Le Diable avance dans une forêt dense, où le chant paisible des oiseaux s'éteint parfois pour laisser place à un silence aussi calme qu'inquiétant. À tout moment, la balade bucolique semble pouvoir se transformer en cauchemar, à cause d'un prédateur tapi derrière un arbre épais, attendant son heure pour profiter de la moindre distraction du promeneur. L'ambiance est à l'embuscade.

Tous les ingrédients du piège inexorable sont rassemblés sur la pelouse du stade Roi Baudouin. Une Belgique privée du leadership de Vincent Kompany, de la prévention d'Axel Witsel, de la géométrie de Kevin De Bruyne, de l'enthousiasme de Thomas Meunier et du sang glacé de Romelu Lukaku, exécuteur des surfaces qui facture 22 buts lors de ses 20 dernières apparitions nationales. En face, les Russes sont prêts à exploiter des absences qui doivent rendre leurs contres plus tranchants. Voici quelques mois, au pays, ils n'ont eu besoin que de 21% de possession et d'une frappe cadrée pour sortir l'Espagne de la course au Mondial. Le ballon sera belge, le verdict incertain.

Les plans de bataille sont posés sur le tapis vert bruxellois dès les premières secondes. La possession belge ronronne jusqu'à attirer le pressing des Russes, puis Toby Alderweireld cherche de l'espace dans le dos d'une défense à cinq bien décidée à ne pas en laisser. Une fois le ballon récupéré, les visiteurs l'envoient vers le front d'Artem Dzyuba, mètre 96 soutenu par des épaules qui font penser à celles d'un adolescent perdu dans un costard à épaulettes en route pour son premier examen oral. Face à lui, Roberto Martinez a décidé d'installer la puissance de Dedryck Boyata, meilleur atout national pour rivaliser dans la guerre aérienne préparée par les Russes.

SORTIE SOUS PRESSION

Les premiers mouvements esquissent une danse plus énergique qu'adroite, où chacun semble perdre son aisance quand le ballon débarque dans ses pieds. La porte de sortie habituelle des Belges est verrouillée sur ce côté droit où Timothy Castagne résiste mal à la pression adverse, tandis que les Russes perdent un ballon gratté par Dries Mertens dans le rond central, et permettent à Eden Hazard d'envoyer une première fois Michy Batshuayi à la rencontre de Guilherme, vainqueur du premier duel du match.

Parce que les deux équipes ont mieux commencé sans la balle qu'avec, le match s'enfonce dans un rythme morne et incite le capitaine belge à s'inviter aux côtés de Youri Tielemans pour donner des idées à la possession nationale. Leander Dendoncker recule d'un cran, permettant à la relance diabolique d'installer un quatre contre trois qui lui offre une sortie plus soignée, sans pour autant lui permettre d'inventer des espaces dans le robuste bloc russe.

L'embuscade est renversée juste avant le quart d'heure. On croirait voir Michael Scofield, toujours avec un improbable coup d'avance sur ses chasseurs dans un épisode à rebondissements de Prison Break. La Belgique concède une touche dans son camp, piège à pression par excellence, et les pieds soignés de Tielemans se faufilent entre deux gardiens dévoués pour s'ouvrir les portes des grands espaces. La Russie prend un courant d'air. Thorgan Hazard s'appuie sur Batshuayi, Eden profite d'un appel de Mertens pour isoler Castagne, qui retrouve Tielemans à l'entrée de la surface. Les visiteurs essaient vainement de refermer la porte, mais le vent souffle trop fort. 1-0.

LES PIEDS DE COURTOIS

C'est quand le plus dur semble être fait que Thibaut Courtois réfléchit trop. Une solution, puis l'autre, soigneusement refermées par les Russes pendant que Dzyuba se rapproche dans l'ombre, prêt à jaillir. La surprise profite à Denis Cheryshev, et l'égalisation réinstalle les plans initiaux. Les Russes abandonnent le ballon, mais pas le terrain. Le pressing gêne les Belges, incapables de sortir proprement parce que Batshuayi dévie plus qu'il ne combine et parce que Castagne et Mertens courent plus qu'ils ne jouent. Au secours de la nation, Eden Hazard cherche de l'espace à l'écart du bloc russe, mais chacune de ses prises de balle est suivie d'une faute, toujours trop loin des filets russes pour mettre Guilherme en danger.

