Puisque le goût du voyage ne se mesure pas, la meilleure échelle reste l'exemple. Notamment celui qui raconte qu'en 2010, l'emblématique sirène de Copenhague passe six mois loin de son port d'attache pour aller se faire admirer à Shanghai, cadre de l'exposition universelle. Capables de se séparer du symbole de leur nation pendant une demi-année, les Danois sont forcément à l'aise quand il s'agit de voyager. La récente victoire des coéquipiers de Christian Eriksen à Wembley n'a servi qu'à le rappeler.

Battue de deux buts à Copenhague, la sélection scandinave n'a encaissé qu'une fois lors des quatre matches suivants, et se permet donc de débarquer à Louvain armée de certitudes défensives, face à une Belgique qui a tout à perdre dans ce dernier match de poules aux allures de quart de finale. La longueur du doute se compte en secondes. Les Diables s'appuient sur Romelu Lukaku, récupèrent la balle grâce à l'activité de Leander Dendoncker, et l'envoient au fond des filets via le pied gauche musclé de Youri Tielemans. Presque une bonne habitude, puisque les hommes de Roberto Martinez trouvent l'ouverture sur leur premier tir cadré pour la cinquième fois consécutive. Youri frappe un grand coup, dans le ballon comme dans la hiérarchie.

Le match démarre donc après le marquoir. Il raconte un Danemark au pressing plus prudent qu'à l'aller, et une Belgique qui profite de ces idées à l'eau tiède pour faire circuler le ballon très bas. Une fois les visiteurs attirés par ce ballon agité sous leurs yeux, le jeu belge cherche alors Lukaku, en décrochage pour sortir des griffes vieillissantes de Simon Kjaer et trop puissant pour le pauvre Andreas Christensen. Derrière la ligne de pression, Romelu contrôle, temporise et fait jouer. Le match est belge, parce que le ballon roule trop vite et trop bien pour les jambes danoises.

CRÉER SANS DRIBBLER

L'égalisation sort de nulle part. Un peu comme Christian Eriksen, éveillé par un ballon anodin au bout d'un quart d'heure anonyme. Le chef d'orchestre danois profite d'une anticipation plus audacieuse qu'appropriée de Dendoncker pour inventer une passe géniale vers Martin Braithwaite, alerté entre un Jan Vertonghen très axial et un Nacer Chadli trop lent à réagir. Le contre atterrit sur le front de Jonas Wind, puis au fond des filets de Thibaut Courtois.

Le ballon redevient belge, mais les passes perdent en certitude et en qualité. Le bloc danois se régale d'un adversaire privé de ses solistes. Sans les crochets d'Eden Hazard pour ouvrir la serrure scandinave, le Diable dribble peu. Ni Yannick Carrasco, ni Jérémy Doku ne sont là pour prendre le relais du déséquilibriste en chef, à tel point que la Belgique bouclera ses 180 minutes officielles de novembre avec huit dribbles réussis, dont seulement trois dans le camp adverse. Moins que le total du seul Hazard en nonante minutes face à la France, au mois de juillet 2018.

Sevrée d'Eden, la Belgique fait courir Thorgan. Les mouvements de Dries Mertens pour se rapprocher de Lukaku déroutent Joakim Maehle, arrière gauche de fortune perdu entre les appels dans l'axe et la gestion du couloir. Thorgan Hazard entame un concours de plongeons dans la profondeur, mais semble toujours oublier de sortir la tête de l'eau au moment de centrer. La plus belle occasion de la deuxième moitié de mi-temps est d'ailleurs danoise, quand un Courtois tentaculaire s'étend entre Braithwaite et ses filets.

YOURI DANS L'ESPACE

Gênée dans le circuit qui doit l'amener dans les pieds de Lukaku par un Courtois aux crampons fébriles (trois passes longues réussies en dix tentatives), la Belgique confie donc son sort aux pieds de Tielemans. À la relance, Dendoncker fait voyager le milieu danois en s'infiltrant sans arrêt, et nettoie de l'espace pour son ancien acolyte mauve, cible privilégiée des passes incessantes de Toby Alderweireld. Fauché à une trentaine de mètres du but danois, le Fox déploie sa ruse dans les pieds d'un Kevin De Bruyne transparent mais décisif. Servi sur un plateau par le prince du caviar, Lukaku agite Maehle, puis les filets via Kasper Schmeichel.

