Le coeur palpite, les yeux cherchent désespérément un point à fixer dans l'obscurité, et la conscience lutte pour reprendre le contrôle. S'éveiller au bout d'un cauchemar est une histoire de sensations fortes. Parfois, pour se raccrocher au réel, il faut même allumer la lumière. Quelle que soit la méthode, le rituel finit toujours de la même façon. En refermant les yeux, et en se posant une question: ai-je veillé assez longtemps pour que le cauchemar ne recommence pas en même temps que le sommeil?

Le réveil belge a sonné depuis près de cinq ans. Suffisant pour chasser le souvenir d'un monstre? Sur la pelouse de Den Dreef, seuls cinq des onze joueurs alignés par Marc Wilmots lors de la sinistre nuit lilloise de 2016 sont présents au coup d'envoi. Les rescapés gallois sont bien moins nombreux, mais leur hymne national craché par les enceintes, la rugueuse défense à trois et le chignon de Gareth Bale suffisent à faire planer le spectre du Dragon au-dessus de la pelouse.

Au coeur de l'automne, la Belgique semblait s'être résolue à apprendre à vivre sans Eden Hazard. Toujours en quête d'un avantage sur l'échiquier, Roberto Martinez confiait alors les clés de ses offensives à Romelu Lukaku, cible du jeu long après une possession basse qui invitait l'adversaire à presser. Les Gallois, notamment bien préparés par le très méticuleux assistant Albert Stuivenberg, disciple de Louis van Gaal, répondent donc avec un bloc qui prouve que le jeu de position peut aussi être défensif. Et lancent à la Belgique un défi: sans espace et sans Eden pour se faufiler entre les briques du donjon, comment vont-ils frapper le coeur du Dragon?

PAS DE DRIBBLEUR PRÈS DE L'INTERRUPTEUR

Confortablement installés en 5-2-3, les hôtes du soir ne pressent pas. La défense belge peut faire tourner le ballon (Thomas Vermaelen finira la première mi-temps avec 81 passes, toutes réussies, contre 88 pour toute l'équipe adverse), mais face à eux, les Gallois jouent un dix contre sept qui tourne forcément souvent à leur avantage. Comme les défenseurs belges ont rarement la bonne idée de créer le surnombre, les portes ne s'ouvrent pas, et Lukaku semble enfermé dans un placard quand il est cherché dans les airs entre les trois défenseurs centraux et les deux milieux défensifs des Britanniques. Le neuf des Diables ne gagnera qu'un seul duel aérien en nonante minutes.

Même la blessure précoce de Joe Allen ne bouleverse pas les plans gallois. Dès qu'ils ont pour la première fois l'occasion de mettre le pied sur le ballon aux abords du rond central, les visiteurs attirent la pression belge, envoûtent Jan Vertonghen et récitent une combinaison délicieuse pour profiter de la brèche ouverte par le capitaine dans l'organisation nationale, et jamais bien refermée par un de ses coéquipiers. Un large sourire sur le visage de Gareth Bale, puis deux passes en profondeur belges vers nulle part. La pièce est remplie de mauvais souvenirs, et le Diable cherche l'interrupteur.

Pour se faufiler entre les écailles du dragon, la Belgique manque cruellement de ses meilleurs slalomeurs. Pas d'Eden Hazard, ni de Yannick Carrasco, et les cuisses en dynamite de Jérémy Doku sont posées sur le banc. Durant la première demi-heure du match, les hommes de Martinez tentent un seul dribble, loin de leur réputation de Brésiliens d'Europe. Jamais les Gallois ne doivent faire une faute pour les arrêter. Logique, donc, que les opportunités soient rares. La première vient d'un pressing haut de Leander Dendoncker, qui aboutit via De Bruyne dans les pieds de Lukaku dont le tir est contré. Dans la foulée, King Kev jaillit au bout d'un corner pour envoyer un centre téléguidé vers Big Rom', dont la reprise ne trouve pas le cadre.

