C'est une scène, orchestrée par Vincent Kompany, qui a toutes les allures d'une passation de témoin. On est début février, à Genk. À la 83e minute, Adrien Trebel est sur la touche et se prépare à remplacer l'homme du match, Anouar Ait El Hadj. Un remplacement symbolique. Le nouveau prince du Sporting va pouvoir aller se doucher avant les autres et se reposer, tandis que Trebel, relique vivante de l'ancien régime du club, va devoir cracher ses poumons pour défendre l'avance au marquoir. Le Français ne va jouer que six minutes en plus du temps complémentaire. Mais c'est suffisant pour qu'il fête son centième match avec le maillot d'Anderlecht. Un cap qui échappe à tout le monde sur le coup.
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C'est une scène, orchestrée par Vincent Kompany, qui a toutes les allures d'une passation de témoin. On est début février, à Genk. À la 83e minute, Adrien Trebel est sur la touche et se prépare à remplacer l'homme du match, Anouar Ait El Hadj. Un remplacement symbolique. Le nouveau prince du Sporting va pouvoir aller se doucher avant les autres et se reposer, tandis que Trebel, relique vivante de l'ancien régime du club, va devoir cracher ses poumons pour défendre l'avance au marquoir. Le Français ne va jouer que six minutes en plus du temps complémentaire. Mais c'est suffisant pour qu'il fête son centième match avec le maillot d'Anderlecht. Un cap qui échappe à tout le monde sur le coup. Trois mois plus tard, Adrien Trebel totalise 106 matches pour les Mauves - autant que son bilan avec le Standard - et c'est appréciable pour un joueur qui a souvent été freiné par des blessures et a même été déclaré persona non grata par le management de l'époque à cause de sa proximité avec MogiBayat ( voir encadré). Les actionnaires estimaient qu'il était trop fragile physiquement et qu'il ne justifiait pas le contrat XXL que MarcCoucke lui avait proposé en août 2018. Un mega deal dont on a énormément parlé. Un moment, ce contrat pesait tellement lourd sur les finances du club qu'on n'avait pas envie qu'il devienne le leader absolu du groupe, car ça aurait empêché de s'en débarrasser. Mais même ses détracteurs dans le club reconnaissent qu'il n'a jamais arrêté de tout donner aux entraînements. "Son contrat, il le doit à ses bonnes prestations et au fait que la direction voulait à ce moment-là construire son nouveau projet autour de lui", explique SofianeHanni, qui l'a découvert il y a plus de quinze ans à Nantes. "Ils ont alors mis les gros moyens pour le conserver. N'importe quel joueur aurait accepté une offre pareille. Vous en connaissez qui auraient refusé en disant que c'était trop bien payé? Mais je suis bien placé pour savoir qu'Adrien n'est pas un homme d'argent. Quand on était ensemble à Anderlecht, il y a eu de l'intérêt pour lui de clubs avec beaucoup de moyens. Mais Adrien n'était pas du tout partant parce que ces équipes ne représentaient pas grand-chose, sportivement. Il aime la stabilité et il n'envisage un départ que si ça lui permet d'aller plus haut." Dans l'entourage de Trebel, on est unanime pour dire que PeterVerbeke a joué un rôle-clé dans le processus de retour du joueur au premier plan. Ces deux-là semblent faits pour travailler ensemble. Il y a quelques années, ils s'étaient croisés par hasard dans les catacombes de la Ghelamco Arena quand il était question d'un départ du Standard vers Gand. Des témoins affirment qu'entre les deux hommes, le courant est directement passé. Quand ils se sont retrouvés à Neerpede en début d'année passée, Verbeke aurait tout fait pour solutionner la relation difficile entre Trebel et le club. D'un côté, Anderlecht ne pouvait pas se permettre de l'écarter, vu son salaire. De l'autre, Trebel n'était pas disposé à partir sur un claquement de doigts. La cellule sportive a donc entrepris d'en refaire un joueur du noyau A à part entière et de lui rendre une chance sur le terrain, histoire de justifier ses émoluments. Parce qu'il était le seul, parmi les joueurs qui avaient touché le jackpot sous le règne de Marc Coucke, capable d'apporter quelque chose à l'équipe. FrankBoeckx, entraîneur des gardiens chez les Espoirs d'Anderlecht depuis cette saison, décrit Trebel comme le salopard de l'équipe. "On peut le comparer à RuudVormer. Sur le terrain, c'est un salaud, mais à côté, il a un coeur d'or. C'est le genre de joueur qui assure la bonne ambiance en semaine et qui fait la guerre le week-end. On a besoin de gars pareils dans une équipe, ils la font tourner. Ce que je retiens d'abord du temps que j'ai passé avec lui, c'est son professionnalisme. Il était titulaire incontestable au Standard et il n'était pas venu à Anderlecht pour faire nombre. Il ne jouait pas toujours parce que l'entrejeu tournait bien avec YouriTielemans, LeanderDendoncker et Sofiane Hanni. Mais il n'a jamais montré son mécontentement. Dans les matches à l'entraînement et pendant les séances physiques, il prenait les devants. Il savait que les intérêts de l'équipe passaient avant ses intérêts à lui. C'est une particularité des joueurs collectifs." Avec Trebel dans l'équipe, Anderlecht n'a pas encore perdu un seul match cette saison. Et au cours des dernières semaines, il a ajouté un ingrédient dans le onze de base: le