Repassés devant, les Diables laissent le ballon et la souffrance qui l'accompagne à leurs hôtes. Avec une défense à quatre exclusivement composée de droitiers, les hommes de Kasper Hjulmand peinent à trouver de la largeur, arme pourtant majeure pour désarticuler le bloc diabolique. La possession est danoise, mais l'espace est belge.

Les lignes s'étirent quand les langues se tirent, et Tielemans a désormais le temps de sortir la longue-vue. Toujours libre dans un couloir gauche danois aux airs d'autoroute, Thorgan est illuminé par une passe éblouissante de Youri, et a tout le temps d'ajuster un centre enfin parfait. Entre le pied du numéro 10 et le front du numéro 9, personne ne peut couper la trajectoire. La lucarne est au bout de l'histoire.

L'ANNÉE RÉALISTE

Attentif sur un ciseau de Braithwaite, mais bien plus distrait sur une passe inappropriée d'un Chadli jamais vraiment dans le match, Courtois relance brièvement l'intérêt du sprint final. Une absence oubliée quand Thomas Foket, une nouvelle fois passé par la porte laissée grande ouverte par Maehle, profite du magnétisme exercé par Lukaku sur les deux défenseurs centraux pour isoler De Bruyne au second poteau. La pureté technique du roi de City fait le reste. Le Danemark n'avait plus encaissé quatre buts en match officiel hors de ses frontières depuis le Mondial 1986 (1-5 face à l'Espagne). L'addition est corsée. Cinq tirs cadrés, quatre buts. En 2020, la Belgique a cadré trente-trois tirs et marqué dix-neuf fois.

Le ballon est une nouvelle fois pour l'adversaire (42% pour les Diables), mais la victoire reste belge. Privée des coups de pinceaux d'Hazard, la sélection s'est esquissé un nouveau chemin vers le succès. Un chef-d'oeuvre qui aurait sûrement trouvé sa place dans le pavillon du réalisme, érigé à grands frais par le précurseur du mouvement, le peintre Gustave Courbet, lors de l'exposition universelle de Paris en 1855. Cette année-là, on ne trouvait pas encore de sirène dans le port de Copenhague. La créature était à peine sortie de la plume d'Hans Christian Andersen.

Quelques années avant la sirène, naissait la Belgique. Tout juste le temps d'apprendre à se servir de ses pieds, et de faire trembler les filets. Parce qu'en 2020, le football est un sport qui se joue à onze contre onze et au début, ce sont les Belges qui marquent.