Privée d'espace, la Belgique doit en inventer. Pas évident, quand le sélectionneur Stanislav Cherchesov a prévenu ses troupes qu'elles affrontaient l'une des équipes les plus redoutables au monde quand les lignes s'ouvrent. Il faut un duel aérien gagné sur une phase arrêtée dans la surface belge par Dendoncker pour mettre Tielemans sur orbite. Avec encore plus d'espaces à conquérir que sur une pelouse de Premier League, Youri cavale et invente un contre conclu par une frappe de Batshuayi sauvée à même la ligne par une jambe russe héroïque.

La mi-temps approche, et la Belgique peaufine son travail de création d'espaces. Certains aiment dire qu'il faut jouer le contre pour s'ouvrir du terrain. Les Diables le font avec le ballon. Patiemment, ils enchaînent quatorze passes, envoyant deux fois le ballon entre les pieds rassurés de Courtois. Soudain, Dendoncker ne voit plus personne derrière lui. Il se retourne. La Belgique accélère. Thorgan efface le milieu russe en un contrôle, et envoie son grand frère attaquer la surface adverse en un-contre-un. Le genre de situation où l'adversaire d'Eden a deux options : le laisser passer, ou faire une faute. Yuri Zhirkov choisit la deuxième, et le capitaine des Diables fait claquer le petit filet pour rentrer au vestiaire avec le sourire. Si elle n'aimait pas soigner le ballon, la Belgique n'aurait sans doute pas encaissé le but de Cherysev, mais elle n'aurait probablement pas marqué celui-là.

DÉFENDRE AVEC LE BALLON

Dans les couloirs froidement bétonnés du stade national, Martinez parle-t-il de Johan Cruyff ? Au retour des vestiaires, les Belges appliquent en tout cas l'une des plus célèbres maximes du Hollandais volant : "S'ils n'ont pas la balle, ils ne peuvent pas marquer."

Si Jürgen Klopp aime dire que son gegenpressing est le meilleur numéro 10 du monde, les amoureux du ballon pourraient-ils lui rétorquer que la possession est le meilleur défenseur de la planète ? La Belgique enchaîne des séquences qui flirtent avec les cinquante passes consécutives, dépassant les deux minutes sans perdre la balle entre transmissions assurées et prouesses techniques - Eden Hazard en tête - quand la possession est en danger. Les Russes sont face à un dilemme : s'ils viennent chercher le ballon, ils offrent de l'espace. S'ils ne viennent pas, les Belges le gardent. L'horloge tourne aussi soigneusement que la balle. Entre la 51e minute et le coup de sifflet final, les hommes de Cherchesov ne toucheront qu'une fois le ballon dans le rectangle belge.

Puisque sa possession est surtout défensive, la Belgique crée le danger avec parcimonie. À douze minutes du terme, c'est grâce à une interception de Tielemans qu'elle trouve de l'espace dans le bloc russe. Deux Hazard et un centre plus tard, Batshuayi frappe le montant.

C'est au bout d'un contrôle raté de Michy que la délivrance apparaît, dix minutes plus tard. Après avoir interprété le rôle de Kevin De Bruyne en plus du sien, Eden Hazard se transforme en Romelu Lukaku pour claquer un but opportuniste. Sur ses vingt dernières sorties diaboliques, le numéro 10 a été décisif à 17 reprises (11 buts et 6 passes décisives). Tout ça en distribuant les dribbles et les clins d'oeil. Comme un magicien qui ne se lasse jamais de voir des bouches ébahies face à l'un de ses tours les plus célèbres.

Privée de cinq de ses ténors, qui pesaient tout de même 371 sélections, la Belgique a joué avec des jeunes et de la maturité. Peut-être parce que quatre des cinq heureuses doublures du jour avaient déjà foulé une pelouse de Coupe du monde. L'expérience ne s'achète pas, mais l'avenir se prépare. Visiblement, il n'y a pas que Michael Scofield qui a un coup d'avance.

Par Guillaume Gautier