Sur la colline, à cinq minutes de la mer. Au milieu des quelques villas avec piscine et de ces propriétés qui n'existent que dans la vie des autres, il y a déjà ce qu'on appellerait aujourd'hui des logements moyens. Des barres d'immeubles, mais version ghetto de luxe. Bienvenue dans le quartier de Fabron, à l'ouest du centre-ville de Nice. C'est ici que Marko Elsner dépose ses valises à l'été 1987. Médaillé de bronze avec la Yougoslavie aux Jeux Olympiques de Los Angeles trois ans plus tôt, ce libéro à l'ancienne débarque sur la French Riviera à 27 ans avec la réputation des hommes de football. Fils d'un ancien sélectionneur autrichien et désormais père à son tour de deux petits garçons prénommés Rok et Luka, Marko arrive en France pour voir ce qu'il se passe de l'autre côté du rideau de fer et donner un nouvel élan à sa carrière après quatre saisons passées à défendre les couleurs de l'Étoile Rouge de Belgrade.
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Sur la colline, à cinq minutes de la mer. Au milieu des quelques villas avec piscine et de ces propriétés qui n'existent que dans la vie des autres, il y a déjà ce qu'on appellerait aujourd'hui des logements moyens. Des barres d'immeubles, mais version ghetto de luxe. Bienvenue dans le quartier de Fabron, à l'ouest du centre-ville de Nice. C'est ici que Marko Elsner dépose ses valises à l'été 1987. Médaillé de bronze avec la Yougoslavie aux Jeux Olympiques de Los Angeles trois ans plus tôt, ce libéro à l'ancienne débarque sur la French Riviera à 27 ans avec la réputation des hommes de football. Fils d'un ancien sélectionneur autrichien et désormais père à son tour de deux petits garçons prénommés Rok et Luka, Marko arrive en France pour voir ce qu'il se passe de l'autre côté du rideau de fer et donner un nouvel élan à sa carrière après quatre saisons passées à défendre les couleurs de l'Étoile Rouge de Belgrade. S'il ne tarde pas à devenir, aux côtés de son ami TonyKurbos, une légende du club niçois, c'est surtout le parcours de vie de ses deux fils qui va radicalement bifurquer. Luka Elsner a bientôt cinq ans quand il foule pour la première fois le tarmac de l'aéroport de Nice Côte d'Azur. Et ne pipe évidemment pas un mot de français. Un an plus tard pourtant, l'aîné de la famille sera le plus avancé dans la langue de Molière. On dit que les enfants sont des éponges. Luka Elsner est un aspirateur. À l'aube de la quarantaine, l'homme parle aujourd'hui sept langues, après avoir ajouté la maîtrise du néerlandais à sa soupe de culture linguistique. "Quand je l'ai rencontré, il devait avoir quelque chose comme quatorze ans, j'en avais dix, mais contrairement à son père, il parlait un français parfait, sans accent et avec déjà une forme de tchatche, d'élégance dans le propos. C'était impossible de penser que ce n'était pas sa langue maternelle." L'homme qui s'exprime dans ce français tout aussi raffiné a moins de mérite puisqu'il s'agit d' HugoLloris, autre enfant de la Côte d'Azur, aujourd'hui capitaine de l'Équipe de France championne du monde, mais connu de la famille Elsner à l'époque pour être le meilleur ami de collège du petit frère, Rok. "Luka, c'était le grand frère avec tout ce que ça comporte. Je traînais beaucoup chez eux, mais avec Luka, il y avait une forme de distance naturelle au début. Parce qu'il était toujours très sérieux, extrêmement studieux. Il inspirait beaucoup de respect. Et je sentais déjà chez lui cette envie de réussir plus que tout. Pour vous dire, je ne savais pas ce qu'il étudiait ni rien à l'époque, mais je le voyais toujours la tête dans les cahiers, plongé dans ses bouquins. Systématiquement en train de réviser pendant que nous, on allait jouer à la PlayStation ( Il rit)." Luka Elsner a des passe-temps de premier de classe et les résultats qui vont de pair. Quand Hugo Lloris entre au centre de formation des Aiglons, Elsner choisit la route des études et de l'université. "C'est à partir de là qu'on a commencé à se fréquenter un peu plus. Son unif' organisait des petits tournois sept contre sept et il me demandait de venir faire gardien. Son frère était plus talentueux, mais Luka, c'était