Puisque le goût du voyage ne se mesure pas, la meilleure échelle reste l'exemple. Notamment celui qui raconte qu'en 2010, l'emblématique sirène de Copenhague passe six mois loin de son port d'attache pour aller se faire admirer à Shanghai, cadre de l'exposition universelle. Capables de se séparer du symbole de leur nation pendant une demi-année, les Danois sont forcément à l'aise quand il s'agit de voyager. La récente victoire des coéquipiers de Christian Eriksen à Wembley n'a servi qu'à le rappeler.Battue de deux buts à Copenhague, la sélection scandinave n'a encaissé qu'une fois lors des quatre matches suivants, et se permet donc de débarquer à Louvain armée de certitudes défensives, face à une Belgique qui a tout à perdre dans ce dernier match de poules aux allures de quart de finale. La longueur du doute se compte en secondes. Les Diables s'appuient sur Romelu Lukaku, récupèrent la balle grâce à l'activité de Leander Dendoncker, et l'envoient au fond des filets via le pied gauche musclé de Youri Tielemans. Presque une bonne habitude, puisque les hommes de Roberto Martinez trouvent l'ouverture sur leur premier tir cadré pour la cinquième fois consécutive. Youri frappe un grand coup, dans le ballon comme dans la hiérarchie.Le match démarre donc après le marquoir. Il raconte un Danemark au pressing plus prudent qu'à l'aller, et une Belgique qui profite de ces idées à l'eau tiède pour faire circuler le ballon très bas. Une fois les visiteurs attirés par ce ballon agité sous leurs yeux, le jeu belge cherche alors Lukaku, en décrochage pour sortir des griffes vieillissantes de Simon Kjaer et trop puissant pour le pauvre Andreas Christensen. Derrière la ligne de pression, Romelu contrôle, temporise et fait jouer. Le match est belge, parce que le ballon roule trop vite et trop bien pour les jambes danoises.L'égalisation sort de nulle part. Un peu comme Christian Eriksen, éveillé par un ballon anodin au bout d'un quart d'heure anonyme. Le chef d'orchestre danois profite d'une anticipation plus audacieuse qu'appropriée de Dendoncker pour inventer une passe géniale vers Martin Braithwaite, alerté entre un Jan Vertonghen très axial et un Nacer Chadli trop lent à réagir. Le contre atterrit sur le front de Jonas Wind, puis au fond des filets de Thibaut Courtois.Le ballon redevient belge, mais les passes perdent en certitude et en qualité. Le bloc danois se régale d'un adversaire privé de ses solistes. Sans les crochets d'Eden Hazard pour ouvrir la serrure scandinave, le Diable dribble peu. Ni Yannick Carrasco, ni Jérémy Doku ne sont là pour prendre le relais du déséquilibriste en chef, à tel point que la Belgique bouclera ses 180 minutes officielles de novembre avec huit dribbles réussis, dont seulement trois dans le camp adverse. Moins que le total du seul Hazard en nonante minutes face à la France, au mois de juillet 2018.Sevrée d'Eden, la Belgique fait courir Thorgan. Les mouvements de Dries Mertens pour se rapprocher de Lukaku déroutent Joakim Maehle, arrière gauche de fortune perdu entre les appels dans l'axe et la gestion du couloir. Thorgan Hazard entame un concours de plongeons dans la profondeur, mais semble toujours oublier de sortir la tête de l'eau au moment de centrer. La plus belle occasion de la deuxième moitié de mi-temps est d'ailleurs danoise, quand un Courtois tentaculaire s'étend entre Braithwaite et ses filets.Gênée dans le circuit qui doit l'amener dans les pieds de Lukaku par un Courtois aux crampons fébriles (trois passes longues réussies en dix tentatives), la Belgique confie donc son sort aux pieds de Tielemans. À la relance, Dendoncker fait voyager le milieu danois en s'infiltrant sans arrêt, et nettoie de l'espace pour son ancien acolyte mauve, cible privilégiée des passes incessantes de Toby Alderweireld. Fauché à une trentaine de mètres du but danois, le Fox déploie sa ruse dans les pieds d'un Kevin De Bruyne transparent mais décisif. Servi sur un plateau par le prince du caviar, Lukaku agite Maehle, puis les filets via Kasper Schmeichel.Repassés devant, les Diables laissent le ballon et la souffrance qui l'accompagne à leurs hôtes. Avec une défense à quatre exclusivement composée de droitiers, les hommes de Kasper Hjulmand peinent à trouver de la largeur, arme pourtant majeure pour désarticuler le bloc diabolique. La possession est danoise, mais l'espace est belge.Les lignes s'étirent quand les langues se tirent, et Tielemans a désormais le temps de sortir la longue-vue. Toujours libre dans un couloir gauche danois aux airs d'autoroute, Thorgan est illuminé par une passe éblouissante de Youri, et a tout le temps d'ajuster un centre enfin parfait. Entre le pied du numéro 10 et le front du numéro 9, personne ne peut couper la trajectoire. La lucarne est au bout de l'histoire.Attentif sur un ciseau de Braithwaite, mais bien plus distrait sur une passe inappropriée d'un Chadli jamais vraiment dans le match, Courtois relance brièvement l'intérêt du sprint final. Une absence oubliée quand Thomas Foket, une nouvelle fois passé par la porte laissée grande ouverte par Maehle, profite du magnétisme exercé par Lukaku sur les deux défenseurs centraux pour isoler De Bruyne au second poteau. La pureté technique du roi de City fait le reste. Le Danemark n'avait plus encaissé quatre buts en match officiel hors de ses frontières depuis le Mondial 1986 (1-5 face à l'Espagne). L'addition est corsée. Cinq tirs cadrés, quatre buts. En 2020, la Belgique a cadré trente-trois tirs et marqué dix-neuf fois.Le ballon est une nouvelle fois pour l'adversaire (42% pour les Diables), mais la victoire reste belge. Privée des coups de pinceaux d'Hazard, la sélection s'est esquissé un nouveau chemin vers le succès. Un chef-d'oeuvre qui aurait sûrement trouvé sa place dans le pavillon du réalisme, érigé à grands frais par le précurseur du mouvement, le peintre Gustave Courbet, lors de l'exposition universelle de Paris en 1855. Cette année-là, on ne trouvait pas encore de sirène dans le port de Copenhague. La créature était à peine sortie de la plume d'Hans Christian Andersen. Quelques années avant la sirène, naissait la Belgique. Tout juste le temps d'apprendre à se servir de ses pieds, et de faire trembler les filets. Parce qu'en 2020, le football est un sport qui se joue à onze contre onze et au début, ce sont les Belges qui marquent.