C'est un coup de fil d'un autre temps. Presque burlesque. Fin mars, Claude Makélélé téléphone à son père, André-Joseph. Il veut des précisions sur le club belge où ce dernier évoluait à son arrivée dans le Royaume, à la fin des seventies. L'ancien du Real fête ses quatre mois dans les Cantons de l'Est, où il vient de sauver Eupen, à la surprise générale. Quand il débarque, en novembre 2017, " Make " fils déclare qu'il suit finalement la trace de son géniteur, déjà passé par " là ".
...

C'est un coup de fil d'un autre temps. Presque burlesque. Fin mars, Claude Makélélé téléphone à son père, André-Joseph. Il veut des précisions sur le club belge où ce dernier évoluait à son arrivée dans le Royaume, à la fin des seventies. L'ancien du Real fête ses quatre mois dans les Cantons de l'Est, où il vient de sauver Eupen, à la surprise générale. Quand il débarque, en novembre 2017, " Make " fils déclare qu'il suit finalement la trace de son géniteur, déjà passé par " là ". Au sortir de son troisième jour chez les Pandas, il parle brièvement d'une équipe " au nom bizarre " de la région bruxelloise, évoluant en " deuxième division ". Rien de plus. " Make " père aurait également disputé le Mondial 74, maillot du Zaïre sur le dos. En mars, de l'autre côté de la ligne, il ne peut pas en dire davantage. Coach Claude répète sa question, plusieurs fois, alternant entre français et lingala, puis enchaînant les sonorités flamandes coupées à la hache. Elles se rapprochent de " Mechelen ", " Maasmechelen " ou " Merksem ", mais ni l'un, ni l'autre ne trouve le bon mot, la bonne localité. Les souvenirs manquent aussi. Quelques éléments s'ajoutent quand même à ce que l'on sait déjà : André-Joseph aurait foulé la pelouse d'un " vrai stade ", sous une tunique blanche. C'est maigre. Et, malheureusement, la photo censée l'attester est restée au bled, à Kinshasa. La belle affaire. Dans son autobiographie, Tout Simplement, sortie en 2009, Claude Makélélé l'assure. Il l'écrit. Son père a joué à " Merchem ". Il y aurait terminé une carrière riche en émotions, qui l'aurait conduit jusqu'en Allemagne de l'Ouest, en 1974. Sauf que Merchem n'existe pas et il n'y a aucune trace d'André-Joseph Makélélé Mafuila, de son nom complet, au sein de l'effectif des Léopards lors de cette Coupe du Monde. Ce qui ne l'empêche pas, cela dit, d'être une légende au pays. Là-bas, on l'appelle " Soukous " ou " le Sage ", quand Claude, qui préfère l'équipe de France à celle de ses origines, reste " le fils d'André ". " C'était un dribbleur ", pose Léon Mokuna, gantois depuis son passage chez les Buffalos, qui le côtoie, en tant qu'adversaire. Mokuna à l'AS Vita Club, celui des ouvriers, Makelele au Daring Imana, celui des " intellectuels ". " Il slalomait entre les défenseurs avec une telle facilité que ses mouvements donnaient l'impression d'être de véritables secousses. Ça vient de là. " Le mot " soukous " dérive surtout des deux rives du fleuve Congo, où ce style de musique et la danse qui en découle rythment les deux capitales, Kinshasa et Brazzaville. Le Stade Tata Raphaël, temple du football kinois, s'émerveille alors à la vue du jeu de corps d'André Makélélé. Son surnom lui colle à la peau. " Il avait les jambes bancales, arquées, comme on dit ", se marre Paul Bonga-Bonga, son coach au Daring, légende du Standard, pas effrayé à l'idée de " réveiller les morts ". André évolue pourtant en sentinelle, un virus refilé à sa progéniture. " Claude s'est bien défendu, je dois l'avouer. Mais son père était un cadre ", rembobine Joseph Kibongé, dit " Seigneur ", tant il règne en maître sur le carré vert, à l'époque. Cinquante ans après, depuis son appartement de Ganshoren, le futur meneur du Zaïre encense son cadet de cinq printemps, parfois pris d'un rire qui fait trembler les murs. " Il n'a jamais grandi, il est toujours le même ", rigole-t-il. Milieu défensif, petit gabarit, trapu, technique, les gênes familiaux se reconnaissent parmi mille. " Il tenait très bien la médiane. Dès que je l'ai vu, je me suis dit : " Ce jeune frère va devenir un grand joueur ". " Ensemble, Seigneur et Soukous s'attaquent à l'ogre Pelé. O Rei enchaîne les tournées planétaires avec son Santos de coeur et se retrouve au Stade Tata Raphaël pour affronter le Congo-Kinshasa. Par deux fois, en 67 et 69. À chacune, André Makélélé répond présent. Pour la seconde, il participe à une victoire historique des Léopards (3-2) sur Pelé qui, plusieurs mois plus tard, fête son troisième titre mondial. Soukous est au sommet. Si Kibongé, considéré comme l'un des joyaux les plus rares de la RDC, marque la rencontre de son empreinte, Makélélé réalise une performance remarquée au-delà même de ses frontières. " Si bien que des clubs brésiliens voulaient le recruter ", certifie Bruno Dubois, de l'ASBL Foot100, spécialisée dans