L'ÉCLIPSE KDB

Sur le terrain, KDB a l'air ailleurs. Comme déconnecté de son équipe. "La façon dont se déroule le match n'a pas vraiment d'influence sur lui", a un jour dit Vincent Kompany à son sujet. On croirait voir un enfant qui chercherait désespérément un peu d'espace pour pouvoir jouer. Loin de Lukaku, mais pas aussi impliqué qu'un milieu de terrain, De Bruyne se déplace dans le camp adverse comme un attaquant dans la surface. Il observe, analyse, cherche l'espace. "On a l'impression qu'il se promène mais quand la balle lui parvient, il a déjà la radiographie de l'espace-temps, et pan!", dit Pep Guardiola en parlant de Lionel Messi. La phrase semble taillée pour l'apparition de King Kev, oublié des Gallois à l'entrée de la surface après un bon pressing de Vertonghen. Ils ont beau être dix entre lui et les filets, l'information est prise, et le ballon va aussi vite que son cerveau. Une fois de plus, le premier tir cadré des Diables agite le marquoir.

Pour créer des surnombres dans le granit britannique, le système des Belges devient liquide. Trois défenseurs précédés de Dendoncker ou Youri Tielemans en sentinelle, et six hommes qui bougent. Trois minutes avant d'être à la réception d'un centre de Thomas Meunier, Thorgan Hazard est ainsi à ses côtés pour un une-deux. Juste avant la demi-heure, la pelouse abîmée de Den Dreef, jusque-là plus handicapante pour les Diables que pour leurs hôtes (rien de plus faux que le diction "le terrain est le même pour les deux équipes", quand l'une cherche à augmenter le rythme et l'autre à éteindre les échanges), donne donc un coup de pouce à la chorégraphie du duo de Dortmund. Centre d'un joueur de couloir, finition de l'autre, la Belgique a déjà effacé son faux départ.

Le dernier quart d'heure de la mi-temps ne bouleverse pas l'attitude des Gallois, qui attendent le retour aux vestiaires pour changer de plan. Quant aux Belges, ils n'apparaissent plus, puisque Kevin De Bruyne a décidé d'être rare et spectaculaire comme une éclipse plutôt qu'assommant comme un soleil d'été. Sa rencontre se résume forcément en un contraste: dix-huit ballons perdus, mais un pied dans les trois buts.

LA FIN DU CAUCHEMAR

L'entrée de Jason Denayer et les ambitions revues à la hausse des équipiers de Gareth Bale ouvrent le match sans multiplier les occasions. La Belgique subit un peu, mais semble l'accepter, comme si des visiteurs audacieux rapprochaient plus le match du 3-1 que du 2-2. Une frappe hors-cadre de Daniel James affiche les limites athlétiques de la défense nationale, pendant que les Diables se perdent systématiquement quelque part entre un Denayer entreprenant et un Lukaku imprécis, rarement connectés par un Youri Tielemans mis en boîte par l'organisation galloise.

Pour désorganiser les routines presque robotiques d'une fourmilière, rien de tel qu'un coup de pied inattendu. C'est Jan Vertonghen, souvent le défenseur belge le plus prompt à créer le surnombre, qui s'en charge en vue du dernier quart d'heure. Le capitaine laisse l'ailier gallois dans son dos, et force un milieu à sortir. Les courses gratuites de Dendoncker et Dries Mertens, spécialistes en la matière, empêchent le côté droit de la défense adverse de compenser, et Tielemans puis De Bruyne apparaissent plein axe. Le décalage est créé, le chemin vers l'occasion ouvert, et l'intervention du gardien sur le centre de Meunier ne fait que retarder l'échéance précipitée par le jaillissement de Mertens au rebond. Penalty, contre-pied de Lukaku, score final.

Le cauchemar est terminé. Sans doute parce que l'enfant qu'était encore le Diable en 2016 est devenu très grand. Et qu'à partir d'un certain âge, il n'y a plus grand-monde pour croire aux histoires de dragons.

