'il ne s'endorme pas, jusqu'à ce que je tombe de sommeil. Je devais surveiller le camion pour qu'on ne vole rien. Mon père me donnait l'équivalent d'un euro. Ça me permettait de me payer un cinéma. Sinon, je n'aurais jamais eu les moyens. Quel regard portez-vous sur cette époque ? BOSKAMP : J'en garde de bons et de mauvais souvenirs. C'est en rue que je me suis forgé un caractère. J'ai eu une jeunesse fantastique. Cette culture ne m'a jamais mis en difficulté. Mes parents ont tout fait pour que nous ne manquions de rien. J'ai aussi eu des problèmes : il était interdit de jouer au foot en rue. Des gens appelaient l'agent de quartier, qui confisquait le ballon. Il l'attachait au porte-bagage de son vélo et on courait derrière pour le récupérer. Et puis les canalisations étaient faites en zinc et en plomb. On démolissait beaucoup, à l'époque, et on volait ces métaux pour les vendre. Les bouteilles de lait aussi, pour toucher la consigne. Mes parents travaillaient du matin au soir mais on n'avait rien. Donc, je me débrouillais parce que j'avais envie d'aller au cinéma. Vous pensiez devenir footballeur professionnel ?BOSKAMP : Oh non ! J'ai eu de la chance. J'ai bien joué alors qu'on venait me voir. Sinon, j'aurais dû travailler au port. Après un test, j'ai obtenu un contrat à Feyenoord. Je devais aussi entretenir le terrain mais à quinze ans, je gagnais plus que mon père. Je recevais l'argent dans une enveloppe brune, une fois par semaine. Je le donnais à ma famille. Comme ça, elle pouvait vivre mieux. Moi, l'argent, ça ne m'intéressait pas. Vous êtes retourné à Relegem. Et Rotterdam ? BOSKAMP : J'assiste à tous les matches à domicile de Feyenoord et je passe souvent la nuit à Rotterdam. Je retourne voir mon ancien quartier. Voir ce qu'on y a encore démoli. Il est maintenant habité par des Marocains et il y a de grandes photos d'un imam. Mon école est devenue une mosquée. Une fois, j'ai voulu y entrer mais j'ai été refoulé. Mais Rotterdam est une ville fantastique. Pourquoi êtes-vous resté en Belgique au terme de votre carrière ?BOSKAMP : Je devais initialement y rester trois ans. Ils sont devenus 43 ans ! Les enfants s'y sont mariés, ont eu des enfants, et je suis resté. J'ai fini par attraper des expressions flamandes. Je reste néerlandais mais les Belges m'ont accepté et me laissent tranquille. Au début, c'était difficile. Les Rotterdamois ont un humour spécial, sarcastique. Ils se rentrent dedans et c'est considéré comme la plus normale des choses. Pas en Belgique ! Je me suis adapté. Enfin, un peu. Mais les gens savent maintenant que je suis comme ça. Je ne peux pas me changer. Vous avez aussi passé trois ans à Dubaï et au Koweït. Comment c'était ?BOSKAMP : Quand des types se rendent au Moyen-Orient, ils racontent qu'ils poursuivent tel et tel objectif. Foutaises. On y a va pour l'argent, quoi qu'en disent certains. On ne pouvait s'entraîner que le soir et, pendant le ramadan, c'était à minuit et demi. J'obligeais le staff à arriver au club à quatre heures et demie. On allait voir les jeunes. Simplement les voir, faire acte de présence. Ça faisait partie de notre job, selon moi. On gagnait vraiment beaucoup d'argent. Le club ne pensait qu'à une chose : la victoire. Il était impossible de parler football avec ces gens. Je suis allé seul au Koweït. Ma femme venait de décéder. Après trois semaines, je voulais rentrer chez moi. Il n'y avait que sept joueurs à l'entraînement mais ils me disaient d'attendre. Les autres sont finalement arrivés et Kazma Sport a joué la finale de la coupe. Comment avez-vous vécu la perte de votre épouse ? BOSKAMP : Jen a été malade pendant treize ans. On en a parlé ensemble, pendant sa maladie. Sa fin a été rapide. J'ai été incapable d'en parler pendant quatre ou cinq ans. Elle a eu un cancer du sein. Nous pensions qu'elle était guérie quand la maladie s'est propagée aux os et à l'estomac. Votre entourage a-t-il remarqué une différence ou vous dissimuliez vos sentiments derrière votre rire gras ? BOSKAMP : Mon deuil m'a marqué. Je riais beaucoup moins. Le football ne m'intéressait plus, le reste non plus. Je n'avais même plus envie de discuter, d'argumenter : à quoi bon ? Je ne suis redevenu moi-même qu'il y a sept ou huit ans, au terme de ma carrière d'entraîneur. J'ai recommencé à blaguer mais j'ai toujours ce sentiment : le football n'a pas de valeur. Aucune. On vous encense un jour, et trois jours plus tard, on vous vire. La critique ne m'intéresse pas. C'est quoi ? " Mauvais joueur. Mauvais entraîneur. " OK. D'autres vous trouvent bon. Peu importe, au fond, tant qu'on peut s'amuser un peu et éprouver des sensations. Jenny était votre amour de jeunesse. Comment vous étiez-vous rencontrés ?BOSKAMP : J'allais à l'Energiehall de Rotterdam avec des copains, il y avait une équipe de base-ball et on connaissait les joueurs, qui jouaient au foot en hiver. C'est là que j'ai rencontré Jen, qui jouait au handball. Elle avait 14 ans. Après quatre semaines, elle m'a dit : -Dégage. J'avais coincé une cuiller entre mes doigts et je l'avais cassée. Elle n'aimait pas ça. Mais au bout de quelques semaines, on s'est réconciliés et ça a été... définitif. En quoi était-elle spéciale ? BOSKAMP : Elle était incroyablement réaliste. Quand je rentrais, après une défaite, elle me disait de me détendre, de me mettre à l'aise. Elle savait aussi que le football nous rapportait beaucoup et que ça nous facilitait la vie. Elle s'amusait. En même temps, elle m'insultait depuis la tribune. Oui, oui. Des gros mots ! Ça, c'était quand je jouais. Le métier d'entraîneur, elle le trouvait horrible, tous ces gens qui me traitaient d'entraîneur de merde, etc. Elle ne m'a plus accompagné au stade. Quel effet cela fait-il de grandir avec quelqu'un ? BOSKAMP : C'est ce qu'il y a de plus beau. On se connaissait parfaitement. Elle savait que je n'avais que le football. Non que je sois un saint : j'ai tâté de tout dans la vie. Mais je ne pouvais pas lui mentir, elle savait tout. Elle a élevé les enfants et veillé sur nos économies. S'appuyer sur quelqu'un comme elle, c'est un immense bonheur. Vous avez repris votre vie en mains ? BOSKAMP : Non, pas du tout. Je n'en suis plus capable. Quel sentiment avez-vous ? BOSKAMP : Que quelque chose m'a quitté. Même après quinze ans. J'ai une femme d'ouvrage. Elle me dit bonjour, je me lève, elle nettoie. On me fait à manger, les enfants passent. On a trois fils. J'ai une nouvelle femme mais ce n'est pas la même chose. J'ai accroché à mon cou notre plus beau souvenir : notre alliance. Il y a aussi les photos, là au-dessus. Un coin dédié à Jen. Vous croyez que vous la reverrez, après votre mort ? BOSKAMP : Non. Vous craignez la mort ? BOSKAMP : Non, pas du tout, mais j'ai peur de la maladie. Je dois encore retourner chez le médecin cette semaine. Il recommence à me scier parce que suis trop gros. On a déjà rétréci mon estomac il y a sept ans. J'avais une respiration sifflante, qui est revenue récemment. J'ai eu un accès pendant la récente finale de la Champions League. En pénétrant dans le stade, j'ai senti mon coeur s'affoler.Je me suis demandé ce qui m'arrivait. J'ai téléphoné au médecin. On va m'installer des fils partout et étudier le fonctionnement de mon coeur pendant une semaine. Je dois m'entraîner au grenier. Mais je crois que ça va s'arranger. De toute façon, mon médecin le sait : il n'est pas question que je devienne une plante à la fenêtre. Si je décline, c'est fini. Ce n'est pas grave : je sais que la mort nous attend tous. C'est la tête qui s'exprime. Que dit le coeur ? BOSKAMP : Il vaut mieux que la tête relativise de temps en temps les sentiments. J'ai toujours eu du mal à gérer mes émotions. Voir mourir les gens que j'aime... Ma grand-mère, quand j'étais encore jeune. Je me demandais comment c'était possible, comment j'allais continuer ma vie. Vous ne connaissez pas encore ça : perdre des proches. On est impuissant. La seule chose dont on soit sûr, dans la vie, c'est qu'on mourra un jour. Par Mayke Wijnen