un gros travailleur qui ne lâchait rien, qui aimait la compétition, qui adorait être confronté à l'adversité. Il n'avait pas des qualités incroyables, mais c'était un bon petit joueur. D'ailleurs, avec lui, il y avait toujours l'objectif de la victoire au bout. De toute façon, quoi qu'il fasse, il avait cette volonté de réussir coûte que coûte." C'est parce qu'il se sait néanmoins trop limité dans le jeu pour rêver d'une trajectoire professionnelle à la hauteur de son ambition que le désormais Franco-Slovène mettra un terme précoce à sa carrière un 1er avril 2012, à même pas trente ans. "Je n'avais pas les armes pour être autre chose que discipliné et pragmatique", se remémorait Luka Elsner en novembre 2019 dans les pages du magazine SoFoot. "Je n'avais aucune créativité en moi. J'étais jaloux des autres parfois, parce que je n'avais pas ce petit truc qui te permet d'éliminer un adversaire en un contre un, de solutionner un problème par un geste... Mais j'avais une autre forme de talent, ma tête." Les crampons définitivement raccrochés, le jeune trentenaire passe de la paroles aux actes et couche sur papier ses aspirations futures en auto-éditant "Mental d'acier ", un livre sur le management, dont la préface est évidemment confiée à Hugo Lloris. Ce qui était visiblement décidé de longue date est devenu effectif quelques semaines plus tôt. Luka Elsner se rêvait entraîneur au plus haut niveau, le voici donc logiquement entraîneur adjoint de son club de coeur, le NK Domzale, en D1 slovène. Derrière lui, le footballeur laisse une sélection avec la Slovénie et une petite reconnaissance locale suffisante pour lui ouvrir quelques portes. La première mènera rapidement au poste de coach principal de Domzale pendant trois ans. Suivront une succession de piges façon cursus accéléré, de la D1 chypriote à la D1B belge via l'Union Saint-Gilloise, en passant par l'inaccessible Ligue 1 avec le promu Amiens, à seulement 37 ans. Trois destinations et une même faculté à séduire son auditoire. "Ce qui nous a rapprochés directement, c'est l'humain", détaille par exemple, l'ancien striker amiénois, aujourd'hui à Rennes, SerhouGuirassy. "Il va sans dire que c'est un coach incroyable. Ça, tu le comprends vite, mais ce qui est plus rare, c'est la faculté qu'il a à comprendre les hommes. Il n'a pas besoin de développer une autorité de principe ou une fausse relation amicale avec ses joueurs pour pouvoir être à l'aise avec eux, leur parler de tout. Mais ce qui me plaisait surtout, c'est qu'il ne s'agissait jamais d'une relation à sens unique. Ce n'est pas parce qu'il est coach qu'il va t'expliquer le foot. Non, il est dans l'échange. Il avait surtout cette relation avec MathieuBodmer, mais avec moi aussi, c'est arrivé qu'il m'appelle parfois tard le soir pour discuter de la prépa d'un match, de ce qu'on peut améliorer." Suffisamment proche en âge de ses joueurs pour que sa relation avec ceux-ci paraisse naturelle, Luka Elsner a aussi hérité de cet amour des gens ambitieux pour les journées à rallonge qui ne se finissent jamais. Derrière le sourire Colgate, il y aurait donc les traits tirés de la méritocratie. Quelques années plus tard, l'intimité de son vestiaire liégeois raconte aujourd'hui un entraîneur électrisé et une dynamique de travail plus vue depuis un petit temps dans les travées de Sclessin. Et qui tranche forcément avec les couloirs trop vides de la fin de l'ère MichelPreud'homme. "Luka, c'est un chercheur, un passionné du jeu", résume SergeCosta, son T3 rencontré du temps d'Amiens. "Il peut te parler aussi bien de la dernière saison du LOSC champion de France que du Leipzig de Nagelsmann ou des sorties de balles de Sassuolo. Le tout avec un sens du détail accru." Et avec la volonté de s'offrir le moyen d'un jour se rapprocher de ses références. C'est parce qu'il sait qu'il n'y arrivera pas seul et qu'il a un jour théorisé l'impact réel d'un coach dans le résultat de son équipe à seulement 20%, que Luka Elsner s'échine depuis à instruire ses joueurs autant qu'il ne s'éduque lui-même. À l'Union, l'une de ses premières mesures avait ainsi consisté à équiper le centre d'entraînement d'une