Il va être une heure du matin. Les cafés et restaurants de Munich vont devoir fermer, règlement Covid oblige. On ne sert plus. On n'est pas dans le pays où on prend facilement de la marge avec les règles. Des supporters belges ont pourtant envie de prolonger un peu, éventuellement de prendre ce qu'il faut pour oublier. Pas possible. Seules quelques adresses de malbouffe sont encore accessibles et les files d'attente sont longues pour un burger ou un kebab. La soirée de m... dans toute sa splendeur. Pendant ce temps-là, des fans italiens traversent le centre en klaxonnant et en déployant leur drapeau.
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Il va être une heure du matin. Les cafés et restaurants de Munich vont devoir fermer, règlement Covid oblige. On ne sert plus. On n'est pas dans le pays où on prend facilement de la marge avec les règles. Des supporters belges ont pourtant envie de prolonger un peu, éventuellement de prendre ce qu'il faut pour oublier. Pas possible. Seules quelques adresses de malbouffe sont encore accessibles et les files d'attente sont longues pour un burger ou un kebab. La soirée de m... dans toute sa splendeur. Pendant ce temps-là, des fans italiens traversent le centre en klaxonnant et en déployant leur drapeau. Les Belges sont déçus. Mais pas révoltés. Ils ne ressentent aucune injustice. Rien à voir avec l'état d'esprit qui avait suivi l'élimination par la France à la Coupe du monde. À l'époque, c'était le seum poussé à l'extrême. Cette demi-finale, si on avait pu la rejouer dix fois, on l'aurait peut-être gagnée un paquet de fois. Parce qu'on avait été meilleurs, dominateurs, beaucoup plus beaux que les Bleus. Rien de tout ça contre l'Italie. Les Diables ont été le plus souvent surclassés. L'élimination obéit à une logique implacable. Nos supporters en sont parfaitement conscients et ils acceptent l'évidence. Belgique-États-Unis en 2014, Belgique-Hongrie en 2016, Belgique-Brésil en 2018. Jusqu'ici, dans chaque phase finale, la génération dorée (pour autant qu'on puisse encore utiliser ce terme?) avait signé au moins un match référence, une prestation qui restera dans les livres. Dans cet EURO, rien. Pas un seul match totalement abouti. Dans la presse internationale, on n'a pas lu beaucoup de commentaires positifs sur les Diables depuis le 12 juin. On retient plutôt des papiers sur un premier tour bouclé avec le maximum des points, mais sans briller. On se souvient de commentaires destructeurs à propos de la première mi-temps indigne contre le Danemark. Sans doute les trois plus mauvais quarts d'heure de l'équipe belge sous Roberto Martínez, avec le naufrage en Suisse en Ligue des Nations. On aurait pu avoir droit à des articles dithyrambiques après la qualification contre le Portugal. Battre le champion d'Europe en titre, il faut le faire. Mais même là, on a surtout lu des analyses mettant en avant la réussite totale dont les Belges ont bénéficié. Battre le tenant du titre, ils l'ont fait, oui. En cadrant une seule fois. Et en étant, pour le reste, beaucoup servis par la chance. Et écrasés dans leur moitié de terrain. Les Diables ont commencé leurs cinq matches de l'EURO à genoux. Ils ont fini leur tournoi sur les rotules. Depuis le temps qu'on entendait que c'était peut-être la dernière occasion pour la génération dorée... On croyait au titre. On envisageait, en plus, l'un ou l'autre trophée individuel. Thibaut Courtois aurait pu être sacré meilleur gardien du tournoi. Romelu Lukaku aurait pu finir meilleur buteur. Kevin De Bruyne aurait pu être élu meilleur joueur. Tous des scénarios envisageables au vu de la saison qu'ils venaient de signer. Mais quand l'aventure s'arrête déjà en quart de finale, plus question de ces trophées. La Belgique du foot souffre d'une gueule de bois qui va être historique. Avec un peu de recul, on doit accepter une évidence: l'équipe belge était beaucoup trop handicapée pour pouvoir viser très haut. Prenons la compo contre l'Italie. Déjà sans Eden Hazard, premier immense coup dur. Le trio défensif Thomas Vermaelen- Toby Alderweireld- Jan Vertonghen, c'est 101 ans au total. Avec le manque d'explosivité qui va avec. Les défenseurs italiens ne sont guère plus jeunes, mais les nôtres ne sont clairement plus suffisamment armés pour s'opposer à la vivacité de quelques offensifs de la Squadra. Toujours dans cette compo, il y avait dans le milieu un Youri Tielemans (trop fatigué par sa saison anglaise?) qui n'a jamais vraiment trouvé ses marques dans les quatre matches précédents et un Axel Witsel dont on continue à applaudir le come-back médical, mais qui n'est pas parvenu à masquer son absence des terrains pendant cinq mois. L'intelligence était toujours là, la vitesse d'exécution n'est pas encore revenue. Sur le flanc, Thomas Meunier a surtout ramé après son entrée héroïque dans le premier match contre la Russie. C'est là qu'on se dit que la blessure de Timothy Castagne, plus en forme au moment de commencer le tournoi, nous a coûté cher. On s'est réjoui que Kevin De Bruyne soit finalement apte pour jouer les Italiens, mais on a vite compris qu'il ne l'était pas tant que ça. Un KDB sur une jambe redevient un joueur normal. Alors, quand en plus, Romelu Lukaku se met à vendanger des occasions franches comme il le faisait au début de son parcours avec les Diables, on va droit dans le mur. Dans