l'Histoire du foot belge. Seulement, il ne prend part à aucun des grands rendez-vous de sa sélection. Ni les CAN, ni le Mondial 74. Les murmures racontent qu'il quitte le monde du ballon rond. En 73, année de naissance de son fils, il disparaît des radars. Prématurément. Sur ce point, les versions divergent. D'abord, l'émergence à son poste de Mana Mambuene, alias " Ventilateur ", l'aurait refroidi. Ensuite, un différend avec son père aurait poussé ce dernier à le maudire. Enfin, il aurait rallié la Belgique comme réfugié politique, afin de fuir le régime dictatorial de Joseph-Désiré Mobutu. Claude Makélélé choisit la troisième. Pareil pour Kibongé, à peu de choses près. " Mobutu n'a rien à voir avec ça. Ce statut lui permettait de trouver un abri ici et être bien accepté ", glisse, entre deux cacahuètes, celui qui fut également employé de l'ambassade du Congo en Belgique. Quoi qu'il en soit, André atterrit dans le Royaume et sa capitale aux alentours de l'année 1979. Dans l'inconnu, et sûrement par manque et passion, il rechausse les crampons, à 29 ans. Le 27 juin, il signe une affiliation pour le Hoger-Op Merchtem, au nord-ouest de Bruxelles, au beau milieu du Brabant flamand. L'entité, qui façonnera plus tard des pépites telles que Léo Van der Elst et Gilles De Bilde, tape alors ses week-ends en Promotion, au quatrième échelon. Dans Tout Simplement, son rejeton avait simplement omis un " T ". La vie se joue à si peu. " Quand vous avez la possibilité de vous engager en Europe, en tant qu'Africain, vous n'hésitez pas ", atteste Mokuna. " C'est une chance, rien que de pouvoir venir une fois. André est sûrement allé là où on l'a demandé, là où on voulait bien de lui. C'est normal. " Mais pourquoi Merchtem, dix ans après avoir fait chuter le Roi Pelé ? " Il a été scouté par le club dans son championnat et transféré à Merchtem ", répond, net, Michel Sablon, ex-joueur et entraîneur du HOM, actuel Directeur technique de la Fédé singapourienne. Difficile à croire, vu la probable inactivité de l'intéressé. Ce qui est sûr, par contre : " il n'habitait pas Merchtem " et son aventure flamande ne dure " pas plus d'un an ". Dans la commune de Maggie De Block, la Ministre de la Santé, le soleil perce, mais les rues restent pâles. Dans ses bars, ses hôtels et ses commerces la réponse tarde mais fustige à chaque endroit. Non, personne ne connaît André-Joseph Makélélé. Visiblement, le jeu de corps de Soukous n'a pas laissé de souvenirs impérissables dans le coin. Même son de cloche chez ses adversaires, ses dirigeants ou ses coéquipiers du moment. À Merchtem, le Léopard se tapit dans l'ombre. Patrick Hantson, qui garde les cages du Hoger-Op de 78 à 81, avant de rejoindre Bruges, se gratte la tête. " C'était un type très sympa, avec une bonne mentalité. On a ri avec lui. Enfin, si c'était bien lui ", tente le désormais scout de Nimègue, aux Pays-Bas. Au passage, Hantson demande des précisions sur le CV du fiston. Justement, quand Claude lance sa carrière à Nantes sur l'aile droite, André termine la sienne au même poste, parce qu'il " avait de la force dans les jambes ". Le 26 août 79, il foule la pelouse du Vélodrome de Rocourt pour un 32e de Coupe de Belgique face au FC Liège. " Makalele " - comme l'écorche alors un compte rendu - entre dans la foulée du huitième but Sang et Marine, à la 69e. 8-0, il remplace Jos De Vits. " J'avais 19 ans ", précise De Vits. " Je sais qu'il y avait un joueur africain chez nous, je me souviens de ce match, mais rien de plus ". Raf Bellon, lui, a une meilleure mémoire, plutôt visuelle. " Ses qualités ? On les voyait surtout sous la douche. Là, il dépassait les autres ", blague-t-il. Au cours de la saison 79-80, la fine équipe file en Ardenne pour un stage, famille comprise. La fille de Bellon se met à pleurer à la vue de Soukous. " Elle n'avait jamais vu un homme de couleur ", grince encore la valeur sûre du HOM de l'époque, qui apprend le vécu international de son compère d'une saison. " En fait, on avait une vraie vedette parmi nous. Et nous qui croyions que c'étaient nous, les stars de l'équipe... " Sablon abonde : " Il était assez réservé dans ses références du passé. " Hantson poursuit : " Ce n'était pas vraiment un bon joueur, il n'était pas titulaire et loin d'être indiscutable, mais il n'était jamais démotivé. Il faut dire qu'on avait une très bonne équipe. On jouait nos matches à domicile devant 5.000 spectateurs. C'est plus qu'il y a d'habitants dans le village... " Aujourd'hui, l'arène du Hoger-Op Merchtem n'est plus. À la place, un parking sans âme. En 1980, André-Joseph Makélélé serait donc parti s'installer avec les siens en région parisienne. Bien lui en a pris. En 81, son ancien club belge tombe pour une affaire de match arrangé. Une autre dérivation, plus sombre, moins festive, du mot " secousse ".