14 octobre 2017. Un samedi gris à la Luminus Arena. Genk monopolise le ballon avec une supériorité presque indécente, accumule une vingtaine de coups de coin, mais ne parvient pas à prendre l'avantage sur de modestes Mouscronnois. Le marquoir affiche 1-1 et les tribunes grondent. Les sifflets accompagnent des joueurs qui, lors des semaines précédentes, n'ont pu faire mieux qu'un nul à Eupen ou un partage à domicile contre Ostende.
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14 octobre 2017. Un samedi gris à la Luminus Arena. Genk monopolise le ballon avec une supériorité presque indécente, accumule une vingtaine de coups de coin, mais ne parvient pas à prendre l'avantage sur de modestes Mouscronnois. Le marquoir affiche 1-1 et les tribunes grondent. Les sifflets accompagnent des joueurs qui, lors des semaines précédentes, n'ont pu faire mieux qu'un nul à Eupen ou un partage à domicile contre Ostende. Il reste vingt minutes. Albert Stuivenberg tente de renverser la rencontre avec l'aide des ailiers Manuel Benson et Thomas Buffel. À la surprise générale, il rappelle d'abord Siebe Schrijvers, l'un des meilleurs Limbourgeois sur la pelouse, vers le banc. Deux minutes plus tard, quand le quatrième arbitre fait briller le numéro 24 le long de la touche, personne n'y comprend plus rien. Le public est circonspect, et Alejandro Pozuelo avec lui. Le 24 du Racing jette un regard d'incompréhension à son coach. Il écarte les bras, et refuse la main tendue par le Néerlandais pour directement s'enfoncer sur le banc de touche. Stuivenberg est compréhensif : " Nous étions tous mécontents, c'est la réaction d'un gagneur. " Pourtant, tout le monde au sein et autour du club sait que la réaction du capitaine dépasse la réalité ponctuelle du marquoir. " Il n'y a pas de problème Pozuelo ", glisse alors l'ancien CEO Patrick Janssens. Pourtant, le problème est là. En quelques semaines, le football de Pozuelo semble avoir disparu. Et les mauvais résultats de Genk ne sont pas les seuls responsables. Dans pareille situation, un autre joueur pourrait présenter un sourire de façade. Mais l'Espagnol ne fait pas dans la poker face. Il est trop sensible et extraverti pour ça. Impossible pour lui de cacher que les choses ne vont pas. Un an et trois mois plus tard, Pozuelo atterrit à Benidorm, lieu du stage hivernal de Genk, avec la fierté d'un capitaine qui trône en tête du championnat. Il n'est pas seulement l'un des maîtres à jouer du plus beau football du pays, mais aussi l'un des meilleurs joueurs du championnat. De quoi en faire un postulant au Soulier d'or, qui sera remis sous peu. Un prix que, depuis la victoire de Wesley Sonck en 2001, plus personne n'a jamais remporté pour le compte de Genk. Genk voit aujourd'hui un Pozuelo heureux. Et ce n'est pas le seul. La saison dernière, de nombreux joueurs affichaient des mines crispées et voguaient loin de leur meilleur niveau. Aujourd'hui, ceux-là arborent un large sourire et enchaînent des prestations qui font décoller leur cote de popularité. En début de saison, Leandro Trossard et Pozuelo étaient exceptionnels. Ensuite, au gré des blessures et des baisses de forme, ce sont Ruslan Malinovskyi et Sander Berge qui ont pris le relais. L'entraîneur n'y est pas étranger. Philippe Clement n'a pas seulement des qualités tactiques, il sait aussi sur quels boutons il doit appuyer pour tirer le meilleur de chacun de ses joueurs. " Philippe est au-dessus, mais aussi au coeur de son groupe ", explique le directeur technique Dimitri De Condé, qui avait écrit le nom de Pozuelo en majuscules au mois de mai 2015, quand l'Espagnol portait encore les couleurs du Rayo Vallecano. " Il peut transmettre une certaine chaleur à ses joueurs, et quelqu'un comme Pozuelo est très sensible à cela. C'est un joueur qui vit d'émotions. Il reste un vrai amoureux du football, qui veut tout jouer, ne pas manquer une