bibliothèque remplie d'ouvrages sur le sport, la préparation mentale ou médicaux. Et au Standard, depuis son arrivée il y a bientôt deux mois, les écrans de télévision se sont multipliés aux quatre coins du centre d'entraînement liégeois, diffusant en fonction des moments des images de documentaires ou des parties de match des Rouches. "Et à Courtrai, il faisait pareil. Il est arrivé deux semaines après moi ( en janvier 2021, ndlr), mais c'est comme s'il avait toujours été là", raconte, encore admiratif, AleksandarRadovanovic, défenseur courtraisien qui, avant de rencontrer Luka Elsner, rappelle avoir travaillé avec le "moins moderne" PhilippeMontanier du côté du RC Lens. "Ici, dès que je l'ai vu arriver, j'ai dit à Marko ( Ilic, ndlr) que ça, c'était un coach pour le top niveau et qu'on avait beaucoup de chance de pouvoir travailler avec lui. Je savais qu'il ne s'éterniserait pas à Courtrai." Ce dont Aleksandar Radovanovic se doutait moins à l'époque, c'est qu'en neuf mois passés ensemble, Luka Elsner allait aussi lui servir d'épaule. "Sans lui, j'aurais peut-être arrêté le foot. À la fin de la saison dernière, à mon retour en Serbie, j'ai perdu mon père. Tout a été très vite et ça a été un moment difficile dans ma vie. À mon retour en Belgique, je ne me sentais pas bien. Je n'étais pas sûr de vouloir continuer à jouer. Je ne voulais plus m'entraîner, j'étais faible. Mais Luka m'a beaucoup protégé d'abord, supporté ensuite et finalement motivé pour revenir. Il a fait tout ça en parfaite discrétion, personne n'était au courant dans le vestiaire. Ce n'est pas juste un coach. C'est plus que ça." Parfois engoncé dans cette image caricaturale de génie précoce, seulement apprécié pour ses qualités tactiques et son amour des chiffres, Luka Elsner cacherait donc derrière cette étiquette d'entraîneur du futur, l'empathie des gens charmants. "Voilà, c'est ça, il est charmant dans tous les sens du terme", s'éclaire Serhou Guirassy. Et de rajouter, pour le plaisir. "Et puis, évidemment, ce qui ne gâche rien, c'est que charmant, il l'est aussi au premier degré. Il est toujours en mode beau gosse, il aime les fringues ( Il rit). On adorait le charrier là-dessus." Ce qui dans la bouche du coéquipier de JeremyDoku sonne comme une vanne est en fait un argument de vente depuis toujours pour Luka Elsner. Sur une voie de garage en France après son licenciement d'Amiens en septembre 2020, le Franco-Slovène retrouve de l'embauche dès le mois de janvier 2021 à Courtrai, en remplacement d' YvesVanderhaeghe. Un rebond rapide qu'Elsner doit alors autant à ses bons résultats forgés du temps de l'Union Saint-Gilloise qu'à la prestance et l'image renvoyée au hasard d'une rencontre avec MatthiasLeterme, le directeur général courtraisien, quelques semaines plus tôt. "On s'est rencontré en octobre, un peu par hasard d'abord, et il m'a tout de suite fait une bonne impression", avouait Leterme en février dernier à Sport/Foot Magazine. "Tactiquement, dans sa façon de travailler, tu vois que c'est quelqu'un d'intelligent. Il dégage quelque chose. Le genre de nom que tu retiens et que tu notes quelque part." "Il faut dire qu'il a la gueule de l'emploi", relance FaïzSelemani, l'un des rares à avoir connu le coach Elsner avec deux clubs, à l'Union puis à Courtrai. "Du temps de l'Union, il lui est arrivé de poser pour le magazine du club. Ça nous faisait marrer, on se moquait un peu, mais la vérité, c'est qu'il avait toujours la classe. Petit costume, petite coupe, belle gueule, il n'y a pas grand-chose à jeter chez lui et on aimait bien le taquiner par rapport à ça. Quand tu arrives à la vidéo et que tu vois ton coach en costume alors que toi t'es dans ton vieux training du club, forcément ça détonne. Mais en vrai, c'est un gars simple, qui ne se prend pas tant que ça au sérieux." Luka Elsner, c'est ce spécimen rare qu'on a tous croisé. De ceux qui donnent l'impression d'avoir été adultes trop tôt. Ceux qui avaient les meilleurs notes, les habits toujours bien repassés et la coupe de cheveux bien en place. Tous les parents du monde rêveraient d'enfanter un Luka Elsner. Tous, sauf peut-être ceux d'Hugo Lloris.