cet EURO, il a peut-être été victime de sa gourmandise, de son envie de tout jouer, de ne jamais souffler. Mais il arrive un moment où la machine ne suit plus. À cause de l'interruption due au Covid, Lukaku n'a pour ainsi dire pas eu de vacances durant l'été 2020. Puis, entre fin septembre et la fin du championnat d'Italie en mai dernier, il a disputé un total de 58 matches avec l'Inter et l'équipe nationale. Soit un match tous les quatre jours. C'est beaucoup pour un joueur de son style, qui ne s'économise jamais, qui va au combat de la première à la dernière minute. On aurait compris que Roberto Martínez le fasse souffler de temps en temps, par exemple dans les matches contre la Russie et la Finlande (il n'est sorti qu'à la 85e minute), quand la victoire était assurée. Mais il y avait, chez Lukaku, cette envie d'être sacré meilleur buteur du tournoi. Michy Batshuayi a royalement eu droit à quatorze minutes de jeu en cinq matches, Christian Benteke à six minutes. On se dit qu'un RL9 reposé aurait peut-être été plus lucide face aux Italiens. "Ce n'est pas le moment d'évoquer mon avenir": une petite heure après l'élimination, Roberto Martínez a botté en touche. Sa conférence de presse n'a pas été très longue. On sentait que l'Espagnol n'avait pas envie de s'éterniser dans cet exercice. Il a répondu à quelques questions sur le match, puis il y a eu cette question sur son futur, sans vraie réponse, ensuite terminé bonsoir. Ces cinq matches à l'EURO ont suffi à faire baisser très fort une cote de popularité qui était au plus haut. Son coup tactique gagnant contre le Brésil à la Coupe du monde remontait à trois ans, mais on continuait à l'évoquer avant ce tournoi pour prouver que Martínez était un maître. Récemment, son agent Jesse De Preter nous avait encore dit: "Il est suivi par beaucoup de grands clubs européens parce qu'il entraîne la sélection qui est en tête du ranking FIFA et parce qu'il a prouvé ses qualités de tacticien." Aujourd'hui, on entend surtout le contraire. Il n'a pas su s'adapter au jeu des Italiens et ça lui retombe dessus. Il y a eu l'une ou l'autre scène frappante dans ce match, quand des joueurs belges l'interrogeaient sur les adaptations à apporter pour que l'équipe noire-jaune-rouge se pose mieux. On a par exemple vu un Kevin De Bruyne irrité par moments parce qu'il voyait que l'équipe n'allait pas s'en sortir si rien ne changeait dans son organisation. Martínez n'a sans doute pas vu aussi clair que Roberto Mancini, mais encore une fois, il affrontait, avec une demi-équipe, une sélection qui ne connaît plus le goût de la défaite depuis une éternité. Des consultants donnent leur avis entre-temps, certains signalent qu'il est temps de tourner la page Martínez. Ce lundi matin, le CEO de l'Union belge, Peter Bossaert, s'est exprimé sur Sporza: "Nous commençons déjà la préparation des matches de septembre et octobre. Roberto Martínez sera là. Aucune communication officielle ne suivra, mais il n'y a aucune raison de changer le staff." Il indique aussi qu'il n'a pas l'impression que Martínez partira de lui-même. Dès le lendemain de l'élimination, la RTBF a lancé un sondage sur son site. Thème: Roberto Martínez est-il toujours l'homme de la situation à la tête des Diables rouges? Le public est mitigé, c'est grosso modo 50-50. Nos internationaux, eux, ne sont pas mitigés. Il y a toujours les traditionnels discours officiels quand un coach est sur la sellette: "Le groupe est derrière lui." C'est ce qu'on entend aujourd'hui à propos de Martínez. Et ça sonne vrai. On imagine que quelques joueurs peu utilisés à l'EURO ne comprennent pas certains de ses choix. Dries Mertens, Yannick Carrasco, Michy Batshuayi et Christian Benteke espéraient certainement plus de temps de jeu. Mais globalement, l'approche humaine de l'Espagnol continue à faire l'unanimité. L'UEFA avait interdit aux internationaux de côtoyer, pendant le tournoi, des personnes ne faisant pas partie de la bulle. Martínez a transgressé la règle, les Diables ont pu voir brièvement leur famille. Et quand il y a un rassemblement à Tubize à partir du lundi pour un match programmé le week-end suivant, il leur accorde généralement une journée de quartier libre. Ça aussi, c'est fort apprécié par les joueurs. Mais la deuxième plus vieille équipe du tournoi (derrière la Suède) va devoir un peu évoluer en vue de la Coupe du monde au Qatar. Aucun Diable n'a encore annoncé officiellement la fin de sa carrière internationale, mais des joueurs comme Toby Alderweireld, Jan Vertonghen et Nacer Chadli approchent clairement du point de rupture. Ils sont à un âge où on peut sportivement vieillir très fort en peu de temps. On entend aussi que Dries Mertens n'est pas certain de continuer l'aventure. C'est là qu'on se rend compte que Martínez a bien fait de convoquer des noyaux XXL depuis le Mondial russe. On a parfois ricané quand il sélectionnait une trentaine d'hommes, mais certains qui n'étaient pas à l'EURO ont déjà pu goûter à l'ambiance de la sélection, découvrir son mode de fonctionnement, rencontrer les cadres. Une bonne chose de faite. Certains ont même un peu joué. La relève passera par des joueurs comme Zinho Vanheusden, Sebastiaan Bornauw, Yari Verschaeren, Albert Sambi Lokonga, Charles De Ketelaere. Et Jérémy Doku, une des satisfactions belges du tournoi. Avec ou sans Roberto Martínez.