Par Guillaume Gautier

Le coeur palpite, les yeux cherchent désespérément un point à fixer dans l'obscurité, et la conscience lutte pour reprendre le contrôle. S'éveiller au bout d'un cauchemar est une histoire de sensations fortes. Parfois, pour se raccrocher au réel, il faut même allumer la lumière. Quelle que soit la méthode, le rituel finit toujours de la même façon. En refermant les yeux, et en se posant une question: ai-je veillé assez longtemps pour que le cauchemar ne recommence pas en même temps que le sommeil?Le réveil belge a sonné depuis près de cinq ans. Suffisant pour chasser le souvenir d'un monstre? Sur la pelouse de Den Dreef, seuls cinq des onze joueurs alignés par Marc Wilmots lors de la sinistre nuit lilloise de 2016 sont présents au coup d'envoi. Les rescapés gallois sont bien moins nombreux, mais leur hymne national craché par les enceintes, la rugueuse défense à trois et le chignon de Gareth Bale suffisent à faire planer le spectre du Dragon au-dessus de la pelouse.Au coeur de l'automne, la Belgique semblait s'être résolue à apprendre à vivre sans Eden Hazard. Toujours en quête d'un avantage sur l'échiquier, Roberto Martinez confiait alors les clés de ses offensives à Romelu Lukaku, cible du jeu long après une possession basse qui invitait l'adversaire à presser. Les Gallois, notamment bien préparés par le très méticuleux assistant Albert Stuivenberg, disciple de Louis van Gaal, répondent donc avec un bloc qui prouve que le jeu de position peut aussi être défensif. Et lancent à la Belgique un défi: sans espace et sans Eden pour se faufiler entre les briques du donjon, comment vont-ils frapper le coeur du Dragon?Confortablement installés en 5-2-3, les hôtes du soir ne pressent pas. La défense belge peut faire tourner le ballon (Thomas Vermaelen finira la première mi-temps avec 81 passes, toutes réussies, contre 88 pour toute l'équipe adverse), mais face à eux, les Gallois jouent un dix contre sept qui tourne forcément souvent à leur avantage. Comme les défenseurs belges ont rarement la bonne idée de créer le surnombre, les portes ne s'ouvrent pas, et Lukaku semble enfermé dans un placard quand il est cherché dans les airs entre les trois défenseurs centraux et les deux milieux défensifs des Britanniques. Le neuf des Diables ne gagnera qu'un seul duel aérien en nonante minutes.Même la blessure précoce de Joe Allen ne bouleverse pas les plans gallois. Dès qu'ils ont pour la première fois l'occasion de mettre le pied sur le ballon aux abords du rond central, les visiteurs attirent la pression belge, envoûtent Jan Vertonghen et récitent une combinaison délicieuse pour profiter de la brèche ouverte par le capitaine dans l'organisation nationale, et jamais bien refermée par un de ses coéquipiers. Un large sourire sur le visage de Gareth Bale, puis deux passes en profondeur belges vers nulle part. La pièce est remplie de mauvais souvenirs, et le Diable cherche l'interrupteur.Pour se faufiler entre les écailles du dragon, la Belgique manque cruellement de ses meilleurs slalomeurs. Pas d'Eden Hazard, ni de Yannick Carrasco, et les cuisses en dynamite de Jérémy Doku sont posées sur le banc. Durant la première demi-heure du match, les hommes de Martinez tentent un seul dribble, loin de leur réputation de Brésiliens d'Europe. Jamais les Gallois ne doivent faire une faute pour les arrêter. Logique, donc, que les opportunités soient rares. La première vient d'un pressing haut de Leander Dendoncker, qui aboutit via De Bruyne dans les pieds de Lukaku dont le tir est contré. Dans la foulée, King Kev jaillit au bout d'un corner pour envoyer un centre téléguidé vers Big Rom', dont la reprise ne trouve pas le cadre.Sur