leadership. Il exige de ses coéquipiers qu'ils donnent tout ce qu'ils ont et il n'hésite pas à leur faire comprendre clairement tout ça. "Il y a des joueurs qui se contentent de jouer leur match et estiment que le reste, ce n'est pas leur problème", lâche un proche. "Avec Trebel, c'est tout le contraire. Le collectif passe avant tout." Adrien Trebel est sûr de lui, il a du caractère, il n'a pas peur d'aller à la confrontation ou au conflit. Bref, il a le profil du leader moderne. Même s'il n'a pas joué beaucoup au cours des deux dernières saisons, son autorité n'a jamais été remise en cause dans le groupe. On l'a encore vu quand il a pris l'initiative de s'adresser à tous ses coéquipiers après le match récent à Saint-Trond. Mais c'est surtout son rôle de bosseur qui l'a rendu populaire en interne. Il explique aux jeunes comment se comporter dans un vestiaire, il leur donne des conseils utiles sur la façon de mener une vie de footballeur professionnel. Il a par exemple bien guidé AlbertSambiLokonga et il n'a pas eu peur de réveiller AlexisSaelemaekers quand il sombrait parfois dans une certaine nonchalance. Dans un groupe jeune, il est nécessaire d'avoir des gars qui osent parfois l'ouvrir et mettent les béni-oui-oui face à leurs responsabilités. Ce rôle, Trebel l'a repris avec plaisir. "S'il est autant apprécié par les jeunes, c'est parce qu'il est agréable de discuter avec lui", raconte Jean-FrançoisLenvain, l'homme qui accompagné Trebel lors de ses débuts à Anderlecht et imagine entre-temps des projets sociaux pour lui. "Dans un vestiaire de foot classique, il n'y a pas beaucoup de joueurs qui conseillent les jeunes et mettent le doigt sur les plus petits détails. Et ce n'est pas un hasard si les joueurs qui aiment fréquenter Adrien sont surtout ceux qui ont un certain bagage intellectuel. Quand tu croises une personne qui a quelque chose à raconter, ce serait à la limite une faute professionnelle de l'ignorer. Mais Adrien ne peut guider ces jeunes que parce qu'il s'est d'abord intéressé à leur routine quotidienne." Au fil des saisons, Adrien Trebel s'est transformé comme footballeur. Il n'est plus un joueur un peu fou-fou, mais un médian défensif moderne qui permet aux équipiers autour de lui de distribuer le jeu. Et malgré son petit gabarit, il remporte presque tous ses duels. "Il rentre dedans, gaiement", concède Boeckx. "Mais il rate rarement le ballon et il ne mettra jamais en danger l'intégrité physique d'un adversaire. Il sait qu'il peut plus facilement prendre le ballon à un adversaire quand il lui met de la pression et le déséquilibre. Un bon 6 doit arracher des ballons sans faire de fautes ou il doit se sacrifier pour l'équipe en commettant une faute nécessaire." Le come-back spectaculaire de Trebel a eu des répercussions pour JoshCullen. Vu leur taille et leur efficacité dans les duels, on les compare souvent. À tort parce qu'ils ont des profils différents. Cullen est un numéro 6 à l'ancienne avec une grande discipline tactique dans le jeu défensif. Trebel a des qualités techniques au-dessus de la moyenne, qui lui permettent de donner des passes décisives et de marquer des buts. Cullen a des atouts que Trebel ne possède pas et vice-versa. Ce sont des concurrents qui peuvent pourtant parfaitement jouer ensemble. Le staff technique est arrivé à cette conclusion et Trebel a compris qu'il pouvait cohabiter avec l'Irlandais. Entre-temps, tout le monde à Anderlecht a compris que Trebel était devenu un maillon indispensable dans l'équipe de Vincent Kompany. Mais tout le monde, aussi, continue à se poser la même question: combien de temps va-t-il rester fit? Il est suivi de près par le staff médical, mais l'inconvénient, c'est qu'il joue toujours à du cent à l'heure. À l'entraînement, c'est la même chose. Certains, en le voyant tacler, ont envie de lui dire d'arrêter ça! "Il ne sait pas se retenir, c'est en lui", dit Hanni. "Mais je le comprends, je suis comme ça aussi. Je dois tout donner à l'entraînement, sinon je ne me sens pas bien. Je l'avais prévenu dès son premier jour à Anderlecht: Je ne veux pas perdre un seul match d'entraînement. Fais ce que tu veux, mais on ne doit pas perdre. Malheureusement, il a eu beaucoup de blessures. Il pense peut-être que le risque d'avoir une nouvelle blessure est plus élevé s'il joue avec le frein à main. C'est difficile de te retenir quand tu t'es toujours donné à fond." En Belgique, il doit y avoir peu de joueurs de foot qui font autant attention à leur corps que le Français. Pourtant, le risque de blessure chez lui est permanent. Même si, au club, on sait qu'il revient toujours. La hargne qu'il a mise dans sa rééducation récente a impressionné les gens qui fréquentent les cabinets médicaux de Neerpede. Kompany compris. Le contrat d'Adrien Trebel court jusqu'en 2023. Le club devra se positionner entre-temps. Il a trente ans et le Sporting ne veut pas retenir un joueur qui pourrait faire un pas en avant, qu'il soit sportif ou financier. Mais aujourd'hui, le club ne cherche plus lui-même à ce qu'il s'en aille. "Nous sommes prêts à analyser une bonne offre, mais il y a peu d'équipes capables de payer son salaire", dit-on dans les bureaux. "Pour ça, il faut un club chinois ou du Moyen-Orient." Et pas sûr que ça se fasse.