minute. Un gars que tu dois prendre à part si tu le remplaces à quelques minutes du coup de sifflet final, juste parce qu'il aime encore profiter du foot à l'ancienne. C'est un mec entier, aussi bien quand les choses tournent que quand elles vont mal. La saison passée, ça allait très mal pour l'équipe à un certain moment. Certains joueurs parviennent à laisser les soucis sportifs au vestiaire et rentrent tranquillement à la maison. Pas Pozuelo. Il ramène ça chez lui, ça lui tourne dans la tête. Pas seulement ses prestations, mais aussi celles de tous ceux qui l'entourent. Quand on perdait, il était à fleur de peau, voire carrément triste. " S'il doit comparer le Pozuelo actuel à celui qu'il avait fait venir en août 2015, De Condé remarque certains changements : " Je le trouve meilleur maintenant. Pour moi, c'est le seul joueur de notre compétition qui casse vraiment les lignes. L'impact qu'il a sur le jeu est énorme. Je ne vois ça dans aucune autre équipe, pas même à Eupen où tout tourne pourtant autour de Luis Garcia. Alejandro peut aussi faire la différence en une fraction de seconde dans les moments difficiles, avec un coup de génie. Les joueurs qui n'arrêtent pas de briller dans les temps faibles, c'est rare. Beaucoup misent alors sur la sécurité, avec un long ballon ou une passe simple. Pas lui. Même s'il vient de perdre deux fois la balle après des passes risquées, il tentera encore sa chance une troisième fois. Pour cela, c'est vraiment le meilleur en Belgique. Il n'y a pas d'autre joueur comme lui en Pro League. Son impact est énorme. Les ballons qu'il donne semblent souvent si simples, alors que ce sont parfois des gestes très compliqués. " En guise d'exemple, De Condé dégaine une phase sortie d'un match à Eupen. À l'oeil nu, le ballon semble trop haut pour être contrôlé : " Là, il prend la balle de la fesse et la rend proprement à un équipier, comme si c'était la chose la plus normale du monde. Pozuelo, c'est la tête et les jambes ensemble. Des joueurs créatifs comme lui, on n'en trouve presque plus. Finalement, ce n'est plus le niveau belge, mais le niveau européen. " L'histoire de l'atterrissage de Pozuelo à Genk est connue. En mai 2015, De Condé assiste à Rayo Vallecano-Getafe, derby madrilène qui clôt la saison de Liga. Le directeur sportif de Genk est là pour observer un autre joueur, mais ses yeux se rivent sur cet homme monté au jeu à dix minutes du terme. Dans ce laps de temps, l'Espagnol livre un tel récital que De Condé insiste pour que sa direction ne laisse pas passer une telle opportunité. Dans des circonstances normales, un club belge n'attire pas un joueur de ce calibre. Le hasard et quelques coups de chance en ont décidé autrement. " Pozuelo était titulaire au Betis à 19 ans quand Michael Laudrup l'a emmené à Swansea. Le Danois le présentait comme le joueur le plus doué techniquement qu'il avait pu voir. Venant de quelqu'un qui a évolué au très haut niveau, c'est un énorme compliment. Pozuelo jouait souvent, mais lui comme Laudrup se sont heurté à la culture du jeu anglais. Laudrup voulait introduire un style de jeu à l'espagnole, mais a surtout rencontré des opposants à ses idées. Tout cela a tué Laudrup, et Pozuelo en a été la victime. Si la greffe avait pris à Swansea, Pozuelo ne jouerait peut-être pas chez nous, mais dans un club du top anglais. " Tout cela n'est jamais arrivé, et c'est un Pozuelo au fond du trou qui a reçu une offre de Genk. Au Rayo, il n'était pas titulaire quand De Condé l'y a vu jouer. Là, le staff trouvait qu'il pouvait seulement entrer en ligne de compte comme deuxième attaquant, un poste auquel Alberto Bueno empilait les buts et s'offrait donc une incontestable place de titulaire. " Alejandro se sentait bloqué ", explique De Condé. " Et ce n'est pas comme si les offres pour l'accueillir affluaient de toutes parts... " Le joueur accepte donc de faire le voyage