le terrain, KDB a l'air ailleurs. Comme déconnecté de son équipe. "La façon dont se déroule le match n'a pas vraiment d'influence sur lui", a un jour dit Vincent Kompany à son sujet. On croirait voir un enfant qui chercherait désespérément un peu d'espace pour pouvoir jouer. Loin de Lukaku, mais pas aussi impliqué qu'un milieu de terrain, De Bruyne se déplace dans le camp adverse comme un attaquant dans la surface. Il observe, analyse, cherche l'espace. "On a l'impression qu'il se promène mais quand la balle lui parvient, il a déjà la radiographie de l'espace-temps, et pan!", dit Pep Guardiola en parlant de Lionel Messi. La phrase semble taillée pour l'apparition de King Kev, oublié des Gallois à l'entrée de la surface après un bon pressing de Vertonghen. Ils ont beau être dix entre lui et les filets, l'information est prise, et le ballon va aussi vite que son cerveau. Une fois de plus, le premier tir cadré des Diables agite le marquoir.Pour créer des surnombres dans le granit britannique, le système des Belges devient liquide. Trois défenseurs précédés de Dendoncker ou Youri Tielemans en sentinelle, et six hommes qui bougent. Trois minutes avant d'être à la réception d'un centre de Thomas Meunier, Thorgan Hazard est ainsi à ses côtés pour un une-deux. Juste avant la demi-heure, la pelouse abîmée de Den Dreef, jusque-là plus handicapante pour les Diables que pour leurs hôtes (rien de plus faux que le diction "le terrain est le même pour les deux équipes", quand l'une cherche à augmenter le rythme et l'autre à éteindre les échanges), donne donc un coup de pouce à la chorégraphie du duo de Dortmund. Centre d'un joueur de couloir, finition de l'autre, la Belgique a déjà effacé son faux départ. Le dernier quart d'heure de la mi-temps ne bouleverse pas l'attitude des Gallois, qui attendent le retour aux vestiaires pour changer de plan. Quant aux Belges, ils n'apparaissent plus, puisque Kevin De Bruyne a décidé d'être rare et spectaculaire comme une éclipse plutôt qu'assommant comme un soleil d'été. Sa rencontre se résume forcément en un contraste: dix-huit ballons perdus, mais un pied dans les trois buts.L'entrée de Jason Denayer et les ambitions revues à la hausse des équipiers de Gareth Bale ouvrent le match sans multiplier les occasions. La Belgique subit un peu, mais semble l'accepter, comme si des visiteurs audacieux rapprochaient plus le match du 3-1 que du 2-2. Une frappe hors-cadre de Daniel James affiche les limites athlétiques de la défense nationale, pendant que les Diables se perdent systématiquement quelque part entre un Denayer entreprenant et un Lukaku imprécis, rarement connectés par un Youri Tielemans mis en boîte par l'organisation galloise.Pour désorganiser les routines presque robotiques d'une fourmilière, rien de tel qu'un coup de pied inattendu. C'est Jan Vertonghen, souvent le défenseur belge le plus prompt à créer le surnombre, qui s'en charge en vue du dernier quart d'heure. Le capitaine laisse l'ailier gallois dans son dos, et force un milieu à sortir. Les courses gratuites de Dendoncker et Dries Mertens, spécialistes en la matière, empêchent le côté droit de la défense adverse de compenser, et Tielemans puis De Bruyne apparaissent plein axe. Le décalage est créé, le chemin vers l'occasion ouvert, et l'intervention du gardien sur le centre de Meunier ne fait que retarder l'échéance précipitée par le jaillissement de Mertens au rebond. Penalty, contre-pied de Lukaku, score final.Le cauchemar est terminé. Sans doute parce que l'enfant qu'était encore le Diable en 2016 est devenu très grand. Et qu'à partir d'un certain âge, il n'y a plus grand-monde pour croire aux histoires de dragons.Par Guillaume Gautier