jusqu'à Genk, en compagnie de son agent. C'est seulement après avoir vu Genk jouer, contre Westerlo, qu'il se laisse convaincre. " Je voulais seulement rejoindre une équipe qui joue un football dans lequel je peux me retrouver ", raconte-t-il à la presse. La signature intervient le dernier jour du mercato. À la table des négociations, il rencontre un homme qu'il décrit aujourd'hui comme un ami. À l'époque, Erwin Lemmens est entraîneur des gardiens de Genk. De Condé le fait participer aux négociations car il parle parfaitement espagnol. " Pozo parlait à peine l'anglais, et son agent encore moins ", se souvient Lemmens. L'entraîneur des gardiens des Diables rouges se rappelle alors ses débuts difficiles en Espagne, à Santander puis à l'Espanyol : " Je savais qu'il fallait accueillir les Espagnols chaleureusement. Au début, j'ai donc beaucoup parlé avec lui, pour le mettre à l'aise. Dès les premiers entraînements, on a vu que c'était un joueur fantastique, mais qu'il n'était pas prêt physiquement. Peter Maes était très clair à ce sujet : il ne l'alignerait pas tant que ce ne serait pas le cas. On en a beaucoup parlé avec Alejandro. Il reconnaissait qu'il n'était pas prêt, et était disposé à travailler dur. Cela a tout de suite marché entre nous, par après j'ai aussi eu un bon feeling avec ses parents. On peut dire que j'ai été une sorte de figure paternelle pour lui, pendant cette période. Après quelques mois, je lui ai dit qu'il avait le niveau pour gagner le Soulier d'or. " Lemmens a le sourire quand il voit l'évolution de son protégé. " Il a relevé le défi physique. En jouant comme numéro 8, il s'est développé pour devenir un bien meilleur numéro 10. Aucun joueur en Belgique n'est aussi bon que lui. Et en plus, il joue des deux pieds. " Il y a un an, c'est un tout autre Pozuelo que Lemmens (remercié de Genk en même temps que Peter Maes) a eu au bout du fil : " Il était très, très malheureux. Entre le coach et lui, ça ne fonctionnait pas. Si tu as Pozuelo avec toi, il ira au feu pour toi. Par contre, dans le cas inverse, tu auras quelqu'un contre toi. Et là, tu as un problème. Quand on a joué contre Genk l'an dernier, alors que Clement venait de devenir coach, je lui ai dit : Rends-le important, sois chaleureux. Si tu fais ça, il ira au feu pour toi. Philippe l'a bien fait, et vous voyez le résultat. " Dimitri De Condé n'est pas surpris de voir briller Pozuelo aujourd'hui. " La seule chose qui m'a étonné chez lui, c'est la façon dont il s'est adapté à la manière de jouer en Belgique. Je veux parler du travail physique qu'il s'est imposé pour réussir la transition d'un football technique à une compétition où la force physique est déterminante. On sait ce que les gens veulent ici : du sang, de la sueur et des larmes. Pozo mouille énormément le maillot, cette saison. " Lemmens est tout aussi impressionné, et aime toujours autant voir jouer Pozuelo : " Il a le moteur pour jouer en 8, mais il reste toujours meilleur en 10, grâce à sa créativité, ses qualités techniques et son imprévisibilité. Il peut se retrouver enfermé entre trois adversaires, il ne va pas s'enfuir. Au contraire : il est si agile qu'il préfère les sentir près de lui. Et ça reste avant tout un joueur d'équipe, qui aime autant donner une bonne passe ou un assist que marquer lui-même. Alejandro ne veut pas être le plus important, il veut aider son équipe et prendre du plaisir sur le terrain. Pendant nonante minutes, de préférence. " " C'est un brave gars, qui a besoin de soutien mental parce qu'il doit se sentir bien. Si tu lui demandes d'apprendre l'anglais, il va te répondre : Je parle mieux avec mes pieds. " Après son épisode limbourgeois, Lemmens voit bien Pozuelo retourner en Espagne, là où le football lui convient le mieux : " Il pourrait jouer dans n'importe quel club de Liga, à l'exception du top 3. Le Betis, son ancien club, ce serait beau. "